Un rôle central dans le mécanisme de remboursement des dépôts
Le projet de loi sur la stabilisation financière et la restitution des dépôts place la Banque du Liban au cœur du dispositif de résolution de la crise bancaire. Chargée de garantir la compensation partielle des dépôts supérieurs à 100 000 dollars à travers l’émission d’instruments financiers appelés Asset-Backed Securities (ABS), la Banque centrale se voit confier une mission cruciale mais hautement risquée. Elle devra également contribuer au remboursement en espèces dans une limite fixée à 60 % des montants versés aux déposants par les banques.
La loi prévoit que les dépôts entre 100 000 et 1 million de dollars seront remboursés par une première tranche de 100 000 dollars en espèces sur une période de quatre ans, le solde étant transformé en ABS sur dix ans. Les dépôts entre 1 million et 5 millions seront également partiellement remboursés en espèces, avec un solde converti en ABS à quinze ans. Pour les dépôts supérieurs à 5 millions de dollars, les ABS émis auront une maturité de vingt ans. Cette structure repose entièrement sur la capacité de la Banque du Liban à générer des revenus suffisants pour couvrir ces engagements à long terme.
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Des actifs financiers sous pression
Au 15 décembre 2025, les réserves de change liquides détenues par la Banque du Liban s’élevaient à 12 milliards de dollars. Ce chiffre marque une légère progression par rapport au mois précédent, mais reste insuffisant pour assurer une couverture durable du programme de remboursement. En parallèle, la valeur de ses réserves d’or a atteint un niveau record de 40 milliards de dollars. Cette progression est en partie liée à l’appréciation continue du métal précieux sur les marchés internationaux, mais ces réserves restent intouchables sans décision politique explicite.
La Banque détient également un portefeuille de titres souverains libanais dont la valeur marchande est estimée à 1,24 milliard de dollars, bien en dessous de leur valeur nominale de 5 milliards. Ce portefeuille, intégré dans sa nouvelle ligne comptable « portefeuille de titres », n’offre pas une marge de manœuvre suffisante pour garantir une couverture solide aux ABS. La qualité de ces actifs, la faible liquidité du marché obligataire libanais et l’absence de notation positive constituent autant de handicaps pour la viabilité des titres émis.
Par ailleurs, le poste des prêts au secteur financier local s’élevait à 39 630 milliards de livres libanaises à la mi-décembre, contre 39 846 milliards à la fin novembre, illustrant une légère contraction de cette activité. Ces créances ne sont pas nécessairement recouvrables à court terme, ce qui réduit d’autant plus la capacité de mobilisation de liquidités.
Une fragilité budgétaire persistante malgré la révision comptable
Depuis octobre 2024, la Banque du Liban a engagé une réforme de sa comptabilité pour se conformer aux standards internationaux. Elle distingue désormais clairement les actifs de réserve liquide des autres postes, comme les créances locales ou les actifs illiquides. Cette séparation vise à clarifier la réalité de ses capacités d’intervention, mais elle a également mis en évidence l’étendue du déséquilibre structurel de son bilan.
Les actifs totaux s’élevaient à 8 458 000 milliards de livres libanaises au 15 décembre 2025, soit une progression modérée par rapport à la fin novembre. Dans ce total, le poste intitulé « ajustements de réévaluation » représente à lui seul 1 501 000 milliards de livres, révélant le poids considérable des opérations non réalisées, en particulier celles liées à la stabilisation du taux de change. Le compte spécial de stabilisation du taux de change, créé en 2020, affichait un solde de 167 300 milliards de livres. Ces montants sont inscrits en tant qu’actifs mais ne sont pas mobilisables, ce qui limite leur utilité dans le cadre du remboursement des dépôts.
Le compte du Trésor au sein du poste de réévaluation s’établissait à 1 333 760 milliards de livres, en baisse significative par rapport aux 1 481 000 milliards enregistrés fin novembre. Cette évolution traduit une diminution de la position nette de l’État vis-à-vis de la Banque, sans mécanisme clair de remboursement ou de transformation en ressources effectives.
