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Caracas, Kaboul, deux “décapitations” et un même pari: neutraliser un chef pour changer un régime

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Le samedi 3 janvier 2026, Donald Trump affirme, via son réseau Truth Social, qu’une “frappe de grande envergure” au Venezuela s’est soldée par la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, puis leur exfiltration par avion. Dans les heures qui suivent, les autorités vénézuéliennes dénoncent une agression et réclament des preuves de vie, tandis que des capitales de la région appellent à une réaction multilatérale. À ce stade, l’architecture exacte de l’opération, son bilan, ainsi que la réalité institutionnelle à Caracas restent partiellement opaques. Une chose, en revanche, est explicitement revendiquée: l’objectif n’est pas un simple signal militaire, mais une action visant le sommet du pouvoir.

Le parallèle le plus immédiat, et le plus dérangeant, renvoie à une autre scène, un autre décor, une autre époque. Le 27 décembre 1979, des unités spéciales soviétiques attaquent le palais de Tajbeg, à Kaboul. Le dirigeant afghan Hafizullah Amin est éliminé; Moscou installe Babrak Karmal à sa place; et la “victoire” tactique ouvre la porte à une décennie de guerre d’usure. L’opération, souvent citée comme l’archétype de la décapitation réussie sur le plan militaire, demeure un avertissement sur ses effets politiques: la rapidité du coup n’empêche pas la lenteur de l’après.

Comparer ces deux épisodes ne consiste pas à prétendre que Kaboul 1979 et Caracas 2026 se superposent. Les acteurs, la géographie, les alliances, les sociétés diffèrent. Mais l’intuition stratégique est apparentée: frapper vite, au sommet, pour provoquer une recomposition du pouvoir. Et c’est précisément là que surgissent, presque mécaniquement, trois questions: celle du droit international, celle de “l’après” (succession, administration, sécurité), et celle du risque d’enlisement – le vrai souvenir afghan de 1979.

Deux opérations de décapitation, deux signatures

La décapitation soviétique de 1979 est, dans sa logique, une opération de substitution. Le cœur du plan ne se limite pas à tuer Amin; il vise à mettre en place un nouveau leadership, adossé à un appareil sécuritaire et à une présence militaire censés garantir le contrôle. L’assaut contre Tajbeg s’insère dans une intervention plus large: prise d’objectifs, contrôle de points névralgiques, paralysie des communications, arrivée de forces, sécurisation des institutions. Le message est limpide: l’URSS ne “retire” pas Amin, elle “remplace” Amin, et prétend verrouiller l’État depuis l’intérieur.

L’opération américaine annoncée au Venezuela, telle qu’elle est décrite publiquement ce 3 janvier, relève d’une autre signature: neutraliser et extraire. Les récits évoquent des frappes sur des sites militaires et l’idée d’un raid mené par des forces spéciales, avant exfiltration. Mais un élément saute aux yeux: la communication insiste sur la capture et la sortie du territoire, et non sur l’installation immédiate d’un successeur déjà “en main”. Or, dans une décapitation, ce détail change tout. Tuer et remplacer sur place n’ouvre pas la même séquence politique que capturer et emporter hors du pays.

Dans les deux cas, le “moment” est celui de la surprise, du choc, de la vitesse, et d’une narration de maîtrise. À Kaboul, l’assaut est bref; à Caracas, l’annonce cherche l’effet de sidération. Mais l’histoire enseigne que l’événement déterminant ne se joue pas dans l’heure de l’assaut: il se joue dans les jours suivants, au sein de l’appareil de sécurité, dans la rue, dans les provinces, dans les loyautés et les ruptures. C’est là que l’opération devient soit un basculement de régime, soit le début d’une spirale.

Le droit international: la force, l’exception, et la zone grise du “changement de régime”

Dans l’ordre juridique issu de 1945, la règle de base est connue: les États s’abstiennent du recours à la force dans leurs relations internationales. L’exception explicitement reconnue est la légitime défense, individuelle ou collective, en cas “d’attaque armée”, avec l’exigence d’une logique de nécessité et de proportionnalité, et l’obligation d’information du Conseil de sécurité.

