Un pays peut survivre sans croissance, pas sans guichets
L’administration ne produit pas seulement des papiers. Elle produit une continuité. Quand elle fonctionne, elle permet à une famille de prouver un droit, à une entreprise de finaliser un contrat, à un retraité de toucher un paiement, à un contribuable de régulariser une situation, à un propriétaire d’inscrire un bien, à un étudiant d’obtenir une attestation, à un malade de faire avancer un dossier. Cette continuité est rarement visible quand elle existe. Elle devient évidente quand elle disparaît. L’annonce d’un arrêt de travail dans l’administration publique n’est donc pas un épisode corporatiste. C’est un choc sur la vie quotidienne, car il bloque des actes qui, dans une économie fragile, conditionnent l’accès au revenu, au logement, à la mobilité et aux soins.
Dans une société où une large part des ménages vit déjà au bord de la rupture, la fermeture des guichets agit comme un multiplicateur de vulnérabilité. Des données sociales relayées dans la presse décrivent une situation où la majorité vit sur une ligne fine: environ la moitié des familles seraient classées comme ménages de “kafaf”, c’est-à-dire couvrant à peine les dépenses essentielles, tandis qu’environ un quart vivrait dans un état de besoin, dépendant d’aides et de prêts pour assurer le minimum. Dans un tel contexte, chaque retard administratif peut produire un coût réel. Un dossier gelé n’est pas un simple délai. C’est parfois une journée de travail perdue, une transaction suspendue, un paiement repoussé, un recours à l’endettement, ou un recours à un intermédiaire. L’administration devient alors une infrastructure sociale au sens strict: elle relie les personnes à des droits, et elle relie l’économie à des procédures qui rendent possible l’activité formelle.
Cette dimension d’infrastructure sociale apparaît encore plus nettement quand l’État cherche à remettre en route des décisions fiscales et budgétaires. L’exécutif insiste sur la nécessité d’améliorer la collecte, de suivre le recouvrement et de renforcer la surveillance aux points de passage pour augmenter les recettes. Or, améliorer la collecte suppose un appareil administratif capable de traiter, contrôler, notifier, encaisser et recouvrer. Quand l’administration ralentit, la politique budgétaire devient un exercice théorique. On annonce des recettes, mais on affaiblit l’outil qui doit les réaliser. Le service public devient alors l’un des rares stabilisateurs possibles. Le perdre, même temporairement, coûte plus cher que le débat sur une ligne de salaire, parce que cela casse la capacité du pays à “tenir” un minimum de normalité.
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Un État sous-doté en effectifs stables: vacance, contrats et fatigue de système
La crise des services publics ne vient pas seulement des salaires. Elle vient aussi de la structure du personnel. Une description détaillée du secteur public évoque une fragmentation profonde entre fonctionnaires titulaires et contractuels, avec une masse de contractuels très élevée, et un recours durable à des formes d’emploi non stabilisées. Le total de contractuels y est présenté comme dépassant 35 000, avec un ordre de grandeur autour de 55 000 employés si l’on additionne certaines catégories, et une présence particulièrement forte dans l’enseignement. Cette structure n’est pas neutre. Elle produit une administration à deux vitesses: des personnels avec des statuts, et des personnels dans l’incertitude, avec des rémunérations souvent plus faibles, des droits plus fragiles, et une capacité de projection limitée. Elle produit aussi une difficulté de pilotage, car un système qui s’appuie massivement sur des contractuels dépend d’arrangements, de renouvellements, de budgets imprévisibles et de décisions ad hoc.
La même source met en avant un autre indicateur saisissant: l’idée d’un “shoghour” très élevé, décrit comme proche de 70% dans certaines administrations. Même en tenant compte des variations d’une institution à l’autre, le message est clair: le service public fonctionne avec des manques structurels. Quand un service est déjà sous-dimensionné, la moindre grève, le moindre départ, le moindre blocage technique ou la moindre crise de financement a un effet disproportionné. Les files d’attente deviennent plus longues, les délais s’étirent, les erreurs augmentent, et l’usager se replie vers des solutions parallèles. C’est ainsi que la crise du service public nourrit l’informel, puis l’informel affaiblit l’État, puis l’État perd encore des ressources, et le service public s’affaisse davantage.
Dans ce cadre, la question salariale est réelle, mais elle n’est pas suffisante. Un service public fragilisé par la précarité de ses ressources humaines devient plus exposé aux pressions. Il est aussi plus vulnérable à l’usure. Quand la charge augmente et que les effectifs restent insuffisants, la productivité décroît, la qualité baisse, et la frustration se généralise, des agents vers les usagers et des usagers vers les agents. Ce climat n’est pas seulement social. Il a une traduction économique directe: l’activité formelle dépend de délais et de documents. Quand ces délais deviennent aléatoires, une partie des acteurs renonce à la formalité, ou la contourne, ou la retarde. La crise de l’administration devient alors une crise de la base économique formelle.
