Contrairement à ce qu’Israël espérait, la mort de Yahya Sinwar ne fait pas de lui un leader discrédité et faible, mais au contraire, un martyr qui qui devient une icône pour la résistance palestinienne.
À la fin de sa vie, Arafat, autrefois une figure centrale de la lutte palestinienne, se trouvait coincé dans son bureau à Ramallah, assiégé par les forces israéliennes, malade et affaibli. Bien qu’il soit mort de causes naturelles selon la version officielle, la symbolique de son siège et de sa résistance passive dans ses derniers jours a quelque peu galvanisé les Palestiniens. Arafat, malgré ses difficultés, est resté une figure forte de la cause palestinienne en dépit des accusations de corruption qui le visait ainsi que ses proches.
Autre exemple, en décembre 2003, Saddam Hussein, l’ancien dictateur irakien, fut trouvé caché dans un trou près de Tikrit. Cette image d’un chef déchu, fuyant ses responsabilités, sale et apeuré, fut utilisée pour humilier non seulement Saddam mais aussi les Irakiens qui le soutenaient encore. La chute de Saddam Hussein fut un tournant, marquant symboliquement la fin de son règne et la victoire militaire américaine.
Cependant, cette victoire symbolique ne fut que de courte durée. Si Saddam Hussein a été présenté comme un tyran démasqué, sa capture n’a pas mis fin à la violence ni à l’insurrection en Irak. Pire encore, elle a transformé Saddam en une victime de l’occupation aux yeux de certains et a intensifié la haine contre les forces américaines.
De la même manière, Israël espérait que la mort de Yahya Sinwar affaiblirait le Hamas et discréditerait son leadership. Mais au lieu de cela, sa mort pourrait bien faire de lui un martyr pour la cause palestinienne. Contrairement à Saddam Hussein qui avait fini par être pendu dans un procès entaché par de nombreux vice de procédures, Sinwar est perçu comme un combattant mort sur le champ de bataille, une figure noble dans le cadre de la résistance palestinienne. En tant que tel, la mort de Sinwar ne dissuadera probablement pas le Hamas, mais pourrait au contraire renforcer sa détermination.
Un parcours façonné par la lutte armée
Yahya Sinwar n’était pas un simple politicien. Né en 1962 dans le camp de réfugiés de Khan Younès, il a grandi au cœur de la souffrance palestinienne, dans une famille expulsée d’Ashkelon lors de la guerre de 1948. Cette jeunesse passée dans la pauvreté et l’oppression israélienne l’a façonné et conduit sur le chemin de la résistance armée. Dès son adolescence, il rejoint les mouvements nationalistes et islamiques, gravitant rapidement vers le Hamas après sa création en 1987, durant la première Intifada.
C’est à cette époque qu’il cofonde la branche sécuritaire de Hamas, « Majd », dédiée à l’élimination des collaborateurs palestiniens avec Israël. Son rôle de traqueur impitoyable lui vaut le surnom de « Boucher de Khan Younès ». Son zèle dans la détection et l’élimination des traîtres présumés renforce sa réputation d’homme dur et loyal à la cause palestinienne. Il est vu par ses partisans comme un défenseur acharné de la pureté du mouvement.
En 1988, Sinwar est arrêté après avoir orchestré l’enlèvement et le meurtre de deux soldats israéliens. Condamné à quatre peines de réclusion à perpétuité, il passe 22 ans dans les prisons israéliennes. Loin de briser sa volonté, cette période ne fait que renforcer son engagement et son prestige au sein du Hamas. Il étudie l’hébreu, traduit des documents sur les stratégies israéliennes, et prépare minutieusement sa libération. Celle-ci arrive en 2011, lorsqu’il est échangé contre le soldat israélien Gilad Shalit. À son retour à Gaza, Sinwar devient un héros local.
Sinwar, le stratège militaire et politique
Après sa libération, Sinwar reprend rapidement du service. Il grimpe les échelons au sein du Hamas, et en 2017, il est nommé chef de la branche militaire du mouvement dans la bande de Gaza. Sous son commandement, Hamas renforce ses capacités militaires, notamment via un réseau complexe de tunnels souterrains et des tactiques de guerre asymétrique. Sinwar n’a jamais caché son aversion pour les négociations avec Israël, prônant la résistance armée comme seul moyen de libérer la Palestine.
Cependant, Sinwar était aussi un pragmatique. Bien qu’il se soit opposé à des compromis avec Israël, il a joué un rôle clé dans les négociations indirectes pour des cessez-le-feu et des échanges de prisonniers. Son leadership était marqué par un équilibre entre la confrontation militaire et la nécessité de maintenir Gaza à flot dans des conditions économiques désastreuses. Cette dualité entre le chef militaire dur et le stratège politique pragmatique a renforcé son emprise sur Gaza.
La mort de Sinwar : Une opportunité manquée pour Israël ?
La mort de Yahya Sinwar dans un affrontement direct avec les forces israéliennes en octobre 2024 a marqué un tournant. Contrairement à ce que voulaient les Israéliens, son élimination ne réduira pas son influence ou discrédité sa mémoire. Au contraire, Sinwar est aujourd’hui présenté comme un martyr mort en héros, les armes à la main, face à une armée israélienne surpuissante. Il aura le tir d’un char pour le faire tomber. Cette image renforce encore davantage sa stature parmi les Palestiniens, surtout à Gaza.
Israël espérait le tuer de manière à montrer au monde que Sinwar était un leader faible, caché dans les souterrains de Gaza. Mais en mourant en combattant, Sinwar est devenu une icône. Sinwar a choisi de se battre et est désormais l’icône de la résistance active, un guerrier mort en martyr. Cette même image que souhaite justement avoir le Hamas, une image de résistance armée face à Israël mais aussi face aux autres factions palestiniennes qui paraissent au contraire comme comme collaborationnistes avec l’état hébreu.
Maintenant qu’Israël a éliminé celui qu’il considérait comme son ennemi numéro un, la question qui se pose est la suivante : comment justifier la poursuite de la guerre face aux familles des otages israéliens et à la communauté internationale, alors que Gaza est en proie à une catastrophe humanitaire ? Avec Sinwar hors de la scène, la légitimité de l’opération militaire d’Israël est remise en cause. Il devient de plus en plus difficile pour le gouvernement israélien de maintenir le soutien international alors que les pertes civiles à Gaza se multiplient.
Comment justifier la guerre après Sinwar ?
La mort de Sinwar n’a pas résolu le problème des otages israéliens détenus par le Hamas. Les familles des otages, déjà déchirées par l’angoisse, exigent des réponses sur l’avenir de leurs proches. Avec le leader du Hamas tué, Israël devra expliquer comment elle envisage la poursuite de son opération militaire alors que la question des otages demeure sans réponse. En outre, la pression internationale, notamment des pays occidentaux et des organisations de défense des droits de l’homme, s’intensifie face au drame humanitaire qui se joue à Gaza en l’absence de toute solution politique. Plus Israël continue ses offensives, plus elle s’expose à des critiques pour ses actions militaires disproportionnées et les souffrances infligées à la population civile.
La communauté internationale, qui a longtemps été compréhensive envers Israël après les attaques du 7 octobre 2023, commence à s’interroger sur la finalité de cette guerre. Israël n’a donné jusqu’à présent aucune perspective de règlement politique à la crise actuelle. Si l’ennemi principal est mort, et que le sort des otages reste incertain, Israël pourrait se retrouver isolé sur la scène diplomatique, avec des appels croissants à un cessez-le-feu afin de les faire déjà libérer mais aussi mettre un terme à la souffrance du peuple palestinien.
Les successeurs de Sinwar : Vers un Hamas encore plus radical ?
La disparition de Yahya Sinwar laisse un vide considérable au sein du Hamas. Trois figures principales émergent pour assurer sa succession, chacune représentant un choix stratégique différent pour l’avenir du mouvement.
- Mohammed Sinwar, frère cadet de Yahya, est l’héritier naturel. Sa réputation de chef militaire dur, fidèle à la ligne de son frère, le positionne comme le candidat préféré des factions les plus radicales. Cependant, son accession au pouvoir pourrait entraîner une intensification du conflit avec Israël.
- Khalil al-Hayya, une figure plus modérée, est vu comme un possible successeur. Al-Hayya est un négociateur expérimenté, impliqué dans les pourparlers de Doha, et pourrait représenter une option plus pragmatique pour le Hamas. Cependant, ses liens avec des factions plus diplomatiques pourraient lui valoir l’hostilité des ailes les plus dures du mouvement.
- Khaled Meshaal, ancien chef politique du Hamas, a un historique compliqué avec certains alliés du mouvement, notamment l’Iran et la Syrie. Bien que respecté pour son rôle historique, son retour à la tête du Hamas semble peu probable, mais il reste une figure influente dans les cercles dirigeants du mouvement.
Pour le prochain leader du Hamas, l’enjeu est immense. Il devra démontrer une détermination encore plus forte face à Israël, comme l’a fait Hassan Nasrallah au Liban après chaque confrontation avec Israël.
Avec la mort de Yahya Sinwar, Israël est à un tournant. La guerre contre le Hamas ne peut plus être justifiée par la simple élimination de son leader, et la question des otages reste non résolue. Comme dans le cas de Saddam Hussein, la disparition d’un leader symbolique peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté, transformant une figure de résistance en martyr. La pression de la communauté internationale, combinée à la montée des critiques internes, pourrait pousser Israël à réévaluer sa stratégie à Gaza.
La question reste ouverte : Israël parviendra-t-il à transformer la mort de Sinwar en un tournant décisif dans la guerre contre le Hamas, ou sa disparition fera-t-elle de lui une figure encore plus puissante dans l’histoire de la résistance palestinienne, inspirant de nouveaux leaders à poursuivre la lutte avec encore plus de vigueur et plus de détermination ?
On reste bien loin aujourd’hui de cette Paix des Braves et de la fameuse poignée de main entre Arafat et Rabin. Un commentateur à l’époque avait fait cette réflexion intéressante: Pour faire la paix, il faut avoir fait la guerre et avoir vu le prix à en payer.


