Un an après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu du 27 novembre 2024 entre le Liban et Israël, la trêve apparaît comme un dispositif largement unilatéral. Le camp libanais a rempli l’essentiel de ses engagements en termes de déploiement militaire et de retrait de la résistance du sud du Litani, tandis que la partie israélienne multiplie les frappes, les incursions et les menaces publiques, au point de transformer le cessez-le-feu en cadre de pression permanente.
Le cadre de la trêve du 27 novembre 2024
L’accord entré en vigueur le 27 novembre 2024 met officiellement fin à une séquence de guerre déclenchée en octobre 2023 et devenue, à l’automne 2024, une campagne militaire de grande ampleur contre le Liban. Le bilan humain est lourd: plusieurs milliers de morts et de blessés sur l’ensemble de la période, dont plus de 4 000 victimes au plus fort des bombardements.
Le texte de la trêve repose sur un équilibre théorique: retrait de la résistance du secteur situé au sud du Litani, déploiement renforcé de l’armée libanaise, retrait israélien de cinq hauteurs libanaises encore occupées et arrêt des frappes ainsi que des violations aériennes et terrestres.
Sur le terrain, la partie libanaise a répondu en déployant plus de 9 000 soldats de l’armée dans le sud et en démantelant plusieurs dizaines de dépôts d’armes, remis aux autorités militaires. Les forces internationales ont recensé plus de 360 caches d’armes abandonnées et signalées à l’armée libanaise après l’entrée en vigueur de l’accord, ce qui confirme un mouvement réel de reconfiguration militaire sur la rive libanaise de la Ligne bleue.
Une trêve respectée côté libanais, systématiquement violée côté israélien
Le contraste est net avec le comportement de la partie israélienne. Les données consolidées sur un an font état d’environ 10 000 violations israéliennes du cessez-le-feu: quelque 7 500 violations aériennes (survols, drones, avions de chasse) et près de 2 500 violations terrestres (tirs, incursions, construction d’ouvrages).
Sur le plan humain, les chiffres communiqués par les autorités sanitaires libanaises évoquent plus de 330 morts et autour d’un millier de blessés causés par ces actions depuis le 27 novembre 2024. Selon un pointage arrêté au 24 novembre 2025, plus de 339 personnes ont été tuées et 978 blessées, en grande majorité des civils, par des tirs ou des frappes attribués à l’armée israélienne depuis la signature de la trêve.
Les forces internationales présentes au Liban rappellent avoir transmis l’ensemble de ces violations au Conseil de sécurité, en soulignant qu’il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’un pattern constant de non-respect des engagements pris dans le cadre du cessez-le-feu.
Bombardements, drones, tirs d’artillerie: typologie des violations
Les principales actions israéliennes contraires au cessez-le-feu peuvent être regroupées en plusieurs catégories. La première concerne les bombardements répétés, par l’aviation et l’artillerie, de secteurs situés en territoire libanais, officiellement justifiés comme des frappes contre des infrastructures ou des cadres de la résistance. Pendant l’année écoulée, des localités frontalières et des zones plus éloignées ont été visées « des centaines de fois », malgré le cadre de trêve en vigueur.
La deuxième catégorie touche aux opérations de drones. Des engins sans pilote ont survolé quotidiennement le Sud, parfois à basse altitude, provoquant des dégâts matériels ou des scènes de panique. Dans plusieurs cas documentés, des drones ont largué des charges – notamment des bombes sonores – à proximité immédiate de localités habitées, comme dans les environs de Mays al-Jabal et de Maroun al-Ras. Une autre opération a abouti à la chute d’un drone israélien à Kfarkela, toujours au Sud.
Une troisième catégorie de violations concerne les tirs d’artillerie ou de chars visant des zones agricoles, des routes ou des collines libanaises sous prétexte de « répondre à des tirs » ou de « prévenir des infiltrations ». Ces tirs s’inscrivent dans une logique de pression permanente: ils rappellent à la population du Sud que la frontière reste militarisée, malgré le langage juridique du cessez-le-feu.
Enfin, il faut mentionner les violations dites « de basse intensité », mais très symboliques: lancer de charges explosives non létales, vols à très basse altitude simulant des attaques, tirs d’avertissement en mer au large des côtes libanaises. Ces actions ne provoquent pas toujours de victimes, mais participent à l’érosion du cessez-le-feu et à la normalisation d’un état de quasi-guerre.
Occupation persistante de points frontaliers et pressions maritimes
Un an après l’accord, les forces israéliennes continuent d’occuper cinq points frontaliers situés au nord de la Ligne bleue, alors que le cessez-le-feu prévoyait leur évacuation. Ces positions, parfois fortifiées, s’accompagnent de travaux d’ingénierie, de murs et de remblais qui modifient la topographie de certains tronçons de frontière. Le Liban réclame officiellement le retrait de ces postes, considérés comme des violations territoriales directes.
Parallèlement, la question des frontières maritimes est instrumentalisée. La signature d’un accord de délimitation avec Chypre par les autorités libanaises a été saluée comme un geste de souveraineté, mais côté israélien, des responsables ont fait savoir qu’ils « réexamineraient » l’accord de délimitation maritime avec le Liban, en invoquant l’existence de « points faibles » et de « questions problématiques » dans le texte. Cette remise en cause publique transforme un dossier technique en levier de pression stratégique.
