Il est très improbable que les banques libanaises ignoraient que les réserves nettes de la Banque du Liban (BDL) étaient négatives dès 2015 et que la crise économique allait se produire. La responsabilité des banques est d’autant plus grande que ces établissements possédaient les informations nécessaires pour prévoir qu’une crise allait advenir sans encore en connaitre l’ampleur mais qu’elles ont continué leur prise de risque via la transformation des dépôts de leurs clients en certificats de dépot auprès de la BdL lors des fameuses opérations d’ingénierie financière entre 2016 et 2018, aggravant ainsi la situation.
Plusieurs raisons, indicateurs et éléments permettent d’affirmer que les banques étaient conscientes des risques financiers et économiques qui pesaient sur le pays et leur propre solvabilité. Voici pourquoi :
1. Accès aux informations financières de la BDL
Les banques commerciales, en tant qu’institutions financières majeures opérant au Liban, avaient un accès direct et régulier aux données financières et monétaires de la BDL. Cela inclut des rapports périodiques sur les réserves nettes et brutes, ainsi que sur les passifs et actifs de la Banque centrale. Les réserves nettes, qui sont devenues négatives en 2015, étaient connues des banques par leur accès à ces informations, même si le public ou certains décideurs politiques n’en étaient pas toujours pleinement conscients.
Les banques étaient étroitement liées à la BDL à travers plusieurs mécanismes, notamment les programmes d’ingénierie financière, les taux d’intérêt attractifs sur les bons du Trésor et les dépôts en devises. En participant activement à ces programmes, les banques ne pouvaient ignorer la situation de plus en plus précaire de la BDL.
2. Partenariat et programmes d’ingénierie financière
La BDL et les banques libanaises entretenaient une relation étroite à travers des programmes d’ingénierie financièremis en place par le gouverneur de la BDL, Riad Salamé. Ces programmes avaient pour objectif d’attirer des devises étrangères en offrant des rendements très élevés sur les dépôts en devises et en injectant des liquidités dans les banques.
Ces programmes étaient des réponses temporaires pour maintenir la stabilité financière, mais ils aggravaient la dépendance du système bancaire vis-à-vis des réserves de la BDL. Le fait que la BDL ait dû proposer des taux d’intérêt aussi attractifs est en soi un signe que la situation devenait critique et que les réserves en devises s’épuisaient.
3. Accumulation des euro-obligations et dépendance à la dette publique
Les banques libanaises étaient également les principaux détenteurs des euro-obligations émises par le gouvernement. Elles avaient massivement investi dans ces obligations, ce qui les exposait directement à la dette souveraine et aux finances publiques. En détenant une part importante de la dette publique, les banques étaient bien placées pour observer la détérioration progressive des finances publiques, la hausse de la dette et l’absence de réformes économiques.
En 2015, lorsque les réserves nettes sont devenues négatives, les banques auraient dû comprendre que la Banque du Liban utilisait ses réserves pour financer les déficits et soutenir la parité de la livre libanaise, ce qui n’était pas soutenable à long terme. Le remboursement des euro-obligations par la BDL en mai 2019, à la place du ministère des Finances, aurait également dû alerter les banques sur l’imminence d’une crise.
4. Signaux économiques avant-coureurs
Dès 2015, plusieurs signaux économiques indiquaient que le Liban se dirigeait vers une crise économique majeure. Parmi ces signaux, on trouve :
- Accroissement de la dette publique : La dette publique, qui augmentait rapidement, atteignait des niveaux insoutenables par rapport au PIB, dépassant les 150 % du PIB en 2019.
- Déficit chronique de la balance des paiements : Le Liban enregistrait des déficits de balance des paiements chaque année. En 2019, ce déficit atteignait -8 milliards de dollars, signalant que le pays consommait bien plus qu’il ne produisait et qu’il ne générait pas suffisamment de devises pour financer ses importations.
- Dépendance aux flux de capitaux étrangers : Les banques étaient conscientes que l’économie libanaise était excessivement dépendante des flux de capitaux venant de la diaspora et des investissements étrangers. Lorsque ces flux ont commencé à se réduire, les banques auraient dû voir l’avertissement clair d’une crise imminente.
5. La gestion des risques par les banques
Les banques, en tant qu’institutions régulées, ont l’obligation de gérer leurs risques, y compris les risques liés aux politiques monétaires et aux réserves de la banque centrale. La gestion des risques implique de surveiller l’exposition aux actifs souverains et de prévoir l’impact d’éventuels défauts ou dépréciations d’actifs.
Le fait que les réserves nettes étaient négatives dès 2015 aurait dû alerter les banques sur le fait que la BDL n’avait plus les moyens de soutenir la stabilité économique à long terme. Cette situation devait être intégrée dans les scénarios de gestion des risques des banques. Cependant, les banques ont continué d’investir dans les obligations souveraines et de dépendre des mécanismes de la BDL, ce qui montre une négligence systémique dans la gestion des risques ou une tentative de repousser l’inévitable.