C’est ici que la comparaison avec 1979 devient instructive. L’URSS avait construit, à l’époque, une justification politique et juridique fondée sur l’idée d’assistance à un gouvernement “ami” et sur la sécurisation d’un voisinage stratégique. Mais l’assassinat d’Amin et l’installation d’un successeur sous protection soviétique rendaient visible ce que le discours tente souvent de masquer: le moteur était politique, et l’intervention avait le goût d’un changement de régime, c’est-à-dire l’un des scénarios les plus difficilement conciliables avec l’interdiction du recours à la force.

Dans le cas vénézuélien, le débat juridique se structure déjà autour de trois familles d’arguments – dont aucune n’est, en soi, automatiquement “gagnante”.

La première est celle de la légitime défense. Pour s’en prévaloir, il faut rattacher l’usage de la force à une attaque armée ou à une menace imminente, réelle, imputable, et justifier que les moyens employés étaient nécessaires et proportionnés. Or, l’article 51 n’est pas un permis général d’intervention. L’extension de la légitime défense à une opération de capture ciblant un chef d’État étranger reste l’une des zones les plus contestées du droit international contemporain, précisément parce qu’elle brouille la frontière entre défense et coercition politique.

La deuxième famille d’arguments est celle du consentement: intervention “sur invitation” d’une autorité considérée comme légitime dans le pays ciblé. C’est un point crucial, et piégé. S’il y a concurrence de légitimité interne, la question devient celle de la reconnaissance internationale: qui a qualité pour inviter? Et surtout: l’invitation précède-t-elle l’usage de la force, ou est-elle construite après coup pour l’habiller? L’histoire afghane rappelle qu’un changement imposé par l’extérieur fragilise mécaniquement la valeur politique et juridique de l’argument d’invitation, puisqu’il donne l’impression que le consentement est produit par l’intervention elle-même.

La troisième famille d’arguments, enfin, est celle de la logique pénale: capturer un dirigeant visé par des poursuites, au nom d’accusations de narcotrafic ou de criminalité transnationale. Cette justification peut avoir une efficacité politique interne, mais elle heurte une limite structurelle: l’arrestation, menée par une force militaire sur un territoire souverain, n’est pas une coopération judiciaire. C’est un acte de force interétatique. Et c’est précisément cette bascule, de la police vers la guerre, qui déclenche en général les réactions les plus vives au Conseil de sécurité.

Au fond, le droit international juge moins les slogans que les séquences. Si l’objectif réel est un changement de régime, l’opération se heurte frontalement au principe de non-recours à la force. Si, au contraire, l’opération est présentée comme un cas strictement encadré de légitime défense, alors l’examen se déplace vers la preuve, la nécessité, la proportionnalité, et la manière dont la communauté internationale sera informée.

La gestion de l’après: le problème n’est pas de “retirer” Maduro, mais de gouverner le Venezuela dès l’heure suivante

Les opérations de décapitation flattent une croyance: qu’en retirant la tête, le corps s’effondre. L’expérience historique dit souvent l’inverse: la tête tombée, le corps se contracte, se fracture, se réorganise. C’est vrai des dictatures personnalisées. C’est vrai des régimes où l’armée est un acteur politique. C’est vrai, surtout, lorsque l’État est traversé par des réseaux d’intérêts et de loyautés qui n’ont pas besoin du chef pour survivre.

En Afghanistan, l’URSS a découvert qu’éliminer Amin et installer Karmal ne “résolvait” pas la crise; cela la déplaçait. L’appareil d’État, déjà fragile, s’est trouvé davantage délégitimé: une partie de la population a vu, dans la substitution du pouvoir, la preuve d’une tutelle étrangère. Résultat: la logique de “sécurisation” s’est transformée en logique d’occupation, donc en logique de guerre.

