UN FRONT FIGÉ MAIS TOUJOURS MEURTRIER
Plus de trois ans après l’invasion russe de février 2022, la carte militaire de l’Ukraine s’est densifiée de lignes de front, de tranchées et de zones de destruction, mais elle a cessé de bouger rapidement. Les grandes percées spectaculaires ont laissé place à une guerre d’attrition, faite d’attaques locales, de combats de positions et de bombardements à distance. Sur plusieurs secteurs – Donbass, front sud, axe Kharkiv–Lougansk – les forces ukrainiennes et russes s’affrontent pour quelques centaines de mètres, parfois moins, au prix de pertes humaines lourdes et d’un coût matériel considérable.
Les journaux internationaux décrivent un front «stabilisé» au sens où aucune des deux armées ne parvient à imposer une avance décisive, mais le terme peut tromper sur la réalité du terrain. Dans le Donbass, les localités changent de mains après des semaines de combats, les villages sont rasés, les infrastructures détruites. Les bombardements d’artillerie et de drones visent autant les lignes de défense que les dépôts logistiques, les postes de commandement et les centres urbains encore habités. La guerre, moins visible dans les grands titres qu’aux premiers mois, n’en est pas moins active.
Cette stabilisation relative des lignes s’explique par deux facteurs majeurs. Côté russe, l’armée a consolidé ses systèmes de défense, multiplié les fortifications et adapté sa production de munitions, avec l’appui de l’industrie de défense et de fournisseurs extérieurs. Côté ukrainien, les capacités offensives ont été limitées par les pertes subies, par les difficultés de recrutement et par un flux d’aide militaire occidentale devenu moins prévisible. Les offensives ukrainiennes de 2023 avaient montré que la reconquête de territoires fortement fortifiés exigeait une supériorité matérielle nette; cette supériorité est aujourd’hui contestée.
Les zones arrière ne sont pas épargnées. Les drones et missiles russes continuent de frapper régulièrement des villes ukrainiennes, visant des centrales électriques, des infrastructures ferroviaires, des entrepôts, parfois des zones résidentielles. Kyiv, Kharkiv, Odessa et d’autres centres urbains connaissent des périodes de bombardements plus ou moins intenses, suivies de phases de réparation précaires. L’Ukraine répond par des frappes en profondeur sur des cibles en territoire russe: dépôts de carburant, sites industriels, infrastructures militaires, ce qui élargit progressivement la zone de conflit, même si l’intensité reste contenue par rapport à ce que serait une confrontation directe entre États.
L’ESSOUFFLEMENT DES AIDES ET LA FATIGUE DES OPINIONS
Au début de la guerre, un large consensus s’était formé en Europe et aux États-Unis sur la nécessité de soutenir l’Ukraine, à la fois pour défendre un pays agressé et pour empêcher un précédent jugé dangereux pour l’ordre international. Trois ans plus tard, ce consensus demeure officiellement, mais il est fragilisé par la lassitude des opinions publiques, la montée de partis sceptiques et la pression de priorités intérieures.
Dans plusieurs pays européens, les débats budgétaires sont devenus plus serrés. Les gouvernements doivent répondre simultanément à des demandes de soutien social face à l’inflation, à des investissements massifs dans la transition énergétique et à des dépenses militaires accrues. Les aides à l’Ukraine, quelles qu’en soient la forme – armes, munitions, soutien financier direct – sont de plus en plus contestées dans certains parlements, non seulement par des forces ouvertement pro-russes, mais aussi par des responsables qui estiment que les capacités de leurs propres armées sont mises sous tension.
Aux États-Unis, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a renforcé ces interrogations. Le discours de «priorité à l’Amérique» conduit à examiner de près chaque enveloppe consacrée à Kyiv. La Maison-Blanche et le Congrès débattent du niveau et des modalités de soutien, avec des pressions pour conditionner davantage l’aide à des contributions européennes plus importantes, ou pour la lier à d’autres dossiers de politique intérieure. Même si Washington n’a pas cessé de fournir une assistance, le message envoyé est différent de celui des premières années: l’Ukraine ne peut plus compter sur un soutien aussi automatique qu’auparavant.
Cette fatigue des aides se reflète dans les sondages. Dans plusieurs pays européens, la proportion de citoyens favorables à la poursuite d’un soutien «aussi longtemps qu’il le faudra» tend à se réduire, remplacée par des réponses soulignant la nécessité de «trouver une voie diplomatique» ou de «limiter les engagements». Les images de destruction répétées, l’absence de percée militaire et la perception d’un conflit «sans fin visible» alimentent cette lassitude. Elle ne se traduit pas nécessairement par un basculement en faveur de la Russie, mais par un désir croissant de voir les gouvernements explorer d’autres options que la seule logique de guerre d’usure.