L’assassinat de Hayssam al-Tabtabai: rupture qualitative
L’un des épisodes les plus spectaculaires de cette année de trêve a été la frappe du 23 novembre 2025 contre la banlieue sud de Beyrouth, qui a coûté la vie au commandant militaire Hayssam al-Tabtabai. L’attaque a visé un immeuble densément peuplé, provoquant la mort du responsable militaire et de plusieurs autres personnes, ainsi que de nombreux blessés civils.
Cet assassinat ciblé marque une rupture qualitative. D’une part, il intervient loin de la Ligne bleue, au cœur de la capitale, dans un secteur considéré comme symbole politique de la résistance. D’autre part, des analyses libanaises soulignent que le « banque d’objectifs » israélien s’est élargi à des zones urbaines centrales et même à des régions chrétiennes, druzes ou sunnites où la présence militaire de la résistance est très limitée.
Pour des responsables iraniens et libanais, cette frappe constitue un « violation flagrante de la souveraineté libanaise » et la preuve que l’adversaire reste engagé dans une « guerre d’éradication » visant non seulement les capacités militaires, mais aussi les cadres politiques, sociaux et culturels du mouvement visé. Certains commentaires évoquent une opération couverte ou avalisée par Washington, ce que la partie israélienne présente plutôt comme une simple opportunité tactique saisie dès que la cible a été localisée.
Dix mille violations en un an: le bilan chiffré
Les chiffres accumulés sur douze mois donnent la mesure des actions israéliennes contraires au cessez-le-feu. Les forces internationales recensent plus de 7 500 violations aériennes – survols par avions et drones, parfois armés – et environ 2 500 violations terrestres – tirs, incursions, travaux militaires au nord de la Ligne bleue.
Les services officiels en charge de la santé au Liban comptabilisent, sur cette même période, plus de 330 morts et près de 1 000 blessés imputables à ces actions. Dans plusieurs cas, des familles entières ont été touchées, des infrastructures civiles – stations de carburant, exploitations agricoles, ateliers, routes – ont été détruites ou gravement endommagées.
Au-delà des morts et des blessés, des dizaines de milliers de personnes ont connu au moins un déplacement interne depuis novembre 2024, fuyant des zones ciblées par les frappes avant d’y revenir lorsque la situation se calmait provisoirement. De nombreux habitants du Sud considèrent ainsi qu’ils vivent « dans une guerre à bas bruit », où l’intensité des tirs varie mais où le risque demeure permanent.
Les menaces explicites de Yisrael Katz
À ce dispositif militaire s’ajoute une série de menaces publiques formulées par le ministre israélien de la Défense, Yisrael Katz, qui donnent à la trêve une dimension d’ultimatum.
Dans plusieurs interventions médiatiques, notamment sur une chaîne de télévision israélienne, Katz affirme que le Liban – en pratique la résistance – dispose d’une « dernière chance » jusqu’à la fin de l’année pour remettre ses armes à l’État libanais. Il affirme que cette échéance découle d’une « obligation » fixée par les États-Unis, présentés comme ayant imposé le démantèlement de l’arsenal, notamment balistique, avant la fin de 2025.
Katz explique que son gouvernement ne croit pas à un désarmement volontaire et qu’en cas de non-exécution, Israël « travaillera de nouveau avec force au Liban ». Il évoque explicitement la perspective d’une « opération militaire majeure » déjà inscrite à l’agenda sécuritaire. Il précise encore qu’ »il n’y aura ni calme à Beyrouth, ni ordre ni stabilité au Liban tant que la sécurité d’Israël ne sera pas garantie ».
Dans un discours au Parlement, il va plus loin en liant directement la situation intérieure libanaise à ces exigences: poursuite de la pression militaire, menace de « retour de l’option militaire » à plein régime, et annonce d’une révision possible de l’accord de délimitation maritime conclu avec le Liban, accusé de comporter de « nombreux points faibles ».
Ces déclarations ont plusieurs implications. Elles conditionnent implicitement le maintien du cessez-le-feu à un désarmement unilatéral de la résistance. Elles présentent les frappes menées depuis un an – y compris l’assassinat de Hayssam al-Tabtabai – comme des « opérations nécessaires » dans un cadre de pression graduée, et non comme des violations. Elles signalent enfin que l’accord de trêve n’est plus envisagé comme un pas vers un arrangement durable, mais comme une pause avant une possible « guerre de correction ».
Une trêve transformée en instrument de chantage stratégique
Face à ce discours, les messages adressés au Liban par des médiations régionales insistent sur l’urgence. Des émissaires arabes rappellent aux responsables libanais que « l’heure de vérité » approche et que, selon les prédictions de plusieurs capitales, une nouvelle offensive israélienne serait prête au cas où aucun compromis ne serait trouvé sur la question des armes.
En miroir, des responsables iraniens et des cadres de la résistance affirment que les violations quotidiennes et les menaces publiques prouvent qu’un désarmement unilatéral aurait des « conséquences catastrophiques » pour la sécurité du Liban. Ils présentent la poursuite des frappes, des assassinats ciblés et des violations de la souveraineté comme une démonstration que le rapport de force, et non le texte du cessez-le-feu, continue de structurer le comportement israélien.
Un an après la trêve, le tableau est donc celui d’un dispositif juridique fragilisé par les faits. Sur le papier, le cessez-le-feu repose sur un engagement mutuel. Dans la pratique, la partie libanaise a pris des mesures concrètes de désengagement au Sud, tandis que la partie israélienne combine dix mille violations documentées, des assassinats ciblés spectaculaires, le maintien de positions militaires sur le territoire libanais et des menaces explicites de nouvelle guerre si ses conditions politiques et sécuritaires ne sont pas remplies avant la fin de l’année.



