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2015: Dollarisation de fait, salaires en miettes : l’économie libanaise “fonctionne”, par contournement

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En 2025, le Liban n’a pas “sorti” de la crise monétaire et bancaire : il a appris à vivre à côté d’elle. L’idée même de normalisation est trompeuse, parce qu’elle confond deux choses. D’un côté, une stabilisation relative de certains indicateurs visibles — l’inflation n’est plus dans les ordres de grandeur de l’hyperinflation 2020–2022, le taux de change s’est figé dans une zone de référence utilisée par les institutions, l’activité commerciale a retrouvé des routines. De l’autre, les mécanismes qui font une économie moderne — monnaie crédible, banques opérationnelles, crédit, intermédiation, protection de l’épargne — restent cassés. Le pays tourne, mais il tourne “hors système”, par dollar cash, par transferts, par arbitrages permanents, par privatisation du quotidien.

C’est cette dissociation qui a structuré 2025 : une économie praticable à court terme, mais socialement fracturée et structurellement improductive. La dollarisation de fait n’est pas une réforme. C’est une prothèse. Elle permet de payer, d’importer, de consommer, parfois d’investir dans des actifs physiques. Elle ne rétablit ni l’État, ni l’investissement de long terme, ni la confiance collective. Elle déplace le centre de gravité : au Liban de 2025, le pouvoir économique ne tient plus à la capacité de produire, mais à la capacité d’accéder à des dollars “propres” et liquides.

L’inflation “basse” n’est pas une bonne nouvelle : c’est le symptôme d’une économie rétrécie

Le premier chiffre que l’on doit regarder en 2025 est l’inflation — non pas pour se rassurer, mais pour comprendre le régime dans lequel le pays s’est installé. À l’automne 2025, l’inflation en glissement annuel tourne autour de 15 % (par exemple 14,7 % en novembre). Dans beaucoup de pays, un tel niveau serait un choc politique majeur ; au Liban, il est perçu comme une accalmie après des années où l’inflation annuelle dépassait largement 100 %. Ce contraste est crucial : la “désinflation” libanaise ne traduit pas une victoire macroéconomique ; elle traduit une forme de gel, sous dollarisation de fait et sous contrainte de liquidité.

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Quand une économie cesse de créer du crédit, quand une part de la demande est contrainte par la rareté du revenu, quand les prix s’expriment directement en devise, l’inflation peut mécaniquement baisser… sans que le niveau de vie remonte. L’illusion vient des pourcentages : oui, la vitesse de hausse des prix ralentit, mais la marche est déjà trop haute. Le panier de base — santé, éducation, énergie privée, abonnements — est en dollars ou indexé. Ceux qui gagnent en livres restent exposés à une violence silencieuse : la hausse “modérée” ne leur laisse aucune marge parce que leur revenu réel a été détruit avant même 2025.

La monnaie existe encore, mais la valeur s’est déplacée vers le dollar et… vers les actifs

En 2025, la livre libanaise n’a pas disparu. Elle circule, sert à payer une partie des transactions et reste présente dans des comptabilités publiques et privées. Mais le rôle de la monnaie a changé : elle n’est plus l’unité de compte centrale. La référence de conversion utilisée par les institutions financières s’est consolidée autour d’un taux de 89 500 livres pour un dollar, ce qui a normalisé la manière dont banques et autorités convertissent leurs bilans et leurs positions. Ce détail technique a un effet social massif : il fige un “monde” où l’on pense en dollars, et où la livre devient une monnaie d’appoint, une variable.

Dans ce contexte, la population s’est mise à raisonner en trois sécurités : le cash (dollar), l’accès (transferts et revenus en devise) et la protection (actifs). Les actifs — immobilier, or, parfois terrains — prennent une dimension monétaire. On n’y va pas uniquement pour investir ; on y va pour sortir du risque bancaire et du risque de conversion. C’est un réflexe de survivance qui a un coût collectif : quand la société transforme le marché immobilier en compte d’épargne de substitution, elle fabrique une rigidité des prix et un verrouillage social.

Salaires : la fracture 2025, c’est l’accès aux dollars, pas l’emploi

L’économie libanaise de 2025 ne se sépare plus entre “riches et pauvres” de manière classique ; elle se sépare entre ceux qui ont une entrée régulière en devises et ceux qui n’en ont pas. Les salaires illustrent cette fracture. Dans les secteurs connectés aux devises — entreprises liées à l’international, services haut de gamme, certaines ONG, professions libérales, activités exportatrices ou à clientèle diaspora — la rémunération en dollars (ou partiellement indexée) a réinstallé une forme de prévisibilité. Dans les secteurs payés en livres, le salaire est resté un revenu fragile, complété par des primes, des ajustements informels, ou des “arrangements”.

Le résultat est visible dans la consommation : une partie de la société continue de faire tourner restaurants, loisirs, achats importés ; une autre réduit, reporte, renonce. Les deux cohabitent sans se parler, et c’est cela qui donne l’impression d’une économie “active” malgré l’appauvrissement de masse. Le Liban de 2025 a un visage de vitrines et un visage de cuisines. Les vitrines montrent le cash ; les cuisines montrent le rationnement.