LES SIGNAUX AMBIGUS DE MOSCOU ET DE KYIV SUR LA PAIX
Face à cette situation, Moscou et Kyiv envoient des signaux qui oscillent entre ouverture verbale et fermeté sur les objectifs fondamentaux. Du côté russe, des responsables évoquent périodiquement la possibilité de «discussions» ou de «négociations», mais en posant des conditions qui reprennent les gains territoriaux réalisés depuis 2014. La reconnaissance de l’annexion de la Crimée, de certaines régions du Donbass et d’autres zones occupées est présentée comme un préalable. Dans ces conditions, la marge de manœuvre est extrêmement limitée pour une Ukraine qui refuse de légitimer une telle destruction de son intégrité territoriale.
Kyiv, de son côté, maintient la ligne de principe: pas de reconnaissance des annexions, nécessité de restituer les territoires occupés, sécurité garantie par des mécanismes internationaux robustes. Les autorités ukrainiennes savent cependant que la reconquête totale, y compris la Crimée, paraît de plus en plus difficile militairement dans un contexte d’aide moins abondante. Elles évoquent donc parfois des scénarios intermédiaires: retrait russe de certaines zones, accords sur la démilitarisation de régions spécifiques, garanties de sécurité renforcées. Mais ces pistes restent floues et ne constituent pas une base de négociation formelle.
Dans les deux camps, la communication est aussi adressée aux opinions internes. Le pouvoir russe présente la guerre comme une confrontation existentielle avec l’Occident, ce qui rend politiquement coûteuse toute concession perçue comme un recul. Le pouvoir ukrainien, lui, s’est construit sur une promesse de résistance et de refus de l’occupation; admettre des pertes territoriales durables sans contreparties majeures serait difficilement acceptable pour une population qui a payé un prix très élevé.
Cette situation débouche sur une forme de dialogue à distance où chacun parle de paix, mais selon des définitions incompatibles. Pour Moscou, la paix ressemble à la reconnaissance d’un nouvel état de fait. Pour Kyiv, elle renvoie à un retour à des frontières largement antérieures au conflit actuel. Entre ces deux visions, l’espace d’un compromis politique est difficile à imaginer sans changement majeur sur le terrain ou dans les équilibres internes.
UNE DIPLOMATIE MULTIPLE ET FRAGMENTÉE
À l’arrière-plan de cette impasse, une multitude d’acteurs tentent de jouer un rôle de médiation ou de facilitation. La Turquie, dès les premières années, a accueilli plusieurs rounds de discussions, proposé des trêves, négocié des accords sur les exportations de céréales. La Chine a mis en avant un «plan de paix» en plusieurs points, insistant sur la nécessité de respecter l’intégrité territoriale tout en prenant en compte les préoccupations de sécurité de toutes les parties. Des pays du Sud global – Brésil, Afrique du Sud, États arabes – ont également proposé leurs bons offices, parfois individuellement, parfois au sein de groupes.
Mais cette multiplication de médiateurs potentiels ne s’est pas traduite par un processus unifié. Chaque initiative a ses limites. Les propositions turques sont contraintes par les propres intérêts d’Ankara, membre de l’OTAN mais en tension avec certains alliés, et par les relations complexes entretenues avec Moscou. Les idées chinoises souffrent d’un déficit de confiance côté occidental, qui voit Pékin plus comme un partenaire de Moscou que comme un arbitre neutre. Les initiatives du Sud global, elles, peinent à s’imposer face au poids des grandes puissances directement impliquées.
En parallèle, les institutions multilatérales – ONU, OSCE, Conseil de l’Europe – tentent de maintenir des cadres de discussion, d’enquêter sur les violations des droits humains, de documenter les crimes de guerre. Mais leur capacité à influencer les décisions des protagonistes reste limitée dans un contexte où les rapports de force militaires priment. La fragmentation diplomatique se traduit par une succession de «plans» et de «propositions» qui, médiatiquement, peuvent donner l’impression d’une activité intense, mais qui, concrètement, ne parviennent pas à infléchir le cours des combats.
LA GUERRE ÉCONOMIQUE ET SES CONTRECOUPS
La dimension économique du conflit ajoute une couche supplémentaire de complexité. Les sanctions massives imposées par les pays occidentaux à la Russie ont visé les banques, les exportations de technologies, certains secteurs énergétiques, les avoirs de responsables. Moscou a répondu en redirigeant une part croissante de ses exportations vers l’Asie, en renforçant sa coopération énergétique avec des pays comme la Chine ou l’Inde et en cherchant des mécanismes de paiement alternatifs au dollar et à l’euro.
