Le jour où les directions des banques ont découvert la lettre du procureur financier Maher Choueito, transmise par la Banque du Liban et exigeant des relevés détaillés sur des années d’opérations, personne n’a pris cela pour une simple «demande d’informations». Dans les sièges des établissements, le document a été lu comme un signal d’alarme: pour la première fois depuis le début de la crise, la justice ne se contentait plus de dossiers généraux sur l’effondrement, elle entrait dans le détail des comptes personnels des dirigeants, de leurs familles et des principaux signataires.
Face à ce qu’elles ont perçu comme un tournant, les banques ont réagi comme un bloc. Réunions en urgence, consultations juridiques, échange de modèles de réponses, recours préparés à l’avance: en quelques jours, une véritable architecture de défense s’est mise en place, à la fois judiciaire, politique et médiatique.
Une lettre qui met le feu aux poudres
La lettre de Maher Choueito, datée de novembre 2025, est adressée au gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, et s’appuie sur une enquête ouverte pour «suspicion de crimes pénaux, notamment bancaires». Elle demande à la Banque centrale d’obtenir auprès des banques commerciales des relevés de mouvements de comptes, sur la période allant de juillet 2019 à janvier 2023, pour plusieurs catégories bien précises: présidents et membres des conseils d’administration, directeurs généraux, responsables de direction, directeurs de succursales, mandataires habilités à signer, ainsi que leurs conjoints et leurs enfants.
Le texte ne vise donc pas seulement des personnes morales ou des bilans, mais la sphère individuelle des décideurs. Il cherche à retracer qui a déplacé quels montants, à quel moment, dans un contexte où les déposants ordinaires étaient soumis à des restrictions massives. Pour les banques, la portée de la demande est doublement menaçante. D’une part, elle ouvre la voie à des poursuites ciblées contre des dirigeants, et plus seulement contre des institutions. D’autre part, elle intervient au moment où un projet de loi sur la répartition des pertes – la «fente» entre État, Banque centrale, banques et déposants – arrive en phase de finalisation.
Dans plusieurs conseils d’administration, le sentiment exprimé est celui d’une tentative de «personnalisation des responsabilités». Jusque-là, le discours dominant du secteur mettait l’accent sur des causes globales: choix budgétaires de l’État, politiques de la Banque du Liban, crise régionale. La démarche du procureur financier, en ciblant les comptes de dirigeants et de leurs proches, renverse la perspective: elle sous-entend que la justice veut vérifier si certains ont profité de la crise pour se protéger mieux que leurs propres clients.
Les premières réunions de crise
La première réaction des banques a été de se parler entre elles. Au sein de l’association professionnelle, les directeurs juridiques, les présidents et les directeurs généraux se retrouvent autour d’une table pour analyser la lettre. Chaque établissement vérifie ses expositions: nombre de dirigeants concernés, volume des mouvements sur la période visée, existence d’ordres de transfert vers l’étranger dans les mois critiques de 2019–2020, liens familiaux susceptibles d’être interprétés comme des tentatives de contournement.
Au fil des échanges, une idée s’impose: aucune banque n’a intérêt à traiter la demande isolément. Si l’une joue la carte de la transparence pleine et entière, elle risque de se retrouver seule sur la sellette. Si toutes adoptent une ligne de résistance frontale, elles s’exposent à un conflit direct avec le parquet financier et la Banque centrale. La solution recherchée est donc une position commune, assez ferme pour encadrer l’initiative de la justice, assez souple pour éviter l’accusation d’obstruction.
Les juristes passent en revue les marges offertes par le droit: champ du secret bancaire après les modifications récentes, portée exacte des pouvoirs du procureur financier, rôle de la Banque du Liban comme intermédiaire obligé. Ils cherchent les failles potentielles de la lettre: formulation, base légale, proportionnalité de la demande, respect ou non du principe de ciblage des suspects au lieu de catégories entières de personnes.
Très vite, l’idée émerge d’organiser la défense bancaire sur trois axes: procédural, institutionnel et narratif.
Le premier pilier: la défense procédurale
Sur le plan procédural, les banques cherchent à transformer la lettre du procureur en terrain de bataille juridique. La stratégie consiste à affirmer que la demande est trop large, insuffisamment motivée et contraire à certains principes fondamentaux.
Les directions juridiques préparent des réponses qui, sans refuser frontalement, posent des conditions. Elles invoquent le caractère massif de la demande, le fait qu’elle couvre des milliers de comptes sur plusieurs années, y compris ceux de personnes qui ne sont visées par aucune plainte individuelle. Elles argumentent sur la nécessité de limiter les investigations à des cas ciblés, sous peine de transformer l’ensemble des équipes dirigeantes en suspects génériques.
