jeudi, février 19, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Budget, impôts et dette : à quoi ressemblera l’année 2026 pour les finances publiques libanaises ?

- Advertisement -

À quelques semaines de la fin de l’année, le Liban aborde la séquence budgétaire de 2026 dans une situation sans précédent. Les recettes publiques se sont contractées d’environ 66 % entre 2019 et 2026, selon un diagnostic interne du ministère des Finances, tandis que les besoins de l’État explosent entre reconstruction au Sud, hausse des salaires publics et coûts de la crise bancaire.
Dans ce contexte, le gouvernement et le Parlement doivent gérer un double chantier. D’un côté, la loi de finances 2025, que le cabinet a décidé d’émettre par décret au début du printemps, avec la mission confiée au ministre des Finances de revoir rapidement la structure des taxes et des frais. De l’autre, le projet de budget 2026, désormais sur la table de la commission parlementaire des Finances et du Budget, qui concentre toutes les tensions entre exigence de consolidation, pression sociale et impératifs de réforme.

Une double loi de finances sous contrainte historique

La nouvelle équipe exécutive, formée en février autour du président Joseph Aoun et du premier ministre Nawaf Salam, a choisi de rattraper en quelques mois le retard accumulé sur les textes budgétaires. Une première loi de finances pour 2025 a été approuvée par le Conseil des ministres et doit être publiée par décret, après un débat limité au Parlement, au nom de l’urgence. Le chef du gouvernement a insisté, à l’issue de la réunion décisive de mars, sur la nécessité de replacer l’action de l’exécutif dans un cadre chiffré, même imparfait, plutôt que de prolonger l’empilement de crédits provisoires.
Parallèlement, le ministère des Finances a transmis un projet de budget pour 2026, immédiatement renvoyé à la commission des Finances et du Budget. C’est là que se joue désormais l’essentiel de la bataille politique et technique. Les parlementaires doivent examiner, en chaîne, deux textes qui se succèdent à un an d’intervalle, alors que la machine administrative fonctionne encore au ralenti, que la comptabilité publique accuse des décennies de retard et que les comptes de l’État n’ont toujours pas été certifiés.
Un élu de longue date à la tête de la commission a rappelé, à plusieurs reprises, qu’aucune loi de finances ne devrait être votée sans comptes annuels contrôlés, comme l’exige la Constitution. Il a comparé l’adoption de budgets successifs sans ces comptes à la remise d’un “chèque en blanc” au pouvoir exécutif, en soulignant le lien entre cette pratique et l’explosion de l’endettement puis l’effondrement de 2019.
Les chiffres résument la contrainte. Un cadre financier élaboré au ministère estime que la taille de la “financière publique” – c’est-à-dire l’ensemble des recettes et dépenses budgétaires – a été divisée par près de trois en valeur réelle entre 2019 et 2026. Cette contraction est le produit de l’effondrement de l’activité, de la dépréciation monétaire, de la fuite des capitaux et de l’incapacité de l’administration fiscale à suivre une économie de plus en plus dollarisée et informelle.
Dans ces conditions, le budget 2026 ne peut être un simple exercice comptable. Il doit à la fois financer un minimum de services publics – électricité, santé, école, sécurité –, soutenir des salaires publics laminés par l’inflation, participer à la restructuration du secteur bancaire et rassurer des créanciers extérieurs qui lient toute aide à un retour à la discipline. L’équation est d’autant plus délicate que les marges de hausse des impôts sont socialement limitées après cinq années de chute du pouvoir d’achat.

Dans les couloirs de la commission des Finances : entre refus de nouvelles taxes et réalisme budgétaire

