jeudi, février 19, 2026

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PROCUREUR FINANCIER CONTRE BANQUES: D’ALI IBRAHIM À MAHER CHOUEITO

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UN POSTE LONGTEMPS DISCRET, DEVENUE PIÈCE MAÎTRESSE

Pendant des années, le poste de procureur financier a été occupé presque dans l’anonymat. Le nom d’Ali Ibrahim était connu des avocats et des initiés, mais ne montait que rarement à la surface du débat public. Le parquet financier traitait des dossiers de fraude fiscale, de chèques sans provision, de litiges économiques, mais le système bancaires restait sacralisé.

Avant 2019, le bras de fer entre justice et banques n’existe pratiquement pas. Quand Ali Ibrahim s’illustre, c’est surtout dans des dossiers de corruption et de gaspillage de fonds publics: affaires de marchés publics, scandales liés à des subventions agricoles ou à des contrats d’infrastructures comme les panneaux de signalisation routière. Dans ces dossiers, il engage des poursuites, renvoie des responsables devant des juges d’instruction, fait bouger des lignes, mais sans toucher directement au cœur du secteur bancaire. 

Avec l’effondrement de 2019, tout change. Le parquet financier cesse d’être un rouage discret: il devient un possible levier de règlement de comptes avec le système, et un espoir pour des centaines de milliers de déposants. À partir de là, chaque procureur financier, chaque nom, chaque démarche va être scruté à travers le prisme du conflit avec les banques.

ALI IBRAHIM, LE PROCUREUR DE L’AVANT-CRISE ET DES PREMIERS DOSSIERS SYMBOLIQUES

Ali Ibrahim, longtemps en poste, incarne la première phase de cette histoire. C’est sous son mandat que le parquet financier sort une première fois de la routine, en visant des dossiers épais: scandale des «produits agricoles subventionnés», contrats d’«enseignes et panneaux de signalisation», marchés publics controversés. Dans ces affaires, il bâtit des actes d’accusation, transmet des dossiers à des juges d’instruction, et tente de faire avancer l’idée qu’on peut poursuivre des responsables publics pour mauvaise gestion et dilapidation de fonds. 

Mais même à ce moment-là, la cible principale reste l’appareil de l’État et ses satellites, pas le cœur du système bancaire. Les banques sont impliquées indirectement, comme intermédiaires financiers, jamais comme responsables principaux. En toile de fond, l’ancien modèle économique paraît encore tenable: la dette publique roule, les dépôts semblent disponibles, la livre tient officiellement son taux.

Quand la crise éclate, la position d’Ali Ibrahim devient plus exposée. Les plaintes de déposants se multiplient, des avocats saisissent le parquet pour des transferts suspectés à l’étranger, des associations dénoncent l’inégalité de traitement entre petits épargnants et gros clients. Le poste du procureur financier, occupé depuis des années par le même magistrat, est alors pris dans un tourbillon de pressions politiques, de critiques contradictoires et de soupçons d’instrumentalisation.

À un moment, le mandat d’Ali Ibrahim prend fin et le système se réorganise. Ce départ ne met pas un terme à la fonction: il ouvre au contraire une nouvelle séquence, où d’autres noms vont se succéder sur ce fauteuil devenu hautement sensible.

L’INTÉRIM DE DORA EL KHAZEN: LA PHASE DE PRUDENCE

Entre le départ d’Ali Ibrahim et la nomination d’un nouveau titulaire, les fonctions de procureur financier sont assurées par la juge Dora El Khazen. C’est une phase d’intérim, mais dans un contexte où chaque geste peut déclencher une tempête. Elle hérite de dossiers lourds, notamment liés à la gestion de fonds publics et à des hauts responsables déjà sur le radar de la justice.

Dans une affaire emblématique, elle choisit une approche très prudente: au lieu de se laisser coincer par des manœuvres procédurales destinées à faire annuler les poursuites, elle transmet le dossier à la hiérarchie judiciaire supérieure avant que la défense ne puisse activer certains vices de forme. L’épisode montre à quel point le poste est devenu piégé: chaque acte du procureur financier est aussitôt ausculté par des avocats aguerris, prêts à exploiter la moindre faille. 

