Le 21 mars 2025, le budget de l’État libanais pour l’exercice 2025 n’a toujours pas été voté, un retard qui reflète les divisions profondes entre les blocs parlementaires sur la répartition des dépenses et les priorités fiscales. En l’absence d’un budget approuvé, le gouvernement continue de fonctionner selon le système des douzièmes provisoires, limitant toute planification stratégique à moyen terme. Ce blocage, combiné à des recettes fiscales insuffisantes et à une dépendance croissante aux avances de la Banque du Liban (BDL), compromet la capacité du Liban à répondre à ses besoins internes et à négocier avec les institutions internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI). Par ailleurs, les excédents budgétaires actuels, induits par l’arrêt du paiement du service de la dette, sont qualifiés d’excédents en trompe-l’œil, masquant la gravité de la situation financière réelle.
Un budget bloqué par des désaccords parlementaires
Le retard dans l’adoption du budget 2025 découle de divergences persistantes au sein du Parlement libanais. Les blocs parlementaires s’opposent sur plusieurs points clés : la répartition des dépenses entre les secteurs prioritaires comme la santé, l’éducation et la sécurité, ainsi que les mesures fiscales proposées pour augmenter les recettes. Certains groupes plaident pour une réduction des dépenses publiques afin de limiter le déficit, tandis que d’autres exigent un renforcement des salaires et des services dans un contexte de crise économique où plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté depuis 2019. Ces désaccords, ancrés dans des intérêts politiques et confessionnels, empêchent tout consensus, prolongeant une situation d’incertitude budgétaire.
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En conséquence, le gouvernement opère sous le régime des douzièmes provisoires, une pratique qui autorise des dépenses mensuelles équivalentes à un douzième du budget de l’année précédente – en l’occurrence, celui de 2024. Ce système, conçu comme une mesure temporaire, ne permet pas de financer de nouveaux projets ni d’ajuster les priorités aux besoins actuels. Il limite l’État à une gestion au jour le jour, incapable de planifier des investissements à moyen ou long terme, comme la reconstruction des infrastructures endommagées par l’explosion du port de Beyrouth en 2020 ou le renforcement du réseau électrique, déficient depuis des décennies.
Des recettes fiscales insuffisantes et des excédents illusoires
Les recettes fiscales, bien qu’en légère augmentation en 2025 grâce aux taxes sur les carburants et les télécommunications, restent largement insuffisantes pour couvrir les engagements de l’État, notamment les salaires du secteur public, qui emploie environ 300 000 personnes, incluant fonctionnaires, militaires et enseignants. Cette hausse limitée provient de l’ajustement des tarifs dans ces deux secteurs, visant à compenser la chute des revenus fiscaux globaux depuis 2019. Cependant, ces mesures ne génèrent pas assez de fonds pour répondre aux besoins croissants, dans un pays où la livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur, passant de 1 500 à environ 89 000 livres par dollar sur le marché parallèle en mars 2025.
Par ailleurs, les excédents budgétaires actuels, enregistrés depuis l’arrêt du paiement du service de la dette en 2020, sont qualifiés d’excédents en trompe-l’œil. Avant la crise, le service de la dette – intérêts et remboursements sur une dette publique dépassant 100 milliards de dollars – absorbait une part massive des dépenses de l’État, représentant près de 50 % du budget annuel. Depuis le défaut de paiement annoncé en mars 2020, ces charges ont été suspendues, permettant à l’État d’afficher des excédents comptables sur le papier. Cependant, ces chiffres masquent une réalité plus sombre : l’incapacité à honorer la dette n’est pas un signe de santé financière, mais un symptôme de l’effondrement économique, aggravé par une absence de restructuration formelle et par la dévaluation continue de la monnaie.
Une dépendance croissante aux avances de la Banque du Liban
Face à ce déficit de recettes effectives, le Trésor libanais recourt de plus en plus à des avances de la Banque du Liban pour maintenir ses engagements essentiels, notamment le paiement des salaires et le fonctionnement minimal des administrations. Cette pratique consiste à emprunter directement auprès de la BDL, augmentant la masse monétaire en livres libanaises et alimentant l’inflation, qui dépasse les 200 % en mars 2025. Ces avances, bien que nécessaires pour éviter une paralysie totale de l’État, sont critiquées par plusieurs économistes pour leur impact dévastateur sur la stabilité économique, accentuant la dévaluation et le coût des importations.