Pour l’Europe, la rupture progressive avec les hydrocarbures russes a exigé une réorganisation rapide des approvisionnements: diversification des sources de gaz, recours au gaz naturel liquéfié, accélération de certains projets d’énergies renouvelables. Cette transition s’est faite à un coût élevé, notamment en 2022 et 2023, avec des prix de l’énergie plus élevés pour les ménages et les industries. Même si les marchés se sont en partie rééquilibrés, les conséquences de cette recomposition se font encore sentir.
L’Ukraine, elle, dépend de l’aide financière extérieure pour maintenir son budget et ses services publics. Les destructions massives nécessitent des fonds considérables pour reconstruire des infrastructures vitales, au moins de manière minimale. Les conférences de donateurs se succèdent, promettant des milliards de dollars ou d’euros, mais les décaissements sont lents, conditionnés à des réformes, à des audits, à des mécanismes de contrôle. La perspective d’une reconstruction à grande échelle reste lointaine tant que les combats se poursuivent.
Cette dimension économique alimente, là encore, des divergences diplomatiques. Certains pays du Sud critiquent l’usage intensif des sanctions et leurs effets indirects sur les marchés, en particulier ceux des céréales et des engrais. Ils dénoncent une «guerre économique» qui dépasse le cadre du conflit ukrainien et affecte des pays qui n’y sont pas directement impliqués. Cette critique s’ajoute à un sentiment plus général que les préoccupations du Nord global – sécurité européenne, rivalité avec la Russie – dominent l’agenda international au détriment d’autres crises.
EFFETS SUR L’ORDRE INTERNATIONAL
Au-delà du théâtre ukrainien, la guerre et sa gestion diplomatique redessinent les lignes de l’ordre international. La Russie a vu ses liens avec l’Occident se dégrader à un niveau rarement atteint depuis la fin de la Guerre froide. Elle cherche à compenser cet isolement relatif par une intensification de ses relations avec d’autres pôles: Chine, Iran, certains pays africains et latino-américains. Cette recomposition ne crée pas un «nouvel axe» homogène, mais elle traduit une volonté de réduire la dépendance vis-à-vis des marchés et des technologies occidentales.
Les États-Unis, de leur côté, sont confrontés à une double tâche: contenir la Russie en Europe tout en gérant la rivalité stratégique avec la Chine en Asie. L’engagement en Ukraine, même si son coût reste limité par rapport à une intervention directe, mobilise des ressources diplomatiques et politiques. Dans ce contexte, les appels à une répartition plus équilibrée des charges entre alliés se multiplient, dans le discours de Washington mais aussi dans celui de certains responsables européens.
L’Union européenne, enfin, doit concilier sa volonté d’être un acteur géopolitique plus affirmé et ses fragilités internes. La guerre en Ukraine a accéléré certains processus: renforcement de la coopération en matière de défense, réduction de la dépendance énergétique à l’égard de Moscou, réflexion sur l’élargissement. Mais elle a aussi mis en lumière des divisions: sur le niveau de soutien militaire à fournir, sur la relation avec les États-Unis, sur la future architecture de sécurité européenne.
Entre ces pôles, de nombreux États du Sud global cherchent à éviter les alignements rigides. Ils condamnent parfois l’invasion, tout en refusant de participer aux sanctions ou de s’associer pleinement aux positions occidentales. Ils profitent des nouvelles configurations pour négocier des accords énergétiques, commerciaux ou sécuritaires plus avantageux. La guerre en Ukraine devient ainsi un révélateur des fractures et des réalignements d’un monde qui se veut plus multipolaire, mais où les asymétries de puissance restent fortes.
UNE GUERRE QUI S’INSTALLE DANS LA DURÉE
Au fil des mois, une conclusion s’impose: la guerre en Ukraine est entrée dans une phase où ni la victoire militaire rapide ni le compromis politique immédiat ne semblent plausibles. L’enlisement ne signifie pas l’absence de mouvement, mais une dynamique où chaque avancée locale se paie cher et où chaque tentative de médiation se heurte à des lignes rouges.
Pour la population ukrainienne, cette situation se traduit par un quotidien fait de sirènes d’alerte, de coupures d’électricité, de mobilisations, de séparations familiales, d’incertitudes quant à l’avenir. Pour la population russe, elle est marquée par la poursuite d’une économie de guerre, par des restrictions politiques accrues, par un discours de confrontation qui structure les médias et l’espace public.
Pour le reste du monde, le conflit est devenu une toile de fond durable, un élément parmi d’autres d’un paysage global marqué par des crises multiples. Tant que la diplomatie restera fragmentée, que les médiations resteront parallèles plutôt que convergentes, et que les protagonistes jugeront préférable de poursuivre la guerre plutôt que de céder sur leurs objectifs fondamentaux, l’Ukraine restera le théâtre d’un affrontement dont le coût humain et politique ne cesse de s’accumuler, sans horizon clair.