Les séances de la commission des Finances réunissent désormais autour de la même table le ministre des Finances Yassine Jaber, les principaux groupes parlementaires et les hauts fonctionnaires du Trésor. Pour la loi de finances 2025, les députés ont déjà passé en revue une première série d’articles et se sont arrêtés au cœur du chapitre fiscal. Leur position est claire : pas question de rajouter à la hâte des taxes jugées punitives, sans vision d’ensemble de la réforme.
Lors d’une séance récente, la commission a ainsi décidé de suspendre plusieurs articles du chapitre fiscal du projet 2026, notamment ceux qui autorisaient le gouvernement à prélever une surtaxe de 3 % sur certaines catégories de contribuables et d’entités publiques avant même le calcul de l’impôt dû. Les députés ont demandé au ministère de revoir ces dispositions, considérées comme techniquement imprécises et politiquement explosives dans un pays où la contestation des “nouveaux impôts” a déjà nourri des mouvements de rue.
Dans le même temps, la commission a salué certaines mesures de lutte contre les rentes et les abus, notamment la tentative du ministère de casser des monopoles, par exemple sur les timbres fiscaux, en introduisant des systèmes électroniques. Ces points, déjà évoqués lors de l’examen du budget 2025, sont perçus comme des ajustements nécessaires dans un État où des circuits parallèles se sont construits sur la pénurie et la spéculation.
Le débat ne se limite pas aux taxes. Plusieurs élus insistent sur la nécessité de clarifier la politique d’emprunt de l’État, alors que le gouvernement continue de négocier avec le Fonds monétaire international et de travailler à la mise en œuvre d’une loi de restructuration bancaire adoptée à l’automne. Cette loi établit un cadre pour traiter les banques insolvables et crée une commission chargée d’accompagner leur réorganisation, mais renvoie à un texte ultérieur la répartition des pertes entre l’État, les établissements et les déposants.
Dans ce climat, les interventions les plus tranchées viennent des représentants des blocs les plus politisés. Certains députés proches du courant de la résistance rejettent toute logique d’“austérité sous pression étrangère” et demandent que l’essentiel de l’effort porte sur la lutte contre l’évasion fiscale, la récupération des fonds transférés à l’étranger et la renégociation de la dette. D’autres, plus proches des milieux entrepreneurs, craignent qu’une hausse ciblée des impôts sur les entreprises ou la consommation ne casse une reprise encore embryonnaire.

Réforme fiscale : un système à bout de souffle face à l’économie numérique

En toile de fond de ces arbitrages, un constat fait désormais consensus chez les spécialistes comme dans les couloirs du Parlement : le système fiscal libanais, conçu dans les années 1950, n’est plus adapté à l’économie contemporaine. Il repose sur une architecture dite “schématique”, qui traite séparément les différentes catégories de revenus – salaires, bénéfices commerciaux, revenus du capital – avec des règles distinctes, au lieu d’appliquer un impôt unifié sur le revenu global. Ce morcellement ouvre des brèches considérables à l’optimisation et à l’évasion.
Une étude récente, largement discutée dans la presse économique et citée dans les débats, propose de remplacer ce système par un impôt sur le revenu unique, couvrant toutes les formes de revenus, qu’ils soient salariaux, professionnels ou financiers. L’objectif serait double : simplifier l’architecture fiscale et renforcer la progressivité, donc l’équité, en réduisant les possibilités de déplacer artificiellement les revenus d’une catégorie à l’autre pour échapper aux taux les plus élevés.
Le texte pointe aussi une faille massive : l’incapacité du droit actuel à appréhender l’économie numérique. Les grandes plateformes étrangères de transport, de location de logements, de commerce en ligne ou de réseaux sociaux réalisent des chiffres d’affaires significatifs au Liban, sans présence juridique ni fiscale effective. Des exemples sont cités nommément – services de voiture avec chauffeur, sites de location de courte durée, géants du e-commerce, boutiques d’applications et réseaux sociaux mondiaux – pour illustrer la façon dont ces acteurs collectent des revenus sur le marché libanais sans s’acquitter d’impôts proportionnés.
Pour corriger ces lacunes, plusieurs pistes sont avancées. La première consiste à introduire dans le droit libanais la notion de “présence économique significative”, qui permettrait de taxer une entreprise sur la base de son activité réelle – nombre d’utilisateurs, volume de transactions, chiffre d’affaires généré – même en l’absence de bureau ou de personnel sur place. La deuxième serait de rendre obligatoire l’usage d’un identifiant fiscal unique dans toutes les transactions commerciales et bancaires, afin de relier les flux de revenus aux contribuables et de réduire la taille de l’économie “dans l’ombre”.
La troisième piste, plus ambitieuse, est d’ordre technologique. Des fiscalistes proposent de doter l’administration d’outils numériques capables d’exploiter les données de paiement, voire de recourir à l’intelligence artificielle pour détecter automatiquement les incohérences entre déclarations de revenus et train de vie apparent. Ils suggèrent aussi l’usage de technologies de type blockchain pour améliorer la traçabilité des flux entre ministères, limiter les falsifications et faciliter la coopération internationale par l’adhésion à des mécanismes comme ceux de lutte contre l’érosion de la base fiscale et l’échange automatique d’informations.
Pour les auteurs de ces propositions, les micro-mesures contenues dans les projets de budgets 2025 et 2026 – surtaxes ponctuelles, ajustements sectoriels – ne sauraient tenir lieu de réforme. Tant que le système restera fragmenté et massivement tolérant à l’évasion, les taux faciaux pourront augmenter sans que les recettes effectives ne suivent. À l’inverse, une refonte ciblée sur les hauts revenus, les rentes et l’économie numérique pourrait rapporter davantage qu’une ponction généralisée sur des classes moyennes déjà exsangues.