Avant 2019, la BDL finançait déjà une partie de la dette publique via des mécanismes similaires, soutenant un taux de change artificiel de la livre à 1 500 par dollar. L’épuisement des réserves en devises, estimées à plus de 30 milliards de dollars avant la crise, a mis fin à cette politique en 2023, mais la dépendance aux avances persiste. Chaque injection de liquidités en livres aggrave la spirale inflationniste, rendant les biens importés – qui constituent l’essentiel des besoins du pays – encore plus coûteux pour une population déjà exsangue.
Impact sur les négociations avec le FMI
Cette dépendance aux avances de la Banque du Liban, combinée aux excédents en trompe-l’œil, affaiblit considérablement la position du Liban dans ses négociations avec les institutions internationales, en particulier le Fonds monétaire international. Depuis 2020, le FMI conditionne toute aide financière – estimée à environ 3 milliards de dollars dans un accord préliminaire d’avril 2022 – à des réformes structurelles, dont une réforme fiscale cohérente et une transparence accrue des comptes publics. L’absence d’un budget voté pour 2025, couplée à l’opacité des financements par la BDL et à l’arrêt fictif du service de la dette, contrevient à ces exigences, retardant un soutien crucial pour recapitaliser le système bancaire et stabiliser l’économie.
Le FMI a également demandé une unification des taux de change, une restructuration formelle de la dette publique et une réduction des déficits réels. En mars 2025, aucun de ces objectifs n’est atteint, le système des douzièmes provisoires empêchant toute réforme fiscale significative. Les avances de la BDL, perçues comme une impression monétaire déguisée, et les excédents illusoires renforcent l’image d’un État incapable de gérer ses finances, éloignant les créanciers internationaux et prolongeant l’isolement économique du Liban.
Conséquences pour la population et l’État
Pour les Libanais, ce retard budgétaire, les excédents trompeurs et la dépendance aux avances aggravent une crise quotidienne. Les salaires du secteur public, bien que payés grâce à ces fonds, ont perdu leur valeur réelle face à une inflation qui rend les produits de base inabordables. Un fonctionnaire percevant l’équivalent de 2 millions de livres par mois en 2025 ne touche qu’environ 22 dollars au taux du marché parallèle, contre plus de 1 300 dollars avant 2019. Cette érosion pousse de nombreux employés publics à cumuler des emplois informels ou à quitter leurs postes, affaiblissant davantage les administrations.
L’État, quant à lui, reste dans une impasse opérationnelle. Sans budget voté, les investissements dans les infrastructures, la santé ou l’éducation sont gelés, tandis que les services essentiels, comme l’électricité, dépendent de générateurs privés coûteux faute de réformes. Les excédents en trompe-l’œil, loin de refléter une amélioration, soulignent l’incapacité à rembourser une dette colossale, compromettant la crédibilité du gouvernement de Nawaf Salam, en poste depuis 2025, qui lutte pour concrétiser ses promesses de redressement institutionnel.
Perspectives et défis à venir
La résolution de ce retard budgétaire nécessitera un compromis entre les blocs parlementaires, une tâche ardue dans un système marqué par les divisions confessionnelles et politiques. À court terme, les douzièmes provisoires maintiendront l’État à flot, mais au prix d’une inflation continue et d’une dégradation des services publics. À moyen terme, l’absence de budget cohérent et les excédents fictifs compromettent toute chance d’accord avec le FMI, essentiel pour injecter des devises et relancer l’économie.
La dépendance aux avances de la BDL, si elle perdure, risque de transformer la livre en une monnaie purement symbolique, incapable de soutenir une économie moderne. Sortir de cette spirale impliquerait une réforme fiscale audacieuse – comme l’élargissement de l’assiette fiscale et la lutte contre l’évasion – et une transparence budgétaire, deux objectifs qui semblent hors de portée dans le climat politique actuel.
Une crise institutionnelle persistante
En conclusion, le retard dans l’adoption du budget 2025, signalé le 21 mars 2025, illustre les blocages institutionnels qui paralysent le Liban. Les désaccords parlementaires, les recettes fiscales insuffisantes et le recours aux avances de la Banque du Liban maintiennent l’État dans une gestion de survie, tandis que les excédents en trompe-l’œil, issus de l’arrêt du service de la dette, masquent une crise financière abyssale. Cette impasse affaiblit la position du pays face au FMI et aggrave les conditions de vie d’une population épuisée, prise entre une crise interne insoluble et une incapacité à planifier l’avenir.