Parallèlement, des recours sont étudiés. Les banques peuvent contester la portée de la lettre devant les juridictions compétentes, en soutenant que le procureur financier dépasse son mandat ou viole le principe de proportionnalité. Elles peuvent aussi invoquer le secret bancaire résiduel: même affaibli par la législation récente, il ne disparaît pas complètement et impose, selon elles, que chaque demande soit précisément motivée.
Les avocats examinent également la possibilité de déplacer le centre de gravité des dossiers. En mettant en avant le rôle de la Banque du Liban comme canal de transmission, ils cherchent à renvoyer certaines questions vers la supervision bancaire ou vers des autorités administratives spécialisées, moins exposées politiquement qu’un parquet. L’objectif est clair: éloigner autant que possible le dossier des tribunaux pénaux, qui pourraient ouvrir la voie à des mises en examen formelles.
Le second pilier: la construction d’un front institutionnel
Le deuxième volet de la stratégie consiste à ne pas laisser le procureur financier seul face aux banques. Celles-ci s’efforcent d’inscrire la démarche de Maher Choueito dans un cadre plus large, où interviennent la Banque du Liban, le gouvernement et le Parlement, notamment à travers le projet de loi sur la répartition des pertes.
En interne, des notes circulent qui lient directement la demande du parquet à ce texte. Les juristes soulignent que le projet de loi fixe noir sur blanc les montants que le secteur bancaire devrait absorber. Ils soutiennent que la justice pénale ne peut se superposer à ce mécanisme politique et économique sans créer de contradictions. L’argument est le suivant: soit la répartition des pertes est négociée et décidée par les institutions compétentes, soit elle est imposée par une série de procédures pénales, mais on ne peut pas, selon eux, laisser les deux logiques se chevaucher.
Les banques s’efforcent donc de convaincre leurs interlocuteurs politiques qu’une offensive judiciaire trop brutale fragiliserait le compromis en gestation au Parlement et au gouvernement. Elles mettent en avant le risque de voir des dirigeants refuser d’appliquer certaines mesures si, par ailleurs, ils se sentent personnellement menacés. Le message adressé aux décideurs est simple: on ne peut pas demander aux banques d’absorber une partie des pertes tout en transformant leurs dirigeants en cibles pénales.
Dans le même temps, la relation avec la Banque du Liban devient un enjeu central. En tant que destinataire officiel de la lettre de Choueito, Karim Souaid se retrouve au cœur du dispositif. C’est la Banque centrale qui doit relayer la demande, en préciser les modalités, fixer les délais, coordonner la transmission des informations.
Les banques cherchent à obtenir de la Banque du Liban une position nuancée: oui à la coopération avec la justice, mais dans un cadre strictement balisé, en évitant les interprétations extensives. Elles poussent pour que les échanges entre la Banque centrale et le parquet restent techniquement formulés, loin de tout langage accusatoire.
Le troisième pilier: la bataille de l’opinion
Enfin, la défense bancaire se joue aussi sur le terrain de la perception publique. Depuis le début de la crise, les banques sont au cœur de la colère des déposants. Elles savent que chaque information sur une enquête les visant peut déclencher un nouveau pic de tension sociale.
Pour parer le coup, elles activent leurs relais médiatiques. Les messages clefs sont connus. Les banques rappellent qu’elles ont financé l’État pendant des années, que les pertes sont d’abord le produit d’une accumulation de déficits publics et de politiques monétaires, que cibler uniquement le secteur bancaire revient à faire oublier les responsabilités de l’appareil politique. Elles mettent en avant le risque de «déstabiliser ce qui reste du système», de provoquer des faillites en chaîne, de compromettre la maigre reprise de certaines activités.
Certaines tribunes reprennent mot pour mot ces éléments. Elles dénoncent la «criminalisation du secteur» et la «justice spectacle», accusée de chercher des boucs émissaires plutôt que des solutions. D’autres, plus prudentes, appellent à «respecter les procédures et les institutions» avant de condamner qui que ce soit.
Cette communication vise un double public. Vers l’extérieur, il s’agit de présenter les banques comme des acteurs rationnels, prêts à contribuer à la solution mais opposés à des poursuites jugées excessives. Vers l’intérieur, elle sert à rassurer les employés et les cadres: l’institution ne se laissera pas faire et défendra ses dirigeants.
L’hétérogénéité des positions internes
Derrière cette unité de façade, les intérêts des banques ne sont pas complètement alignés. Les plus grands établissements, ceux dont les dirigeants sont les plus exposés médiatiquement et politiquement, ressentent plus directement le risque d’enquêtes ciblées. Ils sont aussi ceux qui disposent des moyens juridiques les plus solides: cabinets prestigieux, équipes internes, experts étrangers.