Les systèmes “vitaux” de l’État: registre foncier, impôts et dépendance au numérique
La fragilité du service public se joue aussi dans les systèmes techniques. Un État moderne n’est pas seulement une présence physique. C’est un ensemble de registres et de plateformes qui garantissent la continuité des droits et la capacité de lever l’impôt. Des discussions officielles décrivent précisément une priorité donnée à la stabilisation et à la mise à jour de systèmes considérés comme vitaux, en particulier le registre foncier et l’administration fiscale, avec l’objectif explicite d’assurer la continuité du travail, d’améliorer l’efficacité technique et de renforcer la stabilité des systèmes numériques utilisés par le ministère concerné.
Ce point est décisif pour comprendre pourquoi l’administration est une infrastructure sociale. Un registre foncier n’est pas qu’un fichier. Il protège une propriété, sécurise un crédit, permet une transaction, évite des conflits, et sert de base à des taxes et à des droits. Un système fiscal informatisé n’est pas qu’un outil. Il conditionne la capacité de l’État à notifier, calculer, encaisser et vérifier. Quand ces systèmes sont instables, le service public n’est pas seulement lent. Il devient contestable. Les erreurs se multiplient, les dossiers se perdent, les procédures deviennent dépendantes de l’interprétation et de la relation personnelle, et l’usager a le sentiment que la règle n’est pas la même pour tous. C’est exactement le terrain sur lequel la confiance se détruit.
Les échanges mentionnent aussi l’existence de projets et de réflexions sur des systèmes d’administration fiscale et de gestion financière publique, avec une logique d’intégration et de mise en cohérence, et avec l’idée que l’analyse des “gaps” est une étape préalable avant l’exécution, parce qu’elle permet d’identifier les besoins techniques, les ressources humaines, et les ajustements organisationnels et juridiques nécessaires. Autrement dit, la crise des services publics ne se résume pas à “manque d’argent”. Elle se résume à un État qui doit reconstruire une capacité de fonctionnement. Cette capacité passe par des équipes techniques, des profils spécialisés, une unité de coordination, et une articulation claire entre projets d’assistance, pour éviter les doublons et les trous.
Quand ces éléments manquent, le service public devient fragile même s’il reçoit des financements. Le numérique, au lieu de rendre l’État plus efficace, peut créer une dépendance à des systèmes mal stabilisés. Le jour où une plateforme tombe, c’est un pan entier du service qui s’arrête, parfois plus vite qu’avant, parce que le papier a été remplacé sans que la résilience soit assurée. Là encore, l’impact est social: une transaction immobilière bloquée peut geler un paiement; un dossier fiscal bloqué peut empêcher une entreprise d’importer; une impossibilité de régularisation peut pousser un acteur à l’informel. L’infrastructure sociale n’est pas seulement le bâtiment administratif. C’est la chaîne numérique qui permet de prouver, de déclarer et de payer.
La politique des prix et la politique du service: un même nœud de confiance
La crise des services publics se lit aussi dans la manière dont l’État tente de contenir l’impact de ses décisions économiques. Quand des mesures fiscales sont prises, elles déclenchent un risque d’inflation et de réactions en chaîne sur les prix du quotidien. Des échanges officiels mentionnent des contacts et des engagements recherchés avec des acteurs liés à l’alimentation et aux biens essentiels, afin de limiter les hausses et de freiner l’accélération des prix. Cette séquence montre que l’État sait que la politique économique ne tient que si la vie quotidienne reste gérable. Mais elle montre aussi la limite: contenir les prix suppose des contrôles, des inspections, des capacités de vérification et de sanction. Or ces capacités reposent sur un service public présent, structuré et capable d’agir. Si l’administration est affaiblie, la politique de prix devient un appel à la bonne volonté, pas une régulation.
La logique est la même pour la lutte contre la contrebande et les fuites. Une initiative décrite comme destinée à renforcer les capacités des douanes contre le trafic illustre l’idée que l’État a besoin d’outils et de moyens pour contrôler. Mais un outil, seul, ne remplace pas une structure. Le contrôle exige des effectifs, des procédures, des systèmes et une coordination. Là encore, la crise du service public et la crise de l’économie se confondent: un État qui ne contrôle pas ses frontières perd des recettes; s’il perd des recettes, il taxe davantage ailleurs; s’il taxe davantage, la pression sur les ménages augmente; si la pression augmente, la contestation sociale grandit; si la contestation grandit, les grèves se multiplient; et si les grèves se multiplient, la collecte se dégrade encore. Le service public est donc l’infrastructure qui permet d’éviter que le pays se bloque dans ce cercle.