Cette période de Dora El Khazen met en évidence un point essentiel: le bras de fer avec les banques et les grands intérêts ne se joue pas seulement sur le fond des affaires, mais aussi sur la maîtrise fine de la procédure. Un procureur financier doit être à la fois offensif et extrêmement technique, sous peine de voir ses dossiers exploser sur des détails formels.

MAHER CHOUEITO: UN PROCUREUR QUI ENTRE D’EMBLÉE EN COLLISION AVEC LES BANQUES

Avec la nomination de Maher Choueito comme procureur financier, le bras de fer avec les banques passe dans une nouvelle phase. Contrairement à la période précédente, le conflit ne se limite plus à des dossiers généraux d’effondrement: il cible directement le cœur du secteur bancaire, jusque dans ses équipes dirigeantes.

Un épisode récent cristallise ce changement. Maher Choueito adresse, via la Banque du Liban, une demande officiellement présentée comme un «demande d’informations». En pratique, il impose aux banques de transmettre des relevés détaillés des comptes de leurs présidents de conseil d’administration, membres des conseils, directeurs généraux, directeurs de branches, ainsi que de leurs conjoints et de leurs enfants. Le champ est extrêmement large, il englobe le cercle dirigeant et les familles, et ne se limite pas à une poignée de noms.

Pour les banques, c’est un choc. Elles y voient une rupture de la pratique habituelle, où les responsabilités restaient largement diluées entre «l’État», «la Banque du Liban» et «le secteur» en général. En exigeant des informations nominatives, banque par banque, dirigeant par dirigeant, Maher Choueito signale qu’il veut documenter des responsabilités individuelles: qui a transféré, quand, au profit de qui, dans quel contexte réglementaire, avec quelles informations internes.

Cette démarche intervient, de plus, au moment où un projet de loi sur la «fente financière» et la restitution des dépôts arrive en phase de finalisation au niveau gouvernemental. Le texte discute noir sur blanc la répartition des pertes entre État, Banque du Liban, banques et déposants. Le fait que le procureur financier demande en parallèle des informations ciblées sur les dirigeants bancaires est interprété comme un message: il ne s’agit plus seulement de savoir combien les banques doivent contribuer, mais aussi de savoir qui, au sein de ces institutions, pourrait être poursuivi pénalement pour certaines pratiques.

LES BANQUES SUR LA DÉFENSIVE: STRATÉGIE COMMUNE FACE À CHOUEITO

La réaction des banques à la démarche de Maher Choueito est immédiate. Leurs directions juridiques et leurs conseils d’administration se réunissent, souvent sous l’égide de leur association professionnelle. Elles examinent les chiffres du projet de loi sur la fente financière, les scénarios de contribution, et tentent de mesurer ce que la demande du procureur financier signifie concrètement.

Dans leurs réunions internes, les banquiers développent un argumentaire en plusieurs couches. D’abord, ils considèrent qu’une telle demande d’informations porte atteinte à la confidentialité et menace de transformer chaque dirigeant en suspect potentiel, avant même qu’un délit ne soit clairement caractérisé. Ensuite, ils affirment que le timing n’est pas neutre: croiser les relevés des dirigeants et la future loi sur la répartition des pertes pourrait ouvrir la voie à des actions ciblées contre certains responsables, alors que, selon eux, la crise est d’abord le produit d’un choix politique d’endettement et de politique monétaire.

Ils craignent enfin que cette offensive judiciaire ne soit le prélude à une restructuration du secteur décidée d’en haut: en identifiant certains établissements et dirigeants comme «responsables», le pouvoir politique pourrait justifier la fermeture ou la fusion de banques, au profit d’un paysage recomposé. De leur point de vue, l’action de Choueito n’est pas seulement judiciaire, elle serait utilisée comme outil dans une bataille plus large autour de l’avenir du système bancaire.