Dette, salaires publics et coût de la crise bancaire : les trois nœuds de 2026

La loi de finances 2026 doit aussi se prononcer, au moins partiellement, sur trois nœuds qui conditionnent l’avenir des finances publiques : la charge de la dette, la masse salariale de l’État et la contribution de l’État au règlement de la crise bancaire.
Sur la dette, les marges d’ajustement sont étroites. L’État reste en défaut sur ses eurobonds, malgré une légère remontée des cours autour de 18 cents sur le dollar, signe d’un pari modéré des investisseurs sur la perspective d’une restructuration ordonnée. Les intérêts sur la dette intérieure, largement détenue par la banque centrale et le secteur bancaire, continuent d’alimenter un cercle vicieux où les besoins de refinancement nourrissent l’accumulation d’arriérés.
Sur les salaires publics, le gouvernement a pris un engagement politique : consolider les hausses accordées ces deux dernières années aux fonctionnaires civils, aux militaires et aux retraités, afin d’éviter un effondrement supplémentaire du pouvoir d’achat. Le ministère des Finances a annoncé que les soldes de novembre avaient été intégralement transférées à la banque centrale et rendues disponibles à partir du 27 du mois, en insistant sur sa volonté de garantir la régularité des paiements. Mais ces montants, même réajustés, restent bien en retard sur l’inflation cumulée, et leur financement grève lourdement un budget aux recettes réduites.
La question la plus sensible demeure celle de la participation de l’État au règlement de la crise bancaire. Une partie de la classe politique plaide pour que le Trésor limite au maximum sa contribution, au nom de la protection des générations futures. D’autres estiment que la restauration de la confiance passe nécessairement par un engagement chiffré de l’État, qui permettrait de recapitaliser les banques viables, de liquider les établissements irrécupérables et de définir un horizon pour la restitution progressive des dépôts.
Dans ce débat, plusieurs économistes proposent des schémas précis. L’un d’eux suggère la création d’un fonds spécial d’environ 10 milliards de dollars, alimenté par les réserves libres de la banque centrale et certains actifs, auprès duquel les banques pourraient se refinancer pour répondre aux besoins de leurs clients, en échange de garanties sur leurs capitaux propres ou leurs biens. Il estime que ce mécanisme permettrait de relancer le crédit, de remettre en mouvement l’épargne aujourd’hui stockée en billets dans les foyers, et de restaurer progressivement la valeur des actions bancaires, sans toucher aux réserves d’or ni recourir massivement à la privatisation des actifs publics.
Pour l’instant, ces plans restent théoriques. Le budget 2026 devra toutefois intégrer, sous une forme ou une autre, les conséquences de la loi de restructuration bancaire adoptée récemment, qu’il s’agisse de garanties apportées à la nouvelle commission de supervision, de provisions pour des recapitalisations futures ou de crédits destinés à la modernisation des organes de contrôle. Sans ces lignes, le texte risquerait d’ignorer l’un des principaux déterminants de l’avenir des finances publiques.

2026, année de transition budgétaire sous surveillance intérieure et extérieure

L’année 2026 s’annonce ainsi comme une étape de transition plutôt qu’un tournant. Le gouvernement met en avant un discours de “réforme et de transparence”, multiplie les contacts avec les institutions internationales et promet de protéger les déposants en répartissant plus équitablement les pertes. Des réunions régulières avec des groupes représentant les épargnants de l’intérieur et de la diaspora ont lieu au Grand Sérail et au palais présidentiel, dans l’espoir de désamorcer une contestation qui dépasse largement les frontières du pays.
En parallèle, la commission des Finances poursuit ses séances à un rythme soutenu pour décortiquer les chapitres du budget 2026, du volet fiscal aux crédits sectoriels. Ses membres annoncent la couleur : ils entendent refuser les nouveaux impôts jugés arbitraires, exiger un début de remise en ordre des comptes et imposer à l’exécutif des priorités claires, notamment en matière de soutien aux services publics essentiels. Les discussions s’annoncent d’autant plus serrées que chaque ligne budgétaire se traduit, dans la réalité, par une compression de dépenses ailleurs ou par un recours supplémentaire à l’endettement.
Les partenaires étrangers, eux, observent de près cette séquence. Pour les bailleurs bilatéraux et multilatéraux, la crédibilité du Liban dépendra de sa capacité à passer d’un empilement de lois de finances fragmentaires à un cadre pluriannuel cohérent, articulé à une stratégie claire sur la dette et les banques. Les signaux envoyés par la remontée timide des eurobonds, la tenue de conférences économiques à Beyrouth et les engagements pris par le gouvernement dans ses échanges avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale restent, à ce stade, des marqueurs d’intention. C’est dans les chiffres et les arbitrages du budget 2026 que se lira, concrètement, la trajectoire que le pays choisira pour ses finances publiques au lendemain de l’une des pires crises de son histoire.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi