Une balance des paiements toujours déficitaire
Le Liban a longtemps affiché une balance des paiements structurellement déficitaire. En 2025, le solde global a atteint un déficit estimé à plus de 4,3 milliards de dollars, malgré une légère amélioration du compte courant. Ce déséquilibre chronique résulte de la combinaison d’un déficit commercial massif, d’une faiblesse persistante des investissements directs étrangers, et d’une dépendance accrue aux transferts privés de la diaspora.
Les exportations libanaises de biens sont restées faibles, ne dépassant pas 4,7 milliards de dollars en 2025, contre plus de 6 milliards avant la crise. Les importations, en revanche, ont dépassé les 14,2 milliards de dollars, creusant le déficit commercial à près de 9,5 milliards. Le Liban importe toujours l’essentiel de ses produits de consommation, ses intrants industriels et ses biens d’équipement, sans politique claire de substitution aux importations.
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Ce déficit est partiellement compensé par les transferts privés, notamment les envois de fonds de la diaspora. Cependant, l’absence de flux significatifs d’investissement, d’aides budgétaires, ou de financements multilatéraux pérennes empêche un redressement durable de la balance extérieure.
Les transferts de la diaspora : principal amortisseur externe
Les transferts privés des expatriés restent la principale source de devises pour l’économie libanaise. En 2025, ces envois ont atteint environ 6,9 milliards de dollars, selon les estimations consolidées des banques commerciales et des agences internationales. Ce chiffre représente plus de 32 % du PIB, ce qui place le Liban parmi les pays les plus dépendants des transferts de sa diaspora.
Les envois proviennent majoritairement des États-Unis (29 %), du Canada (14 %), de la France (12 %), des pays du Golfe (11 %), et de l’Afrique de l’Ouest (9 %). Les transferts en provenance d’Allemagne, d’Australie, du Royaume-Uni et du Brésil complètent le tableau. Les canaux utilisés sont principalement informels ou semi-formels, en particulier via les compagnies de transfert d’argent ou les circuits communautaires.
Ces fonds jouent un rôle crucial dans la stabilisation sociale. Ils permettent à des millions de ménages de subvenir à leurs besoins de base, de financer la santé, l’éducation, les loyers ou les abonnements à l’électricité privée. Dans de nombreux cas, ces transferts constituent la seule source de revenu stable pour les familles sans emploi ou sous-employées.
Un usage concentré sur la consommation immédiate
Une analyse qualitative des usages des transferts montre qu’ils sont consacrés à 74 % à des dépenses de consommation courante, notamment l’alimentation, la santé et le logement. Moins de 10 % sont affectés à l’épargne, à l’investissement ou à l’acquisition de biens durables. Cette tendance reflète la précarité grandissante des ménages libanais et l’urgence des besoins.
Les transferts sont souvent versés à des membres âgés ou inactifs, sans possibilité de mise à profit économique. Ils ne génèrent que peu d’effet multiplicateur dans l’économie réelle, en raison de l’absence de mécanismes d’intermédiation bancaire, de produits d’épargne attractifs ou de programmes d’investissement ciblés.
Par ailleurs, le manque de confiance dans le système bancaire libanais pousse une majorité des bénéficiaires à retirer immédiatement les fonds en espèces, ou à les convertir en devises fortes conservées à domicile. Cette situation entretient un circuit parallèle du dollar, hors du système financier officiel.
Des canaux de transferts contournant les banques
Depuis 2020, la méfiance à l’égard des banques libanaises s’est généralisée. Les épargnants craignent les décotes, les blocages ou les ponctions arbitraires sur les dépôts. En conséquence, les transferts transitent principalement par des sociétés spécialisées comme OMT, Western Union, Whish Money, ou des circuits informels communautaires.
En 2025, moins de 20 % des transferts passaient par les comptes bancaires traditionnels. Les banques ont ainsi perdu un levier essentiel de mobilisation des dépôts en devises. Cette désintermédiation réduit leur capacité à octroyer des crédits, à stabiliser leur trésorerie, ou à développer des produits de placement.
De plus, la fragmentation du marché des transferts empêche toute centralisation des données, rendant difficile l’évaluation précise des flux. Les autorités monétaires disposent d’indicateurs partiels, souvent fondés sur des extrapolations, ce qui limite leur capacité d’anticipation ou de régulation.
Une volatilité des flux à moyen terme
Si les transferts sont restés relativement stables depuis 2020, leur trajectoire future est incertaine. Plusieurs facteurs pourraient en réduire le volume à moyen terme. L’inflation mondiale, la stagnation économique dans les pays d’accueil, ou l’instabilité géopolitique pourraient limiter la capacité des expatriés à envoyer de l’argent.
Par ailleurs, la fatigue des diasporas face à l’absence de réformes au Liban, à la mauvaise gouvernance et à l’incapacité des autorités à créer un cadre institutionnel transparent, pourrait inciter une partie des expatriés à réorienter leurs transferts vers des usages strictement familiaux, excluant toute contribution communautaire ou nationale.
L’émergence de nouveaux pôles d’émigration, notamment au sein des diasporas récentes installées en Europe de l’Est, en Afrique australe ou en Amérique latine, crée également une dispersion géographique qui complique la mobilisation collective des ressources.
Absence de politique nationale de mobilisation des transferts
Le Liban ne dispose d’aucune politique publique structurée visant à canaliser ou optimiser les transferts de sa diaspora. Aucune banque publique ou institution dédiée n’existe pour offrir des produits attractifs aux expatriés. Les tentatives de création d’un fonds souverain d’investissement alimenté par la diaspora sont restées lettre morte.
Le ministère des Affaires étrangères ne dispose pas de service économique opérationnel dans les principales ambassades. Les chambres de commerce mixtes, les conseils d’affaires bilatéraux, ou les incubateurs de projets restent sous-utilisés. Aucun produit d’épargne sécurisé, garanti par des actifs publics ou internationaux, n’a été proposé aux expatriés.
Les appels à la solidarité lancés par les responsables politiques n’ont jamais été accompagnés de mesures concrètes. Cette absence de stratégie crédible limite fortement le potentiel des transferts comme outil de développement ou de stabilisation économique.
Des initiatives privées et communautaires peu soutenues
En l’absence de politique publique, certaines initiatives privées ou communautaires ont tenté de structurer les transferts. Des associations d’expatriés ont lancé des fonds de soutien à l’éducation, à la santé ou aux PME. D’autres ont financé la réhabilitation d’infrastructures locales, la fourniture d’équipements scolaires ou la construction de centres de santé.
Ces initiatives, souvent efficaces à petite échelle, manquent de soutien institutionnel, de cadre juridique et de visibilité. Le défaut de reconnaissance officielle, les lenteurs administratives et l’absence d’incitations fiscales freinent leur développement.
Par ailleurs, les transferts collectifs ou associatifs sont exposés à des risques de détournement, en l’absence de mécanismes d’audit ou de transparence budgétaire. Des cas de mauvaise gestion ont entamé la confiance de certains expatriés dans les structures communautaires, d’autant que les autorités ne disposent d’aucun mécanisme d’agrément ou de suivi.



