Une hausse sur la “safiha” qui devient un dossier de droit public
La contestation de la hausse appliquée à l’essence a quitté le terrain du débat politique pour entrer dans celui du contentieux administratif. Le cœur du dossier est simple à expliquer, et complexe à trancher. Une décision gouvernementale a augmenté un droit de consommation interne sur l’essence, afin de dégager des recettes. Cette hausse a un impact immédiat sur le prix à la pompe, puis un impact en cascade sur les transports, les livraisons et les coûts de nombreux services. Mais, au-delà de l’effet économique, un autre enjeu s’est imposé: la méthode utilisée pour imposer cette hausse et sa conformité aux règles de légalité de l’impôt. Dans un pays où la crise a entraîné des décisions rapides, parfois prises sous pression budgétaire, le risque est connu: une mesure “utile” peut devenir “fragile” si elle est juridiquement contestable. Or l’essence est précisément le type de produit qui rend une décision visible, donc vulnérable. Les citoyens la voient. Les entreprises la payent. Les prix la répercutent. Une contestation prend alors une forme concrète, presque automatique: l’impôt est-il légal, la compétence est-elle respectée, et la procédure a-t-elle été suivie.
C’est dans ce cadre qu’un recours a été déposé devant le Conseil d’État. Il ne s’agit pas d’un simple courrier de protestation. Il s’agit d’une démarche formelle, portée par une institution professionnelle, visant à obtenir à la fois l’annulation partielle de la décision et une mesure urgente de suspension. La présence d’une demande de suspension est un signe fort. Elle signifie que les requérants ne veulent pas attendre des mois de procédure pendant que la hausse produit ses effets. Ils veulent arrêter immédiatement l’exécution, au moins provisoirement, le temps que le juge examine le fond. Ce choix place le juge administratif devant une question délicate: faut-il bloquer une recette fiscale au moment où l’État affirme en avoir besoin pour financer des dépenses et éviter une rupture de fonctionnement, ou faut-il laisser la mesure s’appliquer en attendant, au risque de faire payer aux citoyens une taxe qui serait ensuite jugée irrégulière.
Le recours: qui agit, contre quoi, et avec quelle demande d’urgence
La démarche a été portée par le barreau de Beyrouth, représenté par son bâtonnier. Le recours vise une décision du Conseil des ministres relative à l’augmentation du droit de consommation interne sur l’essence. La requête ne se limite pas à contester le principe politique de la taxe. Elle cible l’acte administratif qui la met en œuvre, en demandant son annulation partielle. Dans la logique du contentieux administratif, cette précision est essentielle. On n’attaque pas “l’idée de taxer”. On attaque un acte concret, daté, identifiable, pris par une autorité précise. C’est cet acte que le juge peut annuler, s’il estime que la compétence a été dépassée, que la procédure n’a pas été respectée, ou que des principes fondamentaux ont été violés.
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La requête est accompagnée d’une demande de suspension de l’exécution. Cette procédure d’urgence est généralement utilisée quand l’application immédiate d’un acte risque de causer un préjudice grave ou difficilement réparable. Dans le cas de l’essence, l’argument paraît évident: la hausse est payée par les consommateurs dès son entrée en vigueur, et elle peut provoquer des effets sur les prix et sur l’activité. Même si l’État remboursait un jour, le préjudice économique et social ne se résumerait pas à un montant remboursable. Il inclurait la hausse des coûts, les effets sur la consommation, la pression sur les ménages et l’augmentation indirecte des prix de nombreux biens. C’est précisément ce type de situation qui nourrit les demandes de suspension. Les requérants cherchent à convaincre le juge qu’il existe une urgence et un doute sérieux sur la légalité, justifiant de figer la mesure.
Le recours mentionne également l’enregistrement du dossier auprès de la juridiction administrative compétente, avec une date et un numéro de dossier, ce qui montre qu’il s’agit d’une procédure structurée, pas d’une annonce politique. Cette formalisation donne aussi un cadre au débat public. Elle oblige à discuter de droit, pas seulement d’économie. Elle oblige à revenir à des questions que la crise tend à écraser: qui a le droit de créer ou d’augmenter un impôt, selon quelles formes, avec quelles garanties, et sous quel contrôle.
Les arguments juridiques: légalité de l’impôt, compétence et limites de l’exécutif
Le recours repose sur plusieurs axes juridiques classiques mais puissants. Le premier est la légalité de l’impôt. Dans un État de droit, l’impôt doit reposer sur une base légale claire. Il ne peut pas être créé ou modifié par simple décision sans respecter les conditions prévues. Le débat se concentre donc sur la question de savoir si le Conseil des ministres avait la compétence pour augmenter ce droit de consommation interne sur l’essence dans la forme utilisée, ou si une telle hausse devait relever d’un autre mécanisme, notamment législatif. C’est un nœud récurrent dans les crises budgétaires: l’exécutif veut aller vite pour sécuriser des recettes, mais la Constitution et les principes budgétaires encadrent strictement la création et la modification des prélèvements.