Cette dynamique explique pourquoi les débats fiscaux et salariaux deviennent rapidement des crises de légitimité. Une partie de la société accepte plus difficilement les taxes si elle perçoit que l’État ne délivre pas en retour, ou qu’il délivre de manière inégale. Une partie des agents publics accepte plus difficilement les sacrifices si elle perçoit que les fuites et la fraude ne sont pas contenues. Dans ce contexte, la crise des services publics n’est pas une crise sectorielle. C’est un problème de confiance généralisée, où l’administration est au centre, parce qu’elle est le lieu où la règle doit être appliquée concrètement.
L’État social par dispositifs: quand l’administration devient passerelle entre aide et droits
La fragilité des services publics explique aussi la montée de dispositifs sociaux organisés par cadres et partenariats. Une signature d’un cadre général de coopération avec l’Unicef est rapportée comme ayant eu lieu en présence de Nawaf Salam, avec l’implication d’un juge, Mahmoud Makkiya. Ce type d’accord dit quelque chose de simple: quand l’administration n’arrive plus à porter seule la protection sociale, elle cherche des mécanismes contractuels pour assurer la continuité de l’aide. Mais ce choix a une conséquence directe sur l’administration elle-même. Plus l’aide passe par dispositifs externalisés, plus l’État devient coordinateur plutôt qu’opérateur. Cela peut protéger les ménages à court terme. Mais cela exige, pour fonctionner proprement, une administration capable d’articuler, d’orienter, de contrôler et de rendre des comptes.
Dans un pays où une grande part des ménages vit dans la vulnérabilité, les filets sociaux ne sont pas un supplément. Ils deviennent une condition de stabilité. Mais un filet social, même bien conçu, se heurte vite à la réalité administrative: listes de bénéficiaires, vérifications, mises à jour, recours, gestion des doublons, coordination entre programmes, protection des données. Si l’administration est en crise, ces tâches deviennent une source de tensions supplémentaires. Les exclus contestent, les inclus sont accusés, les critères sont incompris, et l’aide peut être perçue comme injuste même lorsqu’elle est gérée correctement. L’administration reste donc une infrastructure sociale, même lorsqu’une partie de l’aide est externalisée, parce qu’elle doit maintenir un minimum de cohérence et de légitimité.
Cette cohérence est également nécessaire pour préparer une sortie de la dépendance. Un État qui externalise durablement ses filets sociaux sans reconstruire sa propre capacité administrative finit par perdre l’aptitude à transformer l’aide en droits stables. À l’inverse, un État qui utilise les dispositifs externalisés comme un pont peut reconstruire ses systèmes, stabiliser ses registres, renforcer sa collecte, et réintégrer progressivement des fonctions. La différence entre ces deux trajectoires dépend d’un facteur: la capacité de l’administration à redevenir fiable. C’est précisément ce que montrent les discussions sur la stabilisation des systèmes fiscaux et fonciers et sur la nécessité de renforcer les équipes techniques et la coordination.
Le point de rupture: quand l’usager bascule vers l’informel
La crise des services publics devient irréversible quand l’usager cesse d’attendre. Quand les délais deviennent imprévisibles, quand le guichet se ferme trop souvent, quand le système numérique tombe ou ne répond pas, le citoyen et l’entreprise changent de comportement. Ils repoussent la formalisation. Ils fractionnent leurs activités. Ils s’organisent hors du cadre. Ce basculement est rationnel à l’échelle individuelle, mais destructeur à l’échelle collective. Il réduit la base taxable, affaiblit l’État, et renforce l’inégalité d’accès aux services. Ceux qui ont des réseaux et des moyens trouvent des solutions. Les autres se retrouvent exposés.
C’est là que l’administration est une infrastructure sociale au sens plein. Elle ne sert pas seulement à “administrer”. Elle sert à maintenir une société dans le cadre commun. Quand ce cadre se délite, le pays n’est pas seulement plus pauvre. Il est plus fragmenté. La crise des services publics ne se mesure donc pas uniquement en jours de grève ou en budgets. Elle se mesure en perte de confiance, en perte de temps, en multiplication des coûts cachés, et en extension de l’informel.
La reconstruction du service public passe alors par trois chantiers qui se renforcent mutuellement. Le premier est humain: stabiliser le personnel, réduire la vacance, et rendre le fonctionnement possible sans dépendre d’arrangements permanents. Le deuxième est technique: stabiliser les systèmes vitaux, assurer la continuité des registres et des plateformes fiscales et financières, et renforcer les équipes capables de les maintenir. Le troisième est politique: aligner fiscalité, contrôle et protection sociale, de façon à ce que l’effort demandé à la société se traduise en services et en règles appliquées. Sans ces trois chantiers, l’administration restera une infrastructure sociale en crise, et le pays continuera de payer, chaque jour, le coût invisible d’un État qui ne délivre plus au rythme nécessaire pour tenir une société sous pression.