Les flux : remises de la diaspora, “vrai” solde extérieur, et l’ambiguïté de l’or

Sur le papier, 2025 montre des signaux de liquidité externe moins mauvais que ce que l’on aurait attendu d’un pays en crise prolongée. Mais il faut lire les chiffres avec une prudence presque clinique, parce qu’ils peuvent raconter deux histoires à la fois : une amélioration réelle des entrées de devises, et un effet comptable lié à l’or.

Les transferts de la diaspora restent l’une des principales sources d’oxygène. Les estimations les plus citées situent les remises reçues autour de 5,8 milliards de dollars sur 2024, un niveau considérable rapporté à la taille de l’économie et aux besoins des ménages. Cela ne dit pas seulement “la diaspora aide”. Cela signifie : la diaspora finance une partie du panier de base et remplace, de fait, un système bancaire et un État incapables de protéger les revenus.

Le solde extérieur de 2025 est encore plus délicat à interpréter. Des lectures publiques soulignent un surplus de balance des paiements sur le premier semestre 2025 (de l’ordre de 2,3 milliards de dollars selon certaines synthèses), donc un signe que plus de dollars entrent qu’il n’en sort en net. Mais d’autres analyses rappellent que le surplus “nominal” est fortement gonflé par la revalorisation de l’or, c’est-à-dire par un effet prix sur un stock, pas par un afflux de cash. Autrement dit : si le pays se réjouit d’un surplus sans distinguer le surplus de liquidité du surplus de valorisation, il se donne une image plus robuste qu’il ne l’est réellement.

Le point dur, en 2025, est que la liquidité externe existe — transferts, cash diaspora, revenus de services — mais elle circule largement hors banques. Les dollars entrent, mais ils n’alimentent pas un cycle de crédit ; ils alimentent une économie de paiement. C’est une différence majeure : une économie de paiement peut survivre ; une économie de crédit peut se développer.

Importations : le retour du commerce ne signifie pas le retour de la richesse

Si l’on veut mesurer ce que la dollarisation a “permis”, il suffit d’observer la dynamique des importations. 2025 confirme une réalité paradoxale : les importations reviennent dans une société qui s’est appauvrie. Des estimations situent les importations autour de 18,9 milliards de dollars sur 2025, avec une hausse relativement modérée par rapport à 2024, tandis que les recettes douanières ont bondi. En parallèle, les données de commerce sur les premiers mois de 2025 montrent un déficit commercial cumulé qui se creuse, tiré par une hausse des importations plus rapide que celle des exportations.

Le port de Beyrouth illustre cette reprise logistique : sur les neuf premiers mois de 2025, il traite environ 4,77 millions de tonnes de fret, dont 4,1 millions de tonnes importées. À l’échelle d’un pays dont l’appareil productif s’est contracté, cela dit quelque chose de simple : on consomme des biens importés parce que l’économie interne ne produit pas suffisamment, et parce que le cash dollar rend l’importation de nouveau possible. Mais cela ne crée pas automatiquement de l’emploi qualifié ni de la productivité. Cela crée de la circulation, pas de la puissance.

Le risque, en 2025, est donc celui d’une “normalisation par l’import”. On voit des marchandises, on conclut à un retour. En réalité, une économie peut importer beaucoup tout en restant fragile : il suffit qu’elle soit perfusée par des dollars de transferts, et qu’elle n’investisse pas.

Les banques : un système toujours critique, masqué par l’économie cash

C’est ici qu’il faut être net : en 2025, la situation bancaire devient plus critique malgré les illusions de stabilisation. L’illusion vient du fait que l’économie cash donne une impression d’efficacité, et que certaines métriques monétaires (réserves, liquidité apparente) peuvent sembler s’améliorer. Mais les banques restent, dans leur cœur, incapables d’assumer leur fonction : restituer librement les dépôts et financer l’économie par le crédit.

Les chiffres disponibles sur le crédit sont parlants. Les prêts en devises au secteur privé se situent autour de quelques milliards de dollars et continuent de se contracter sur 2025 ; les prêts en “fresh dollars” restent marginaux à l’échelle d’une économie qui aurait besoin d’un redémarrage. Le système bancaire est donc réduit à une intermédiation minimale, et à une gestion d’actifs et de passifs sous contraintes. Dans le même temps, les réserves liquides en devises de la Banque du Liban progressent sur 2025, et l’or reste un ancrage symbolique et comptable massif. Mais cette amélioration relative des buffers ne se traduit pas par une libération du système bancaire. Ce qui manque, ce n’est pas seulement de la liquidité : c’est un cadre de pertes, de gouvernance et de responsabilité qui permette de “repartir” sans reproduire.

Autrement dit : la crise bancaire de 2025 n’est plus une crise de panique. C’est une crise d’insolvabilité prolongée. Le danger est justement là : une crise prolongée est plus facile à gérer politiquement, parce qu’elle devient la norme.

