Dans la vallée du Jourdain, un départ imposé par l’usure
Dans le nord de la vallée du Jourdain, le départ ne ressemble pas à une évacuation ordonnée. Il ressemble à une fuite. En une journée, environ vingt familles palestiniennes sont contraintes de quitter la partie nord du rassemblement bédouin de Shalal al-Auja, au nord de Jéricho. Le motif immédiat est la répétition des attaques et des agressions de colons, accompagnées de menaces directes.
Le chiffre, à lui seul, fixe l’échelle. Vingt familles, c’est une portion visible d’un petit groupe. Ce n’est pas un déplacement massif de ville. C’est précisément ce qui rend l’événement parlant. Le déplacement vise des communautés déjà fragiles. Il frappe celles qui vivent de l’élevage, des parcelles et des abris légers. Dans ce type d’espace, partir signifie perdre l’ombre, l’eau, les enclos et les repères.
Le nom des familles est cité. Les familles déplacées sont décrites comme appartenant à la lignée al-Umrein, du groupe Kaabneh. Le responsable d’une organisation de défense des droits, Hassan Mleihat, affirme que le départ est motivé par la peur pour la sécurité des habitants, dans un contexte présenté comme une absence de protection.
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Le vocabulaire utilisé insiste sur la méthode. Il ne s’agit pas d’un incident isolé. Il est question d’une politique de pression et d’intimidation, visant à vider la zone de ses habitants d’origine. L’expression « déplacement forcé » revient comme une qualification, pas comme une image. Elle est associée à une dénonciation d’atteintes au droit international humanitaire et aux droits humains.
Des attaques masquées, des incendies et une violence de proximité
Le quotidien décrit en Cisjordanie est celui d’attaques menées à visage couvert. Le récit insiste sur un phénomène devenu routinier. Des groupes de colons masqués mènent des agressions, puis se retirent. L’armée tente, selon le même récit, de se désolidariser de ces comportements. Mais des éléments évoquent au contraire une réalité de coordination et de connivence sur le terrain.
Un épisode précis est rapporté près de Naplouse, dans la localité de Deir Sharaf, à l’ouest de la ville. Un groupe attaque une pépinière, identifiée comme la pépinière al-Junaidi. Les personnes présentes sont frappées. Trois Palestiniens sont blessés, âgés de 65, 50 et 48 ans. Le plus âgé souffre d’une fracture à la main, selon le récit médical mentionné. Des véhicules sont aussi incendiés dans la localité, dans le même contexte d’attaque.
Le détail des âges compte. Il dit que la violence ne vise pas seulement des jeunes en affrontement. Elle atteint des civils, dans des lieux de travail, en plein jour. La pépinière n’est pas un poste militaire. C’est un espace économique. Le message, ici, est celui de la vulnérabilité. Un commerce peut être attaqué. Un véhicule peut brûler. Une famille peut décider que rester coûte trop cher.
Le récit décrit aussi une multiplication d’attaques dans plusieurs zones de Cisjordanie. L’impression générale n’est pas celle d’une série de délits. C’est celle d’une stratégie diffuse, qui additionne les chocs. Un choc n’expulse pas toujours. Dix chocs, eux, rendent le départ rationnel.
La mécanique du fait accompli: caravanes, “piquets” et nouvelles implantations
La pression n’est pas seulement physique. Elle est aussi territoriale. Des colons installent des structures mobiles, décrites comme des pièces ou des cabines préfabriquées, entre des terres situées entre al-Funduqomiya et Burqa, au sud de Jénine. Le récit précise que cette installation nourrit une crainte claire: la transformation de ces structures en nouveau point de colonisation.
Dans les zones rurales, le symbole est direct. Une structure légère peut devenir un repère. Un repère peut devenir un point de garde. Un point de garde peut attirer une route. Une route peut attirer une clôture. La colonisation, dans ces récits, se voit comme une progression par petits gestes. Elle ne s’annonce pas toujours. Elle s’installe.
Ce fait accompli est renforcé par la dynamique des attaques. Le départ des habitants palestiniens crée un vide. Le vide facilite l’extension. L’extension justifie ensuite une présence accrue, au nom de la sécurité. La boucle est connue, mais elle garde une force quand elle se répète dans des endroits précis. Shalal al-Auja devient ainsi un exemple. Il relie la violence quotidienne à la reconfiguration du terrain.
Armée et police: distance affichée, coordination dénoncée
La question de la responsabilité ne se limite pas aux auteurs directs. Les récits décrivent une tension centrale. L’armée cherche à se démarquer des colons violents. Pourtant, il est question de preuves et d’indices de complicité entre l’institution militaire et des réseaux de colonisation. Cette accusation ne repose pas sur une seule scène. Elle repose sur un faisceau de répétitions, comme la présence de protection militaire lors d’incursions de colons.
Un épisode est cité dans la région de Salfit. Des colons entrent dans la localité de Kafr ad-Dik, à l’ouest de Salfit, sous protection de l’armée. Le récit indique leur déploiement près d’une ferme associée au nom de Majd Ahmad Abdelkarim ad-Dik. La mention de la protection est essentielle, car elle transforme l’événement. Sans protection, il s’agit d’une intrusion. Avec protection, il s’agit d’une action qui se déroule à l’intérieur d’un dispositif.
La question de la police apparaît aussi, par un autre biais. Des données officielles, obtenues via une demande d’accès à l’information, indiquent une baisse du traitement policier des crimes de colons contre des Palestiniens en Cisjordanie sur l’année précédente. Le récit tire de cette baisse une conclusion politique: l’impunité progresse, ou du moins la sanction recule.
