Le 26 juin 1945, à l’auditorium de l’Opéra de San Francisco, le délégué libanais Charles Malik apposait sa signature sur la Charte des Nations unies, inscrivant le Liban parmi les cinquante et un États fondateurs de l’organisation mondiale naissante. Ce geste, accompli au nom d’un pays encore sous mandat français mais en pleine affirmation de son indépendance, symbolisait l’entrée précoce du Liban sur la scène internationale. Moins de quatre mois plus tard, le 24 octobre 1945, la Charte entrait en vigueur après les ratifications requises, dont celle déposée par le président Bechara el-Khoury le 27 septembre. Ce jour, commémoré chaque année comme Journée des Nations unies, revêt une résonance particulière pour Beyrouth, qui participa activement aux négociations préparatoires et aux premières sessions de l’ONU. Un retour sur cet épisode fondateur éclaire les ambitions diplomatiques d’une nation émergente, forgée par des siècles de commerce et de diversité confessionnelle, et déterminée à peser dans la reconstruction d’un ordre mondial post-bellique.
Les prémices d’une diplomatie libanaise naissante avant San Francisco
Dès les années 1940, le Liban, sous tutelle française depuis le traité de 1920, entamait un processus d’émancipation accéléré par les circonstances de la Seconde Guerre mondiale. La proclamation d’indépendance par le général Georges Catroux au nom de la France libre, le 26 novembre 1941, posa les bases d’une souveraineté progressive, confirmée par les élections législatives de 1943 et la crise avec la France qui mena à l’arrestation de dirigeants libanais avant leur libération sous pression internationale. Dans ce contexte, le pays chercha à s’affirmer sur la scène globale, profitant de sa position stratégique au croisement des routes commerciales méditerranéennes et de son héritage multiculturel.
Les discussions sur une nouvelle organisation internationale succédant à la défunte Société des Nations débutèrent dès 1943 avec la conférence de Moscou, où les Alliés esquissèrent un cadre pour la paix. Le Liban, représenté par des diplomates en exil ou à Londres, suivit ces évolutions de près. En août 1944, les conférences de Dumbarton Oaks à Washington réunirent les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union soviétique et la Chine pour définir les structures de l’ONU : un Conseil de sécurité avec veto pour les grandes puissances, une Assemblée générale pour les débats, et des organes spécialisés pour les questions économiques et sociales. Charles Malik, nommé ministre plénipotentiaire auprès des États-Unis en janvier 1945, fut accrédité comme observateur. Âgé de 39 ans, ce philosophe formé à l’Université américaine de Beyrouth et à Harvard, influencé par les penseurs comme Whitehead et Heidegger, plaida pour une organisation attentive aux petites nations. Lors des sessions informelles, il insista sur l’inclusion de principes spirituels et éthiques, arguant que la paix durable nécessitait plus que des mécanismes institutionnels.
La conférence de San Francisco, ouverte le 25 avril 1945 avec 50 nations invitées, dont le Liban via la France mandataire, marqua le point culminant. Malik, rejoint par une délégation incluant Henri Pharaon et Camille Chamoun, participa aux commissions sur le Conseil de sécurité et les droits humains. Les débats portèrent sur le veto, que les petites nations critiquèrent comme un privilège excessif ; Malik soutint une formulation équilibrée, déclarant lors d’une plénière : « Les grandes puissances portent la responsabilité principale, mais les petites nations apportent la diversité nécessaire à une paix universelle. » La Charte finale, signée le 26 juin par ordre alphabétique – le Liban figurant parmi les premiers –, comportait 111 articles, établissant les principes de souveraineté égale, de non-ingérence et de règlement pacifique des différends.
Une ratification rapide et une entrée en vigueur symbolique
La ratification libanaise intervint avec diligence. Le Parlement, réuni en session extraordinaire à Beyrouth, approuva la Charte le 15 septembre 1945, sous la présidence de Sabri Hamadé. Le président Bechara el-Khoury, élu en 1943, signa l’instrument de ratification déposé le 27 septembre au département d’État américain, chargé de la custodie temporaire. Ce délai court reflétait l’enthousiasme national pour l’ONU, vue comme un rempart contre les ingérences coloniales résiduelles. La France, mandataire, ratifia en son nom propre mais reconnut l’autonomie libanaise dans ce processus.
L’entrée en vigueur le 24 octobre 1945 survint après les ratifications des cinq permanents – Chine, France, URSS, Royaume-Uni, États-Unis – et d’une majorité des 46 autres signataires. Le Liban, avec son dépôt précoce, contribua à atteindre ce seuil. À Beyrouth, des célébrations modestes marquèrent l’événement, avec des discours radiodiffusés soulignant le rôle du pays comme « pont entre Orient et Occident ». Dès janvier 1946, lors de la première Assemblée générale à Londres, le délégué libanais Georges Hakim occupa un siège au sein du Comité préparatoire, participant à l’élection du Norvégien Trygve Lie comme premier secrétaire général.