Un second axe est le dépassement de pouvoir. Les requérants soutiennent, dans l’esprit de leur argumentation, que la décision excède les limites de ce qui est autorisé, soit par la loi de budget, soit par les règles générales de compétence. Cette notion de dépassement de pouvoir est centrale devant le Conseil d’État. Si le juge estime que l’exécutif a outrepassé ce que la loi lui permet, l’acte peut être annulé, indépendamment de son utilité financière. Le juge ne dit pas si la taxe est “bonne” ou “mauvaise”. Il dit si elle est “légale” ou “illégale”.
Un troisième axe souvent associé à ce type de recours touche à des principes budgétaires et à la sécurité juridique. La sécurité juridique vise à garantir que les citoyens puissent comprendre les règles qui s’appliquent, anticiper leurs obligations, et ne pas subir des changements arbitraires ou imprévisibles. Dans un contexte où les décisions fiscales peuvent se succéder rapidement, l’argument de sécurité juridique prend un poids particulier. Une hausse sur l’essence a un effet immédiat. Si elle est prise dans une zone grise de compétence, elle donne l’impression d’une fiscalité mouvante, peu prévisible, et donc injuste. Les requérants cherchent à transformer cette impression en argument de droit: l’impôt doit être encadré, stable dans sa base, et établi selon les formes requises.
Égalité devant les charges publiques: l’essence comme symbole d’injustice fiscale
L’un des arguments les plus sensibles, parce qu’il parle à la fois au juge et à l’opinion, est celui de l’égalité devant les charges publiques. En théorie, l’impôt doit être réparti de manière équitable, selon des critères objectifs, sans discrimination injustifiée. Dans la pratique, une taxe sur l’essence est souvent ressentie comme régressive, car elle touche proportionnellement plus durement ceux dont le budget est plus faible. Ce ressenti devient un argument quand il est présenté comme une rupture d’égalité: un prélèvement frappant un produit de base, nécessaire aux déplacements et à la vie économique, peut imposer une charge disproportionnée à certaines catégories, surtout dans une période où le pouvoir d’achat est déjà comprimé.
L’essence, au Liban, n’est pas seulement un produit de mobilité. Elle est associée à une économie où le transport est omniprésent, où une part importante de la vie quotidienne dépend du déplacement, et où les hausses se répercutent vite. Quand l’essence augmente, le taxi augmente. La livraison augmente. Les prix augmentent. Ainsi, même ceux qui n’achètent pas d’essence peuvent payer la hausse par les prix. L’argument d’égalité prend alors une dimension large. La taxe sur un produit peut devenir une taxe sur la vie courante.
Le juge administratif, toutefois, ne tranche pas sur des impressions. Il examine si, dans le cadre légal, la mesure respecte une logique d’intérêt général et une proportionnalité acceptable. Une taxe sur l’essence peut être justifiée par des besoins budgétaires. Elle peut aussi être justifiée par des politiques publiques. Mais, si la forme de décision est contestée, ou si l’argumentation montre une disproportion, le juge peut être plus attentif. D’où l’importance de la demande de suspension: les requérants veulent éviter que l’inégalité perçue se transforme en fait durable avant même que le juge n’ait statué.
Cette question est aussi politique, car elle révèle un choix de modèle fiscal. Quand un État finance ses dépenses par des taxes sur la consommation et sur l’énergie, il transfère la charge vers les ménages et vers l’activité. Quand il finance par des impôts plus progressifs, il tente de répartir différemment. Le recours au Conseil d’État ne tranche pas ce débat de modèle. Mais il le met en lumière, en obligeant à discuter des principes et des limites.
Les enjeux budgétaires: suspendre une recette, dans un pays qui cherche de l’argent
Le juge administratif n’ignore pas la réalité budgétaire. Une suspension de taxe sur l’essence peut priver l’État d’une recette attendue, à un moment où les finances publiques sont sous tension. Le gouvernement, de son côté, peut soutenir que la mesure est nécessaire pour financer des dépenses, notamment des ajustements de rémunérations, des services publics, ou des besoins de sécurité. Le risque, pour l’État, est double. Si le juge suspend, il faut trouver une autre recette rapidement, ou accepter un déficit de financement. Si le juge ne suspend pas, mais annule plus tard, l’État pourrait se retrouver face à une mesure illégale appliquée pendant des mois, avec un problème de responsabilité politique et, potentiellement, de restitution ou de réajustement.