Le Venezuela n’est pas l’Afghanistan de 1979. Mais le “problème de l’après” se pose dans des termes très concrets, presque administratifs. Qui contrôle l’armée et les services? Qui signe les ordres? Qui garantit les infrastructures critiques, de l’électricité aux télécommunications? Qui contrôle les points d’entrée, les ports, les aéroports, les frontières? Qui parle au nom du pays? Comment éviter que la lutte de succession ne prenne la forme d’une compétition armée entre factions?

La question de la reconnaissance est centrale. Même si Washington soutenait une transition, celle-ci devrait être reconnue, au moins par un noyau d’États, pour prétendre gouverner: ouvrir des canaux financiers, importer, payer, nommer, sécuriser. À défaut, le pays bascule vers un double pouvoir – ou un vide. Et le vide, en politique, n’est pas neutre: il attire les entrepreneurs de violence, les milices, les baronnies locales, les trafics.

L’URSS, en 1979, avait “résolu” la question de l’après par la force et la présence. Mais cette solution a un prix: quand vous devenez le garant ultime du nouvel ordre, vous devenez aussi l’ennemi ultime de ceux qui le rejettent. Dans le cas vénézuélien, si l’option choisie est réellement celle d’une capture et d’une extraction, sans annonce immédiate d’une architecture de tutelle, le coût d’une occupation peut être évité – mais un autre risque augmente: celui de l’instabilité endogène, de la fragmentation, de la rivalité armée.

Succession: l’ombre portée de l’appareil sécuritaire

Dans les régimes hyper-présidentialisés, la succession n’est pas une formalité constitutionnelle: c’est un rapport de force. Elle se joue dans l’armée, dans les gardes, dans la chaîne des commandements, dans les nominations, dans l’accès aux ressources, dans la peur de l’après.

À Kaboul, l’URSS a imposé Karmal. Mais l’imposition a souligné la dépendance du régime. Au Venezuela, la situation est d’autant plus délicate que l’opération, si elle est confirmée, ressemble à un choc exogène. Les acteurs internes pourraient, selon leur calcul, se coaliser dans un réflexe nationaliste contre l’intervention, ou au contraire accélérer une rupture si le centre du pouvoir paraît décapité et si la protection du régime se fissure.

C’est ici que se déploie l’une des leçons les plus fines de 1979: la décapitation n’est pas une fin; c’est un test de cohésion. Si l’appareil de sécurité reste soudé, l’État résiste. S’il se fragmente, le risque d’une violence interne augmente, parfois plus durable et plus chaotique qu’une confrontation avec l’extérieur.

Administration: l’État, ce sont des factures, des salaires, et des frontières

L’enlisement ne naît pas seulement des combats. Il naît de l’administration qui s’effondre. Toute opération de décapitation ouvre une question prosaïque: qui paie les salaires des policiers? Qui assure les approvisionnements? Qui garantit la continuité des services publics? Qui arbitre les conflits locaux? Qui empêche que les forces de sécurité ne se transforment en forces concurrentes?

Dans le cas vénézuélien, la dimension énergétique ajoute une couche de fragilité: une instabilité prolongée peut entraîner un double choc, politique et économique, donc social. Et c’est souvent dans le social, dans l’épuisement, dans les pénuries, dans la perte de repères, que se loge le temps long des crises.

Le risque d’enlisement: le parallèle afghan, le mauvais génie des décapitations

L’opération de 1979 a longtemps fasciné: des forces spéciales prennent un palais, éliminent un dirigeant, changent le régime, en un temps presque cinématographique. Mais la fascination dissimule le vrai récit: la victoire tactique a ouvert un conflit structurel que l’URSS ne maîtrisait pas. Le pays est devenu un terrain d’usure, de résistance, d’ingérences croisées, jusqu’à l’épuisement.

Le risque d’enlisement au Venezuela dépendra, pour l’essentiel, de trois variables.

La première, c’est la réaction de l’appareil militaro-sécuritaire. S’il reste soudé autour d’une continuité du régime, l’opération peut se transformer en confrontation prolongée, et la tentation de frappes répétées augmente. S’il se divise, la logique change: la rivalité interne peut déclencher une violence endogène, parfois plus longue et plus dure.

