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Réformes bloquées et tensions parlementaires : un État en surplace

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Un climat politique figé par les divisions structurelles
Alors que le Liban est soumis à des pressions extérieures croissantes, la paralysie interne atteint un niveau critique. Le blocage des réformes économiques et institutionnelles ne peut plus être dissocié des tensions profondes qui structurent le paysage parlementaire. Depuis son entrée en fonction, le gouvernement de Nawaf Salam s’est engagé dans une démarche volontariste, affichant sa volonté de réformer l’État et de répondre aux attentes des bailleurs internationaux. Toutefois, cette volonté se heurte à la réalité des équilibres internes, où aucun projet structurant ne peut émerger sans l’aval des principales forces politiques confessionnelles.

Le processus de décentralisation, inscrit dans l’Accord de Taëf et pourtant jamais concrétisé, est une nouvelle fois mis en veilleuse. Le ministère de l’Intérieur avait pourtant soumis un projet de loi permettant de renforcer les prérogatives des collectivités locales, en matière de gestion budgétaire, d’urbanisme et de services publics. Ce projet, qui visait à redonner une forme d’autonomie fonctionnelle aux municipalités et à lutter contre la corruption centralisée, a été suspendu faute de consensus. Les blocages viennent principalement des partis dominants : le Hezbollah craint une fragmentation du pouvoir susceptible d’éroder ses bastions, tandis que le Courant patriotique libre considère que la réforme nuit à l’équilibre national et affaiblit la représentation chrétienne à l’échelle locale.

Réforme fiscale : une tentative inaboutie de justice économique
Parmi les dossiers emblématiques, la question fiscale cristallise les tensions. Le projet de budget pour l’année 2026, actuellement à l’étude au Parlement, comprend une refonte de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), avec l’introduction d’un barème progressif sur les produits non essentiels, ainsi qu’un programme de subventions ciblées pour les produits de base. L’objectif affiché est double : augmenter les recettes publiques tout en protégeant les couches vulnérables.

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Mais ce projet soulève l’opposition des blocs parlementaires aussi bien chiites que chrétiens. Plusieurs députés accusent le gouvernement de chercher à imposer un cadre budgétaire dicté par le Fonds monétaire international, sans concertation suffisante avec les syndicats, les fédérations professionnelles ou les associations de consommateurs. Certains élus dénoncent une fiscalité indirecte qui frappera en priorité les ménages à revenu moyen, sans garantir une redistribution réelle. D’autres craignent que les subventions ciblées soient instrumentalisées à des fins clientélistes dans un contexte préélectoral.

Le Premier ministre a tenté de défendre son projet en soulignant qu’il s’inscrit dans une logique de réforme structurelle, exigée de longue date par les partenaires internationaux, et nécessaire à la stabilisation des finances publiques. Il insiste sur le fait que les négociations avec le FMI ne doivent pas être perçues comme une soumission, mais comme une opportunité pour rationaliser l’économie et restaurer la confiance.

Un gouvernement affaibli face à un Parlement fragmenté
Malgré les discours volontaristes, le gouvernement se heurte à un Parlement fracturé. Les tensions ne sont pas seulement politiques mais structurelles. Les blocs parlementaires sont traversés par des intérêts divergents, et les alliances sont mouvantes. Aucun groupe ne dispose à lui seul de la capacité à faire passer une réforme majeure, ce qui rend toute négociation laborieuse. Chaque avancée dépend d’un compromis multilatéral entre factions politiques, confessionnelles et régionales, ce qui ralentit l’ensemble du processus décisionnel.

Cette fragmentation a un effet direct sur la gouvernance institutionnelle. Plusieurs postes-clés restent vacants, faute d’accord sur leur répartition. Le renouvellement des membres de la Cour des comptes, chargé de contrôler la régularité des dépenses publiques, est bloqué depuis des mois. Le Conseil constitutionnel, pourtant crucial pour trancher les différends législatifs, est lui aussi paralysé. Chaque camp revendique des sièges en fonction de critères communautaires, ce qui transforme les nominations en marchandages politiciens.

Le résultat est un gel institutionnel qui empêche toute réforme de fond. Même les propositions les plus techniques, comme la loi sur la transparence des appels d’offres publics, se retrouvent engluées dans les commissions parlementaires. Le Premier ministre n’a pas les moyens constitutionnels d’imposer son agenda, et les tentatives de décréter l’état d’urgence économique se heurtent à une levée de boucliers au sein de l’opposition.