Charles Malik, architecte des droits de l’homme à l’ONU
Figure dominante des années fondatrices, Charles Malik incarna l’influence libanaise. Élu rapporteur de la Commission des droits de l’homme en 1946, il collabora étroitement avec Eleanor Roosevelt et René Cassin. Les sessions, tenues à Lake Success puis à Genève, visèrent à rédiger une déclaration universelle. Malik, influencé par sa thèse sur la métaphysique, défendit une approche holistique : libertés civiles, droits économiques, et protections spirituelles. Il rédigea des drafts pour l’article 1 (« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ») et insista sur l’article 18 pour la liberté religieuse, essentiel dans un Liban multiconfessionnel.
En 1947-1948, Malik présida des sous-commissions, naviguant entre les blocs idéologiques. Face aux Soviétiques défendant des droits collectifs, il argua pour l’individu comme fondement. « Sans liberté de pensée, aucune société ne peut progresser », déclara-t-il lors d’un débat retranscrit dans les procès-verbaux. L’adoption de la Déclaration le 10 décembre 1948 à Paris, par 48 voix pour et 8 abstentions, couronna ses efforts. Malik, élu président du Conseil économique et social la même année, supervisa des résolutions sur le développement, influençant la création de la CESAO en 1973.
En 1958, Malik présida la treizième Assemblée générale, gérant des crises comme le débarquement américain au Liban suite à la révolution irakienne. Son discours d’ouverture appela à un « dialogue des civilisations », préfigurant des concepts ultérieurs.
Les premières positions libanaises sur les crises régionales
Le Liban s’illustra tôt sur les questions moyen-orientales. En 1947, lors des débats sur la Palestine, Camille Chamoun, délégué, vota pour le plan de partition (résolution 181), aligné sur la Ligue arabe mais avec nuances. « Nous soutenons l’autodétermination, mais craignons les conséquences sécuritaires », déclara-t-il, anticipant l’afflux de 100 000 réfugiés en 1948. L’UNRWA, créée en 1949, installa des camps au Liban, gérant une population qui atteignit 400 000 dans les années 1960.
En 1956, lors de Suez, le Liban envoya 200 soldats à la FUNU, première contribution à une force de paix. Le général Fuad Chehab coordonna les déploiements, renforçant l’image d’un Liban engagé.
La crise de 1958 et l’intervention onusienne au Liban
En mai 1958, des troubles internes éclatèrent au Liban, exacerbés par les influences panarabes de Gamal Abdel Nasser et la politique de la République arabe unie. Les tensions confessionnelles, opposant chrétiens pro-occidentaux et musulmans favorables à l’unité arabe, dégénérèrent en affrontements armés à Tripoli, Beyrouth et dans la Bekaa. Le président Camille Chamoun, élu en 1952 et proche des États-Unis, accusa la Syrie d’ingérences, incluant des infiltrations armées et un soutien aux insurgés. Le 22 mai, le Liban porta plainte au Conseil de sécurité, invoquant l’article 34 de la Charte pour dénoncer des menaces à la paix.
Le Conseil adopta la résolution 128 le 11 juin 1958, établissant le Groupe d’observation des Nations unies au Liban (GONUL), initialement dirigé par le diplomate vénézuélien Galo Plaza Lasso, puis par le Norvégien Odd Bull. Composé de 591 observateurs militaires de dix pays, dont l’Inde, l’Argentine et la Finlande, le GONUL déploya des équipes pour surveiller les frontières syriennes et jordaniennes. Ses patrouilles, souvent en hélicoptères ou véhicules, documentèrent des mouvements suspects, bien que limitées par l’accès restreint dans les zones rebelles. Les rapports, soumis au secrétaire général Dag Hammarskjöld, confirmèrent des infiltrations limitées mais soulignèrent les tensions internes plutôt qu’une invasion massive.
Ces observations aidèrent à justifier l’intervention américaine sous l’opération Blue Bat, lancée le 15 juillet 1958 avec le débarquement de 14 000 marines à Beyrouth, à la demande de Chamoun. L’opération visa à stabiliser le gouvernement face à la menace perçue d’un coup d’État nassériste. Le GONUL coordonna avec les forces américaines, évitant les escalades, et ses observateurs restèrent jusqu’au retrait américain en octobre 1958, après l’élection de Fuad Chehab comme président et la formation d’un gouvernement d’unité. Cet épisode mit en lumière la dépendance libanaise à l’ONU pour sa stabilité, tout en affirmant sa souveraineté naissante face aux pressions régionales.
Les contributions aux conventions internationales des années 1950-1960
Dans les années 1950 et 1960, le Liban contribua activement aux conventions onusiennes, hébergeant des conférences et influençant des textes clés. En 1952, Beyrouth accueillit une conférence sur les stupéfiants, contribuant à la consolidation des protocoles sur le contrôle des drogues. En 1958, lors de la première Conférence sur le droit de la mer à Genève, les juristes libanais, dont Nadim Dimachkie, plaidèrent pour les droits des États côtiers modestes, influençant la Convention sur le plateau continental qui définissait les zones maritimes exclusives et les droits d’exploitation des ressources sous-marines.