Dans ce contexte, une mesure présentée comme nouvelle est rapportée. Le commandant de la zone centrale, le général Avi Bluth, signe un ordre permettant, pour la première fois, l’usage d’un bracelet électronique contre un groupe de colons extrémistes décrit comme violent. Le récit souligne que certains pays, dont le Royaume-Uni, ont imposé des sanctions contre ce groupe.
Le contraste est frappant. D’un côté, l’État israélien est accusé de laisser faire. De l’autre, il brandit une mesure de contrôle contre une frange. Cette coexistence alimente une lecture ambiguë. La mesure peut être présentée comme une volonté de reprendre la main. Elle peut aussi être lue comme une réponse tardive, insuffisante, face à un phénomène déjà enraciné.
Démolitions, arrestations et pression sur ceux qui documentent
La peur quotidienne ne vient pas seulement des attaques de colons. Elle vient aussi d’un cycle d’opérations militaires. Les récits décrivent des arrestations quasi quotidiennes, des raids, et des démolitions. Des opérations sont mentionnées dans plusieurs villes et zones, avec des arrestations de Palestiniens dans des gouvernorats comme Ramallah, Naplouse, Tulkarem et Hébron.
À Jérusalem, des affrontements sont rapportés lors d’une incursion à Kafr Aqab, au nord de la ville. Dans une autre zone, l’armée entre à Habla, au sud de Qalqilya. Des maisons sont aussi mentionnées comme ayant été perquisitionnées et fouillées dans plusieurs endroits. L’ensemble donne l’image d’une carte qui s’allume par points.
À Naplouse, un épisode lié aux démolitions est détaillé. Deux maisons sont démolies dans une zone identifiée comme al-Taawun al-Alawi. Elles appartiennent à Ashraf Khattab et à Laith Nael al-Abed, selon le récit. La scène comprend aussi un volet médiatique. Des journalistes sont touchés par des cas d’asphyxie, à cause de gaz lacrymogène, pendant les démolitions. Il est indiqué que les forces s’en prennent aux journalistes et tirent des grenades de gaz en leur direction de manière intense.
Ce type de détail produit un effet concret. Quand ceux qui filment et rapportent suffoquent, la documentation devient plus difficile. Et quand la documentation se réduit, la peur augmente. Le sentiment d’impunité se renforce. La population se sent seule. Les attaques de colons, les raids et les démolitions composent alors un environnement continu.
Le récit évoque aussi des ordres administratifs, comme des notifications d’arrêt de travaux dans un rassemblement bédouin situé dans la zone de Wadi Munis, à l’ouest de Asira al-Qibliya, au sud de Naplouse. Ces ordres ne sont pas un choc spectaculaire. Ils agissent autrement. Ils étouffent l’extension d’un abri, l’entretien d’une structure, la consolidation d’une présence.
“Reconfigurer la géographie”: le déplacement comme outil territorial
Une structure de lecture revient dans les récits. Elle n’explique pas seulement un incident. Elle décrit une logique: reconfigurer la géographie par la force. Dans cette approche, le déplacement n’est pas un dommage collatéral. Il devient un instrument. Si une communauté part, la carte change. Si la carte change, les solutions politiques futures changent aussi.
Le déplacement de Shalal al-Auja est ainsi présenté comme une pièce d’un schéma plus large, ciblant des rassemblements bédouins dans la vallée du Jourdain. Ces rassemblements sont stratégiques, car ils se situent dans des espaces ouverts. Ils se trouvent souvent près d’axes, de points d’eau, ou de zones agricoles. Les vider, c’est réduire la continuité territoriale palestinienne.
La même lecture se retrouve dans la peur exprimée autour des structures mobiles près de Jénine. Le souci n’est pas seulement l’objet posé au sol. Le souci est ce qu’il annonce. Une structure de plus peut signifier une route de plus. Une route de plus peut signifier un contrôle de plus. Et un contrôle de plus peut signifier un départ de plus.
Les récits insistent aussi sur le langage de “punition collective” et de “contrôle”. Il est notamment question d’intentions de modification d’instructions de sécurité en Cisjordanie, pour élargir des pouvoirs de confiscation administrative rapide de véhicules, d’équipements et de marchandises, sous prétexte d’infractions environnementales. Dans la lecture palestinienne rapportée, ce type de mesure s’inscrit dans une politique plus large de contrôle et de sanction.
Ce point complète la scène des attaques. Même sans incendie ni coups, confisquer une voiture ou un outil, c’est toucher le quotidien. C’est ralentir le travail. C’est faire perdre de l’argent. Et, à terme, c’est encourager l’abandon.
La peur comme routine: quand l’événement devient le décor
Ce qui ressort de ces éléments, c’est la transformation du choc en décor. Une attaque masquée dans une pépinière, une voiture brûlée, une cabane mobile posée sur une terre, une famille qui plie ses affaires, un ordre d’arrêt de travaux, une maison démolie, un journaliste asphyxié. Pris séparément, chacun de ces faits peut sembler local. Ensemble, ils composent un système de pression.
Dans cette configuration, la peur ne vient pas seulement de l’idée de mourir. Elle vient de l’idée de perdre tout le reste. Perdre le toit. Perdre la terre. Perdre le commerce. Perdre l’outil. Perdre la route. Le quotidien devient une équation. Rester coûte. Partir coûte aussi. Mais partir peut sembler, à un moment, moins dangereux.
C’est ainsi que le déplacement forcé se fabrique sans camion de déportation. Il se fabrique par la répétition. Il se fabrique par l’incertitude. Il se fabrique par la sensation qu’aucune autorité ne protège. Et il se fabrique par l’idée que la prochaine nuit peut être pire que la précédente.