Dans ce dilemme, la procédure de suspension joue un rôle crucial. Elle met en balance l’urgence sociale et l’urgence budgétaire. Les requérants mettent en avant l’urgence sociale: l’essence est payée par tous, et son renchérissement se répercute. L’État met en avant l’urgence budgétaire: l’État doit fonctionner. Le juge doit alors évaluer lequel des deux préjudices est plus grave, et surtout s’il existe un doute sérieux sur la légalité de l’acte. En contentieux administratif, la suspension est souvent conditionnée à cette double exigence: urgence et doute sérieux. Le recours cherche à cocher ces deux cases.
Le débat ne se limite pas à un duel État-citoyens. Il touche aussi à la stabilité du marché. Une taxe suspendue puis rétablie, ou rétablie puis annulée, crée une incertitude. Les transporteurs ne savent pas quel prix appliquer. Les commerçants hésitent. Les consommateurs se méfient. Cette instabilité peut générer des comportements de précaution, des hausses anticipées, et une perte de confiance. Ainsi, l’enjeu budgétaire devient aussi un enjeu de méthode: un État qui lève des recettes doit le faire de manière juridiquement solide, faute de quoi il fabrique de l’incertitude, donc de la fragilité économique.
Ce que le recours révèle: une crise de méthode plus qu’une crise de chiffres
Au-delà de l’essence, le recours révèle une crise de gouvernance. Quand une mesure fiscale est contestée devant le Conseil d’État, cela signifie souvent que la société ne croit plus que le débat politique suffit. Elle cherche un arbitre. Elle cherche une règle. Elle cherche une limite. Le contentieux devient une manière de dire: la crise ne justifie pas tout. La nécessité financière ne doit pas écraser les formes. Cette exigence est un marqueur d’État de droit. Mais elle est aussi un signe de défiance: si l’on était convaincu que les institutions respectent les règles, on ne multiplierait pas les contentieux sur les taxes.
L’essence est ici une porte d’entrée parce qu’elle est visible et sensible. Mais le fond est plus large. La question est de savoir si l’exécutif peut, au nom de l’urgence, augmenter des prélèvements dans un cadre incertain, ou si l’urgence doit au contraire renforcer l’exigence de clarté et de légalité. Dans un pays en crise, la tentation de l’urgence est permanente. Mais l’urgence répétée devient une méthode, et une méthode d’urgence finit par ressembler à de l’arbitraire. C’est précisément ce que le juge administratif est censé empêcher.
Le recours a donc une portée politique même s’il est juridique. S’il aboutit à une suspension ou à une annulation, il renforcera l’idée que la légalité de l’impôt est une frontière réelle. S’il échoue, il peut renforcer l’idée que l’État peut agir vite et que le juge respecte l’urgence budgétaire, mais il ne fera pas disparaître la question d’équité et de méthode. Dans les deux cas, le dossier marque une étape: la fiscalité devient un terrain de contentieux de principe, pas seulement un terrain de contestation de rue.
Les conséquences possibles: suspension, annulation partielle, ou validation sous conditions
Trois scénarios sont envisageables, et chacun a des effets différents. Le premier est la suspension. Elle gèlerait l’application de la hausse, au moins temporairement. Elle réduirait la pression immédiate sur les ménages, mais créerait un manque à gagner pour l’État. Elle obligerait l’exécutif à annoncer une alternative, ou à revoir sa copie. Elle pourrait aussi encourager d’autres recours sur d’autres mesures fiscales, en donnant un signal que la voie judiciaire est efficace.
Le deuxième scénario est l’annulation partielle au fond, après un examen plus long. Dans ce cas, la taxe pourrait avoir produit ses effets pendant une période, puis être partiellement annulée, ce qui poserait la question de l’après: comment corriger, comment financer, comment réparer la confiance. Ce scénario est politiquement coûteux, car il donne l’impression d’une improvisation. Il peut aussi être juridiquement lourd si des demandes de restitution ou de compensation apparaissent.
Le troisième scénario est la validation. Elle confirmerait la capacité de l’exécutif à agir dans le cadre utilisé, ou confirmerait que la base légale est suffisante. Cela ne fermerait pas le débat social, mais cela limiterait la contestation juridique. Toutefois, même une validation peut pousser à une exigence de méthode plus claire à l’avenir, car un juge peut valider tout en rappelant des principes et des limites.
Dans tous les cas, ce dossier dit une chose simple: une taxe sur l’essence n’est plus seulement une ligne de recette. Elle est devenue un test de légalité, de gouvernance, et de confiance publique. Ce test se joue devant le Conseil d’État, mais son impact se joue dans la rue, dans les prix, et dans la manière dont la population jugera la capacité de l’État à financer sans improviser.