Un rapport bloqué avec l’opinion publique
Ce climat institutionnel alimente un profond malaise au sein de la population. Les promesses de réforme faites depuis la crise financière de 2019 ne se sont traduites par aucune mesure concrète perçue comme bénéfique par les citoyens. Les prix restent élevés, les services publics en déliquescence, et la monnaie toujours instable. Le sentiment d’impasse est partagé par de larges pans de la société, y compris par des segments jadis fidèles à certains partis traditionnels.

Les manifestations spontanées qui avaient ébranlé le pays en 2019 ont laissé des traces durables, mais leur écho semble s’être estompé dans le silence de la résignation. Les syndicats, historiquement proches des partis, peinent à se mobiliser sur une base unitaire. Quant aux organisations de la société civile, elles dénoncent l’opacité des décisions budgétaires et l’absence de concertation. Plusieurs initiatives citoyennes ont proposé des budgets alternatifs, fondés sur la progressivité fiscale et la taxation du capital, mais elles restent sans effet dans le débat institutionnel.

Les réseaux sociaux sont devenus le principal exutoire de la colère. De nombreux militants dénoncent ce qu’ils considèrent comme une mascarade de réformes, où les priorités sont dictées par les agendas géopolitiques plutôt que par les besoins sociaux. Le clivage entre le discours réformiste officiel et la réalité du terrain est devenu un facteur de défiance massive envers l’État.

Le paradoxe de l’aide internationale
Un autre facteur de blocage réside dans la nature ambivalente de l’aide internationale. Les soutiens conditionnels proposés par les institutions financières ou les pays donateurs reposent presque systématiquement sur des engagements de réforme structurelle. Ces conditions sont perçues comme des ingérences par une partie de la classe politique, qui les instrumentalise pour justifier ses blocages. Ainsi, certains partis affirment qu’il est inacceptable de céder à des diktats étrangers, tandis que d’autres dénoncent une perte de souveraineté économique.

Ce paradoxe empêche la mise en œuvre d’un plan d’action cohérent. L’aide reste suspendue à des indicateurs techniques (réduction du déficit, transparence budgétaire, audit de la Banque du Liban), mais les outils de contrôle sont eux-mêmes en panne. Cette situation rend les négociations avec les bailleurs particulièrement stériles : les partenaires internationaux réclament des preuves d’engagement, mais les institutions internes ne parviennent pas à les produire.

Le Liban se retrouve ainsi dans un cercle vicieux : sans réforme, pas d’aide ; sans aide, pas de stabilisation ; sans stabilisation, pas de réforme possible. Ce blocage structurel alimente une fatigue diplomatique dans les chancelleries étrangères, et renforce l’isolement progressif du pays sur la scène régionale.

Une réforme du système politique toujours ajournée
Au-delà des réformes techniques, la crise actuelle renvoie à une question plus fondamentale : celle du système politique lui-même. La Constitution issue de l’Accord de Taëf a été pensée comme un mécanisme de transition, devant aboutir à un État civil non confessionnel. Trente ans plus tard, ce projet n’a pas vu le jour. Le système reste fondé sur une logique de quotas confessionnels, qui structure non seulement le Parlement, mais aussi l’administration, la magistrature, et les nominations militaires.

Toute tentative de réforme est donc immédiatement perçue comme une remise en cause des équilibres communautaires. Les initiatives visant à réduire le nombre de ministères, à fusionner des organismes publics ou à limiter les prérogatives clientélistes se heurtent à la méfiance des partis, qui craignent une érosion de leur pouvoir symbolique et matériel. Ce verrouillage par le confessionnalisme empêche toute approche rationnelle des problèmes publics.

Pourtant, de nombreux experts soulignent qu’une refondation du contrat social est indispensable pour sortir de l’impasse. Plusieurs propositions ont été formulées, allant de la mise en place d’un Sénat non confessionnel à l’instauration d’un État civil basé sur le mérite et la compétence. Mais ces propositions restent marginalisées dans le débat institutionnel, car elles n’ont pas de relais effectif au sein du pouvoir.

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Newsdesk Libnanews
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