Immobilier : l’actif-refuge qui fabrique une bulle sociale

Le marché immobilier est l’un des meilleurs révélateurs de cette économie de contournement. En 2025, l’immobilier joue un rôle monétaire : il sert à convertir du cash en sécurité tangible. Les données de transactions enregistrées sur les onze premiers mois de 2025 sont spectaculaires : environ 64 455 transactions, en hausse de 101 % par rapport à la même période de 2024. La valeur totale enregistrée atteint environ 5,5 milliards de dollars sur la période, contre 2,5 milliards un an plus tôt. Les transactions augmentent, la valeur totale augmente, et même le montant moyen par transaction progresse en monnaie locale sur un an.

Il faut lire ces chiffres comme un symptôme, pas comme une santé. Quand les banques ne sont plus fiables, quand le crédit hypothécaire est quasi absent, le marché immobilier devient un marché de cash. Il devient moins sensible au revenu domestique et plus sensible à la capacité de mobiliser des dollars — diaspora, cash, arbitrages. Cela entretient une surévaluation relative : les prix ne “reflètent” plus la capacité d’un salarié moyen ; ils reflètent la logique de refuge.

Les étrangers, au sens des transactions enregistrées, représentent une petite part en volume (environ 2,1 % des transactions sur la période), mais leur présence est un marqueur : le marché reste attirant pour des acheteurs disposant de devises et de patience. Le vrai moteur n’est pas l’étranger : c’est le Libanais qui a besoin d’un refuge et qui substitue l’immobilier au compte bancaire.

Cette dynamique crée une bulle sociale, même si les prix en dollars ne s’envolent pas partout de manière uniforme. La bulle n’est pas seulement “prix trop hauts”. La bulle, c’est l’assignation : les ménages qui n’ont pas accès aux dollars sortent durablement du marché, tandis que ceux qui ont accès aux dollars transforment l’immobilier en coffre-fort. Dans un pays où le logement est déjà un facteur de tension sociale, c’est explosif à long terme.

FDI : un pays où l’investissement extérieur reste prudent, et souvent conditionnel

La dollarisation de fait ne suffit pas à attirer des investissements directs étrangers. Les chiffres disponibles montrent des flux de FDI autour de 1,8 milliard de dollars sur la dernière année pleinement consolidée (2024), loin des pics d’avant-crise. Ce niveau n’est pas négligeable pour une économie aussi contrainte, mais il ne constitue pas un “retour” massif de la confiance. Le Liban reste un pays à risque élevé : cadre légal instable, incertitude bancaire, faiblesse de l’État, exposition géopolitique. Les investisseurs qui viennent, viennent souvent pour des opérations opportunistes, des actifs décotés, des secteurs très spécifiques, ou des projets adossés à des garanties politiques et financières.

Là encore, 2025 a une contradiction : l’économie de cash rend certaines opérations possibles, mais elle ne répare pas l’environnement institutionnel. Les FDI ont besoin de justice, d’exécution contractuelle, de règles stables et d’un système financier fonctionnel. Or, 2025 confirme que la question bancaire n’est pas un dossier technique : elle est un verrou de confiance.

La société à deux vitesses : le coût de la privatisation du quotidien

Ce qui frappe le plus, en 2025, ce n’est pas seulement l’économie, c’est la manière dont elle recompose la société. L’État recule, le privé avance. Électricité, eau, santé, éducation, même certaines formes de sécurité : tout devient un coût individualisé. Ce mouvement est mathématiquement inégalitaire. La crise n’a pas seulement appauvri : elle a changé la distribution de la protection.

Les ménages qui reçoivent des remises en dollars peuvent acheter des solutions : générateur, abonnements, services privés, écoles, soins. Ceux qui n’en reçoivent pas vivent dans une économie de renoncement : arbitrages sur la santé, sur l’éducation, sur l’énergie, sur l’alimentation. Cette divergence n’est pas qu’une injustice ; c’est une fracture macroéconomique. Une économie où une partie de la population ne peut plus investir dans son capital humain (éducation, santé) prépare une stagnation durable.

2025 : une économie qui respire, mais qui ne guérit pas

L’économie libanaise de 2025 a trouvé une respiration : inflation redevenue “mesurable”, circulation de dollars, importations fluidifiées, transactions immobilières élevées, réserves officielles qui se redressent partiellement, surplus extérieur discuté. Mais cette respiration n’est pas une guérison. Le système bancaire reste critique, le crédit reste atrophié, l’investissement productif reste faible, et la société reste divisée par l’accès aux dollars.

Le Liban a donc installé une normalité de contournement : elle évite l’effondrement total, mais elle entretient une économie courte, inégalitaire et dépendante. Tant que les banques ne sont pas restructurées de manière crédible, tant que les pertes ne sont pas traitées avec une gouvernance robuste, tant que la confiance n’est pas reconstruite par l’exécution — audits sérieux, supervision indépendante, sanctions, règles appliquées — l’économie continuera à “fonctionner” comme on fait fonctionner une machine dont on a retiré les sécurités. Elle tourne, jusqu’au prochain choc.

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