Les banques de taille moyenne ou plus petites sont dans une situation plus ambivalente. Certaines se sentent protégées par leur faible visibilité, d’autres craignent au contraire de servir de fusibles si la justice cherche à montrer qu’elle ne s’attaque pas seulement aux «grands noms». Elles disposent de moins de ressources pour une bataille procédurale longue et sophistiquée.
Dans les réunions de coordination, ces divergences apparaissent parfois. Faut-il adopter une ligne radicale de refus presque total de la demande, quitte à s’exposer à des poursuites pour obstruction? Ou faut-il choisir une coopération minimale, en fournissant des données très techniques, difficilement lisibles, qui respectent formellement la lettre de la demande tout en en neutralisant en partie les effets?
La tendance dominante, pour l’instant, va vers une stratégie de dilution. Les banques privilégient des réponses volumineuses, complexes, où il sera difficile, sans moyens considérables, de distinguer les opérations véritablement problématiques. Elles misent sur la capacité limitée du parquet à traiter, dans des délais raisonnables, des masses de données livrées sans hiérarchisation.
Un usage offensif des arguments juridiques
Au-delà de la lettre Choueito, la défense judiciaire des banques s’appuie sur tout un arsenal juridique accumulé depuis le début de la crise. À chaque fois qu’un juge ordonne une saisie, une interdiction de transfert ou une mesure conservatoire, les avocats analysent la décision à la loupe. Recours devant les juridictions supérieures, contestation de la compétence territoriale, invocation de règles anciennes sur la protection des dépôts ou des actifs essentiels: rien n’est laissé au hasard.
L’une des constantes est l’usage du temps comme arme. Chaque recours, chaque demande de report, chaque expertise supplémentaire repousse l’échéance. L’idée est simple: plus un dossier traîne, plus il a de chances d’être rattrapé par un changement politique, une modification législative, un arrangement informel.
Les banques utilisent aussi les zones grises du droit économique libanais. Pendant des décennies, de nombreux mécanismes – taux d’intérêt exceptionnels, produits structurés, opérations de swap avec la Banque du Liban – se sont développés dans un cadre où la réglementation était parfois silencieuse ou ambiguë. Aujourd’hui, ces zones d’ombre sont réinterprétées à leur avantage: ce qui n’était pas explicitement interdit ne peut pas être poursuivi comme fraude, affirment-elles.
Les limites d’une stratégie défensive
Cette défense multiforme n’est pas sans logique. Pour les banques, il s’agit de survivre à une crise qui a menacé leur existence même, de protéger leurs dirigeants de poursuites pénales et de préserver un minimum de cohérence institutionnelle.
Mais elle comporte aussi des limites. À force de multiplier les recours, de diluer les responsabilités et de renvoyer la balle vers l’État et la Banque centrale, le secteur risque de renforcer l’image d’un système qui refuse de reconnaître sa part de responsabilité. Aux yeux des déposants, chaque manœuvre procédurale supplémentaire ressemble à une tentative de gagner du temps plutôt qu’à une défense de bonne foi.
Sur le plan politique, cette stratégie peut aussi se retourner contre les banques. Si le projet de loi sur la répartition des pertes échoue ou se bloque, la tentation pourrait grandir, chez certains responsables, de compenser cet échec par des gestes symboliques plus durs contre quelques établissements ou dirigeants, pour donner satisfaction à une opinion exaspérée.
Enfin, la capacité du parquet financier à monter des dossiers solides ne dépend pas uniquement de la bonne volonté des banques. Elle dépend aussi de l’évolution du contexte international: demandes d’entraide venues de l’étranger, coopération sur des flux transfrontaliers, pression éventuelle d’organismes internationaux soucieux de lutte contre le blanchiment ou de transparence financière. Sur ce terrain, les marges de manœuvre du secteur sont plus étroites.
Un équilibre instable
La manière dont les banques ont organisé leur défense judiciaire face au procureur financier tient donc de l’équilibrisme. D’un côté, elles coopèrent suffisamment pour éviter l’accusation frontale d’obstruction. De l’autre, elles mobilisent tous les instruments disponibles pour encadrer, ralentir, parfois neutraliser les effets concrets des enquêtes.
Ce jeu ne pourra pas durer indéfiniment sans qu’un arbitrage plus net n’intervienne, soit par une décision politique forte sur la répartition des pertes et la restructuration du secteur, soit par une rupture judiciaire, sous forme de mises en accusation emblématiques. D’ici là, la défense des banques restera ce qu’elle est aujourd’hui: une construction sophistiquée, conçue pour gagner du temps, répartir les risques et éviter que la crise financière ne se transforme, pour leurs dirigeants, en véritable responsabilité pénale.