La deuxième, c’est la régionalisation. Un choc de ce type ne reste pas longtemps un simple dossier national: il provoque des repositionnements diplomatiques, des sécurisations de frontières, des anticipations migratoires, des alignements et des contre-alignements. Et plus la crise dure, plus elle devient un enjeu régional.

La troisième, c’est l’objectif réel, et donc la durée implicite. Une opération ponctuelle de capture, même violente, n’implique pas nécessairement une présence durable. Mais si l’objectif est de refonder l’ordre politique, de “stabiliser” un pays, de reconstruire des institutions, alors la durée devient le problème central. L’URSS, en 1979, croyait pouvoir “stabiliser” vite. Elle a découvert la lenteur du politique, la résistance des sociétés, et le prix des interventions prolongées.

Ce qui sépare Caracas 2026 de Kaboul 1979… et ce qui les rapproche

Il faut rappeler les différences. L’Afghanistan de 1979 est un État en crise interne aiguë, traversé par des coups de force successifs, au cœur d’un affrontement de blocs; le Venezuela de 2026 est un pays déjà éprouvé par une longue crise économique et politique, mais pas le même type de théâtre. La sociologie des conflits, la géographie, l’environnement stratégique diffèrent.

Mais ce qui rapproche les deux épisodes, c’est la structure du pari. Dans les deux cas, une puissance extérieure suppose qu’un acte de force, ciblé au sommet, peut créer un fait politique irréversible. Or la politique, surtout en temps de crise, n’est pas irréversible. Elle est contestée, reconfigurable, et parfois brutalement réversible.

Le danger est là: confondre la chute d’un homme avec la chute d’un système. À Kaboul, l’homme est tombé, le système a vacillé, mais la société a résisté; et l’URSS s’est retrouvée piégée dans un conflit qui n’avait plus grand-chose à voir avec l’assaut initial. À Caracas, si la capture de Maduro est confirmée, l’heure suivante posera la même question, implacable: qui gouverne, et avec quelle légitimité?

Une crise de récit, autant qu’une crise de pouvoir

Dans les jours qui viennent, le conflit se jouera aussi dans les récits. L’URSS parlait de stabilisation; ses adversaires parlaient d’invasion. Aujourd’hui, Washington parlera probablement de sécurité et de justice; Caracas parlera d’agression et de souveraineté; d’autres capitales parleront de droit, d’équilibre régional et de prévention du chaos.

Le récit n’est pas un décor. Il conditionne la capacité d’un pouvoir de transition à être accepté, la capacité d’un appareil sécuritaire à rester loyal, la capacité d’États tiers à reconnaître ou à sanctionner. En Afghanistan, l’image de la tutelle a nourri la résistance. Au Venezuela, la bataille du récit peut décider de la cohésion ou de la fragmentation.

L’inconnue majeure: la preuve, la transparence, la chaîne des faits

Une partie du dossier reste suspendue à des éléments vérifiables: statut réel des personnes annoncées comme capturées, nature exacte de l’opération, base juridique revendiquée, bilan humain et matériel, et, surtout, configuration institutionnelle à Caracas. Plus l’incertitude dure, plus elle devient corrosive. Elle nourrit les rumeurs, les surenchères, et rend plus probable l’erreur de calcul – donc l’escalade.

Le cœur de la comparaison: 1979 rappelle que le temps long commence après la réussite

On peut résumer la comparaison d’une formule: on peut gagner une décapitation en quelques heures et perdre la guerre en quelques années. La victoire tactique ne protège pas contre la défaite stratégique.

Si l’opération américaine au Venezuela est confirmée dans ses termes, elle ouvre un moment rare: la neutralisation physique d’un chef d’État par une puissance extérieure, revendiquée comme telle. Le droit international y verra un cas d’école, et peut-être un précédent. Les diplomaties y verront un test de la capacité du multilatéralisme à absorber une crise majeure. Les stratèges y verront un pari: que le sommet suffit.

Le souvenir afghan, lui, souffle une réponse froide: le sommet ne suffit jamais. Le sommet déclenche. Ce sont les institutions, les loyautés, et la société qui décident.

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