Le Liban participa aussi à des discussions sur les réfugiés et les droits humains. En 1961, il ratifia la Convention relative au statut des réfugiés de 1951, appliquant ses principes à l’accueil des Palestiniens. Sur le plan économique, des délégués libanais contribuèrent à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement en 1964, défendant les intérêts des pays en développement face aux disparités commerciales.
En 1967, après la guerre des Six Jours, le délégué Georges Hakim appuya la résolution 242 du Conseil de sécurité, insistant sur le principe de « retrait des territoires occupés » en échange de la paix. Hakim, lors des débats, souligna la nécessité d’un équilibre régional, une formule devenue pivot diplomatique.
L’émergence de la FINUL et les débuts des opérations au sud
En mars 1978, l’opération israélienne Litani, lancée en réponse à un attentat du Fatah tuant 38 Israéliens, envahit le sud du Liban jusqu’au Litani, causant des centaines de morts civils et des déplacements massifs. Le Liban porta plainte au Conseil de sécurité, qui adopta la résolution 425 le 19 mars, exigeant le retrait israélien et créant la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Le délégué Ghassan Tueni déclara : « Cette force doit être un bouclier pour la souveraineté libanaise. »
Initialement forte de 4 000 hommes de neuf pays, dont la France, l’Irlande et le Sénégal, la FINUL déploya ses premiers contingents le 23 mars 1978, établissant son quartier général à Naqoura. Son mandat incluait la confirmation du retrait israélien, la restauration de la paix et l’assistance au gouvernement libanais pour rétablir son autorité au sud. Les opérations débutèrent par des patrouilles conjointes avec l’armée libanaise, mais furent compliquées par la présence de milices palestiniennes et de l’Armée du Liban sud (ALS) soutenue par Israël. En juin 1978, Israël se retira partiellement, cédant des zones à l’ALS plutôt qu’à la FINUL, menant à des confrontations. La force documenta des violations, perdant plusieurs casques bleus dans des incidents, et coordonna l’aide humanitaire pour les villages affectés.
Les adaptations pendant la guerre civile
De 1975 à 1990, la guerre civile libanaise testa la résilience de la FINUL, dont le mandat fut adapté via des résolutions comme la 459 en 1979, prorogeant sa présence et renforçant ses capacités d’observation. Basée au sud, la force opéra dans un environnement chaotique, avec l’invasion israélienne de 1982 (opération Paix en Galilée) occupant Beyrouth et forçant la FINUL à se replier. La résolution 508 condamna les violations, appelant à un cessez-le-feu. Des casques bleus, dont des Fidjiens et Néerlandais, périrent dans des bombardements ou embuscades.
Malgré cela, la FINUL maintint des patrouilles limitées, fournissant de l’aide médicale et alimentaire aux civils, et servant de lien avec le monde extérieur via des rapports au secrétaire général. En 1985, après le retrait partiel israélien, elle étendit ses zones d’opération, coordonnant avec l’armée libanaise pour sécuriser des corridors humanitaires.
Les accords de Taëf et la reconstruction post-1990
En octobre 1989, les députés libanais, réunis à Taëf en Arabie saoudite sous auspices arabes et onusiens, signèrent l’accord de Taëf, réformant le pacte national de 1943 pour équilibrer les pouvoirs confessionnels : parité chrétiens-musulmans au Parlement, renforcement du rôle du Premier ministre sunnite et du président de l’Assemblée chiite. La résolution 520 de 1982 avait déjà appelé au retrait de toutes forces étrangères, posant les bases pour la fin des occupations syrienne et israélienne.
L’ONU soutint l’accord via des observateurs et des programmes de reconstruction. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) injecta plus d’un milliard de dollars dans les années 1990 pour rebâtir infrastructures, routes et écoles détruites, coordonnant avec la Banque mondiale. Des projets visèrent la démobilisation de milices, formant des unités intégrées à l’armée libanaise.
Les rapports historiques sur la Ligne bleue
En mai 2000, Israël retira ses forces du sud du Liban, certifié par la résolution 1310. Le secrétaire général Kofi Annan traça la Ligne bleue, une ligne de retrait provisoire de 120 kilomètres basée sur des cartes de 1923 et 1949, pour confirmer le retrait sans préjuger d’une frontière définitive. Des rapports onusiens documentèrent des violations résiduelles, comme des survols aériens israéliens.
Les mécanismes tripartites établis en 2006, bien que postérieurs, s’inspirèrent de coordinations antérieures dès 1978 à Naqoura, impliquant FINUL, armée libanaise et forces israéliennes pour discuter d’incidents frontaliers.
Et aujourd’hui ?
Quant aux évènements actuels et le conflit récent de 2023 jusqu’à l’armistice de 2024, ils démontrent que l’ONU est plus que jamais nécessaire pour protéger le Liban, pour protéger à un petit pays au grand coeur, face aux appétits de ses voisins et surtout du voisin israélien qui n’a de cesse à écarter l’institution internationale, notamment avec son exigence réussie puisque acceptée par le conseil de sécurité de l’ONU face au véto américain, d’une dissolution de la FINUL d’ici 2027.



