Un environnement monétaire profondément perturbé
Depuis l’effondrement financier de 2019, l’économie libanaise vit dans une dualité monétaire presque absolue. Le dollar a envahi tous les secteurs de la vie économique, tandis que la livre libanaise, frappée par une dépréciation massive, ne sert plus que dans les transactions marginales ou contraintes par la loi. Le taux de change réel, désormais stabilisé autour de 89 500 livres pour un dollar, représente une perte de valeur de près de 98 % par rapport au taux officiel historique.
Une dépendance à la dollarisation entretenue
Cette dollarisation, bien que présentée comme un refuge contre l’inflation, bénéficie à certains acteurs économiques. Parmi eux, les banques commerciales. Ces dernières, depuis des années, évitent de reconnaître leur insolvabilité réelle grâce à un cadre comptable et monétaire qui ne reflète pas la réalité économique du marché.
En maintenant la fiction d’une parité différenciée – c’est-à-dire en refusant d’adopter officiellement le taux de change du marché –, les établissements financiers évitent de comptabiliser les pertes de change associées à leurs passifs en dollars. Cette situation leur permet de conserver un bilan artificiellement sain, en masquant les effets de la conversion forcée des dépôts en livre à des taux inférieurs à la valeur réelle.
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La manipulation des dépôts et les pertes dissimulées
Avant 2019, de nombreux clients avaient déposé leurs fonds en dollars dans les banques locales. Lors de la crise, ces dépôts ont été bloqués, puis progressivement transformés en livres à des taux largement inférieurs au taux du marché. Cette opération, parfois désignée sous le terme de « lollarisation inversée », a permis aux banques d’effacer comptablement une partie de leurs dettes envers les déposants, tout en évitant d’enregistrer les pertes de change liées à la dévaluation de la livre.
Ainsi, le rejet de la réintroduction formelle de la livre libanaise n’est pas seulement un débat technique : il constitue un enjeu de survie pour les établissements bancaires, qui risqueraient alors d’être contraints de révéler leur situation de faillite technique.
Des médias sous influence bancaire
Dans ce contexte, plusieurs médias économiques relayent activement les critiques contre toute tentative de redonner à la livre un rôle central dans les transactions. Ces messages dénoncent la politique monétaire du gouvernement comme irresponsable, sans jamais évoquer l’intérêt direct des banques à maintenir le statu quo.
L’opinion publique, confrontée à des informations biaisées, est incitée à rejeter toute réforme monétaire. Le dollar, présenté comme le seul garant de stabilité, devient un repère quasi religieux, alors même qu’il est à l’origine de l’exclusion de millions de Libanais des circuits économiques formels.
Fragmentation sociale et déséquilibres économiques
L’usage exclusif du dollar dans les services, la santé, l’immobilier, l’éducation et même dans certains salaires crée une économie à deux vitesses. Les citoyens qui n’ont accès qu’à la livre sont marginalisés, soumis à des taux de conversion confiscatoires. Ce système creuse les inégalités et prive l’État de toute capacité de pilotage macroéconomique.
Le maintien d’une économie dollarisée sans cadre légal transparent alimente la corruption, l’évasion fiscale, et bloque toute relance fondée sur une base productive. L’économie libanaise devient une économie de rente, où le capital domine sans produire ni redistribuer.
Une administration monétaire sous pression
Le pouvoir exécutif, dans ses efforts récents pour encourager l’usage de la livre dans les transactions internes, se heurte à une opposition farouche. Cette opposition ne vient pas uniquement de l’opinion publique ou des opérateurs économiques : elle est structurée par les intérêts bancaires et relayée activement dans les cercles médiatiques et politiques.
Les appels à la réintroduction de la livre dans les paiements des services publics, dans la fiscalité, voire dans les secteurs régulés, sont systématiquement dénoncés comme des actes de coercition. Pourtant, les expériences internationales montrent qu’une dédollarisation réussie nécessite une volonté politique claire, un système bancaire restructuré et un récit public cohérent.
Résistance à la reconnaissance de la perte
L’un des points les plus sensibles demeure la question du « haircut » ou effacement des dettes. Si les banques reconnaissaient les pertes de change associées à la conversion des dépôts, elles devraient inscrire des pertes colossales dans leurs bilans. Cette reconnaissance contraindrait les actionnaires à recapitaliser les institutions ou à accepter une faillite partielle. Pour éviter cette issue, la stratégie actuelle consiste à entretenir une illusion comptable de viabilité.
Le rejet de la livre devient ainsi une stratégie d’évitement : tant que le dollar domine, les bilans bancaires peuvent continuer à masquer l’ampleur de la crise.
Un État entravé et une opinion manipulée
Cette situation enferme l’État libanais dans une contradiction insoluble. D’un côté, il doit restaurer sa souveraineté monétaire pour pouvoir gouverner. De l’autre, il est dépendant d’un système bancaire qui refuse la transparence. Toute réforme est interprétée comme une menace systémique, ce qui empêche toute prise de décision structurelle.
L’opinion publique, bombardée de récits alarmistes, devient un levier contre les réformes. Les campagnes médiatiques, souvent financées par des intérêts financiers, installent un climat de peur autour de la monnaie nationale. L’hostilité à la livre n’est plus un jugement économique, mais une émotion collective construite.