Pour autant, les banques savent qu’un refus frontal de coopérer serait difficilement tenable. Elles sont donc tentées par une ligne médiane: répondre partiellement, contester certains aspects de la demande, multiplier les recours, tout en se préparant à défendre leurs dirigeants devant les tribunaux si des poursuites sont engagées.

UN BRAS DE FER QUI CUMULE TROIS GÉNÉRATIONS DE PROCUREURS

En réalité, le bras de fer actuel est le produit accumulé de trois séquences distinctes.

Sous Ali Ibrahim, le parquet financier a commencé à s’attaquer à des dossiers économiques et de corruption lourds, sans toucher encore la structure même du secteur bancaire, mais en montrant qu’un procureur pouvait s’intéresser à des flux d’argent, à des contrats publics, à des montages financiers impliquant des réseaux politiques et économiques puissants. 

Avec l’intérim de Dora El Khazen, la fonction s’est sophistiquée sur le plan procédural: elle a montré que, pour survivre dans ce champ miné, le procureur financier devait anticiper les manœuvres de la défense, sécuriser ses dossiers juridiquement et éviter de se faire piéger par des vices de forme. 

Avec Maher Choueito, le procureur financier entre frontalement dans la question bancaire elle-même. Il ne se contente plus de constater l’effondrement et de traiter des conséquences; il ouvre des fenêtres sur les comportements individuels des dirigeants, sur leurs comptes, sur les transferts de leurs familles. Il met en lumière un lien direct entre la justice pénale et la grande question politique de la répartition des pertes et de la restructuration du secteur.

LES DÉPOSANTS FACE À CE TRIO DE NOMES

Pour les déposants, ces noms – Ali Ibrahim, Dora El Khazen, Maher Choueito – se superposent dans une même attente: celle d’une justice qui ne s’arrête pas aux guichets. Ils se souviennent d’avoir vu des responsables publics mis en cause sous Ali Ibrahim, puis des dossiers circuler, parfois sans aboutir à des condamnations spectaculaires. Ils ont entendu parler de prudence procédurale sous Dora El Khazen, sans toujours comprendre pourquoi ces précautions étaient nécessaire dans un contexte aussi urgent.

Avec Maher Choueito, ils voient enfin un procureur financier qui, noir sur blanc, demande des relevés de comptes de dirigeants bancaires. Mais, tant qu’aucune mise en examen forte, aucune condamnation, aucune mesure de réparation ne se matérialise, le risque est réel que cette séquence soit perçue comme une nouvelle phase de symboles sans effets.

Le paradoxe est là: plus les noms se succèdent à la tête du parquet financier, plus l’institution accumule d’expériences, de dossiers, de tentatives, et plus grand devient le fossé entre l’ampleur de la crise et la modestie des résultats judiciaires visibles.

UNE INSTITUTION AU CŒUR DU RÈGLEMENT DE COMPTES AVEC LE SYSTÈME

Le bras de fer entre procureur financier et banques est donc plus qu’un conflit ponctuel. Il résume une tension fondamentale: celle entre un appareil judiciaire qui, en théorie, peut enquêter sur tout ce qui touche à l’argent public et privé, et un système bancaire et politique qui a longtemps fonctionné sur la base d’une impunité de fait.

En nommant successivement Ali Ibrahim, Dora El Khazen puis Maher Choueito, le Liban n’a pas seulement renouvelé des visages. Il a, volontairement ou non, fait évoluer la fonction: d’un parquet spécialisé discret vers un acteur central de la bataille sur la responsabilité des banques dans l’effondrement.

La question est désormais de savoir si cette évolution se traduira par des actes capables de changer la réalité pour les déposants, ou si le nom du procureur financier restera, malgré les dossiers, un symbole davantage qu’un instrument de réparation. C’est là que se jouera, au final, la vraie mesure de ce bras de fer commencé bien avant Maher Choueito, et qui ne s’arrêtera pas avec lui.

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