6. Complicité et dépendance mutuelle avec la BDL
La relation étroite entre les banques libanaises et la BDL a conduit à une situation où les deux parties étaient trop interconnectées pour se permettre de reconnaître publiquement l’état réel des finances du pays. Les banques et la BDL étaient dans une sorte de complicité tacite, où l’une et l’autre dépendaient de la poursuite de ce système de soutien mutuel, bien qu’elles aient probablement compris que cela ne durerait pas.
Les banques locales, étant les principaux investisseurs dans les obligations souveraines libanaises et les programmes de la BDL, avaient intérêt à éviter d’attirer l’attention sur les faiblesses du système, craignant qu’une annonce d’instabilité puisse précipiter une fuite des capitaux, ce qui s’est finalement produit en 2019-2020.
Les banques étaient-elles conscientes ?
Il est presque certain que les banques libanaises étaient conscientes de la détérioration des réserves nettes de la BDL dès 2015 et qu’elles savaient que la crise économique était imminente. Elles disposaient des informations nécessaires pour comprendre que le modèle économique, basé sur la dette publique, les réserves en devises et les euro-obligations, était insoutenable à long terme. Cependant, elles ont continué à participer à ce système en raison de la dépendance mutuelle avec la BDL et des intérêts à court terme sans informer les déposants des risques qu’ils encourraient, violant ainsi leurs engagements dans la gestion de la relation de confiance avec leurs clients.
Les banques libanaises, malgré leur connaissance de l’état des réserves de la BDL, ont effectivement participé aux opérations d’ingénierie financière mises en place par cette dernière. Voici quelques-unes des banques qui ont activement pris part à ces opérations : Banque Audi, Blom Bank, Byblos Bank, ainsi que plusieurs autres grandes institutions financières du pays. La raison principale de leur participation résidait dans les rendements extrêmement attractifs offerts par la BDL sur les certificats de dépôt en livres libanaises et en devises étrangères. Ces rendements élevés permettaient aux banques de réaliser des profits à court terme tout en répondant à leurs besoins de liquidités, malgré les risques sous-jacents.

Le principal problème aujourd’hui avec ces opérations d’ingénierie financière est lié à la conversion des dollars des dépôts en livres libanaises avec des taux d’intérêts plus élevés en raison du spread entre eurobonds libanais et bons du trésor américain qui augmentait, une monnaie qui a depuis perdu une grande partie de sa valeur. Les banques, ayant transformé les dépôts en dollars en certificats de dépôt auprès de la BDL, se retrouvent dans une situation où elles doivent théoriquement rembourser les déposants en dollars. Cependant, la dévaluation dramatique de la livre libanaise rend ces remboursements impossibles sans subir des pertes colossales que les banques locales refusent d’assumer.
En refusant de reconnaître ces pertes et d’assumer leurs responsabilités, les banques libanaises tentent de protéger leur capital au détriment des déposants. Elles se retrouvent donc incapables de rendre les dollars d’origine, et la valeur des dépôts en livres libanaises a chuté de façon drastique, laissant les épargnants avec une fraction de leur patrimoine initial.
Les opérations d’ingénierie financière ont eu un coût considérable pour la BDL. Selon des estimations, la Banque centrale aurait dépensé près de 24 milliards de dollars pour mener à bien ces opérations, montant destiné principalement à couvrir les intérêts élevés accordés aux banques sur les dépôts. Ces opérations ont permis aux banques participantes de réaliser des bénéfices substantiels à court terme, estimés à plus de 16 milliards de dollars pour les principales banques concernées, grâce aux intérêts qu’elles percevaient.
Les banques ont tiré plusieurs avantages de cette ingénierie financière :
- Des profits rapides grâce aux taux d’intérêt très élevés offerts par la BDL et en grande partie redistribuées aux actionnaires sous forme de dividende et aux clients. Cependant, ces profits étaient au final fictifs.
- Renforcement de leurs liquidités en devises, leur permettant de répondre à la demande croissante de retraits de la part de leurs clients.
- Stabilité temporaire du système bancaire, évitant ainsi l’effondrement immédiat.
Cependant, cette stabilité était purement illusoire et de courte durée, car elle reposait sur un système de plus en plus fragile et insoutenable semblable à une escroquerie de type Ponzi. Les opérations d’ingénierie financière ont en réalité aggravé la dépendance du système bancaire vis-à-vis des réserves de la BDL, épuisant encore davantage les ressources déjà limitées de la Banque centrale. Cela a contribué à l’effondrement qui s’est finalement produit à la fin de 2019 et en 2020, lorsque le système financier libanais s’est retrouvé à court de devises étrangères.
Le défaut public de 2020 et l’effondrement du secteur bancaire dès novembre 2019 ont montré que les signaux étaient présents bien avant, mais que les acteurs financiers, y compris les banques, n’ont donc pas pris les mesures nécessaires pour atténuer les risques ou avertir le public des dangers à venir, pire, les banques ont pris aussi le risque insensé d’aggraver encore la situation financière, plongeant le Liban dans une crise bancaire majeure dont il n’est pas encore sorti jusqu’à présent.