Des liquidités contraintes face aux besoins croissants
La masse monétaire en circulation hors de la Banque du Liban atteignait 71 073 milliards de livres à la mi-décembre 2025, en hausse de 27,3 % par rapport à la même période en 2024. Cette inflation monétaire limite la marge de manœuvre de l’institution pour émettre davantage de monnaie sans risque de pression inflationniste. Dans un contexte où l’inflation reste élevée, toute injection de liquidités supplémentaires est perçue comme une menace pour la stabilité des prix.
Les dépôts du secteur financier au sein de la Banque centrale atteignaient 7 480 900 milliards de livres, l’équivalent de 83,58 milliards de dollars. Ils représentaient 88 % du passif total de la Banque, illustrant sa dépendance aux banques commerciales et aux établissements financiers pour maintenir son équilibre comptable. Toute instabilité dans ce compartiment mettrait en péril la capacité de la Banque à émettre les ABS ou à couvrir ses engagements envers les déposants.
Une structure d’ABS à la fiabilité contestée
La loi prévoit que les ABS seront garantis par les revenus générés par les actifs de la Banque du Liban, incluant les biens immobiliers, les métaux précieux, les actions détenues, et les revenus futurs liés aux créances souveraines et privées. Au moins 75 % des revenus issus de ces actifs devront être alloués au Fonds de Remboursement des Dépôts, fonds logé à la Banque du Liban.
Cette promesse repose sur des hypothèses optimistes quant à la valorisation et à la monétisation de ces actifs. Or, le marché immobilier local reste déprimé, et les actifs industriels ou financiers ne produisent pas de revenus substantiels dans le contexte actuel. La vente d’actifs est également peu envisageable à court terme en raison des incertitudes économiques et juridiques.
La structure du remboursement prévoit que les ABS pourront être échangés sur le marché secondaire ou rachetés par la Banque du Liban elle-même via le Fonds dédié. À partir de la cinquième année suivant l’entrée en vigueur de la loi, les banques et la Banque centrale devront rembourser au moins 2 % par an du montant nominal de chaque ABS, avec remboursement intégral à échéance. Ces mécanismes, bien que techniquement possibles, posent un défi de liquidité considérable compte tenu de l’état actuel des finances publiques et de la Banque du Liban.
Une absence d’engagement clair de l’État
Le projet de loi n’inclut aucune disposition explicite engageant l’État à recapitaliser la Banque du Liban en cas de déficit persistant. Il évoque seulement une possibilité de contribution via décret, sans garantie chiffrée ni échéancier. Ce silence institutionnel alimente les critiques des économistes et des organisations représentatives du secteur privé, qui dénoncent un transfert unilatéral de responsabilité vers une institution déjà fragilisée.
La dette de l’État envers la Banque du Liban, liée aux avances du Trésor, aux titres souverains détenus et aux déficits passés, ne fait l’objet d’aucune reconnaissance juridique formelle dans la nouvelle architecture financière. Cette omission crée une situation paradoxale où la Banque centrale, censée être un organe de régulation, se retrouve à supporter une part essentielle du redressement financier du pays, sans contrepartie de la part de l’État.
Une exposition croissante au risque judiciaire et politique
En tant qu’émetteur d’ABS et principal acteur du plan de restitution, la Banque du Liban est désormais exposée à des risques multiples. En cas de défaillance dans le remboursement des titres, ou si la valeur des actifs ne permet pas de garantir les paiements, elle pourrait faire face à des recours juridiques. L’absence de garanties de rendement ou de clauses de protection pour les déposants accroît le risque de litiges, notamment si la loi venait à être modifiée ou suspendue.
Sur le plan politique, la Banque centrale subit une pression croissante. Bien que n’étant pas à l’origine de la crise des dépôts, elle est perçue par l’opinion comme le principal responsable de l’exécution du plan. Cette confusion des rôles entre acteur technique et opérateur de compensation nuit à sa crédibilité. Elle affaiblit également son autorité dans la conduite de la politique monétaire.



