Au cœur de Beyrouth, dans l’enceinte du Parlement libanais, la journée du 27 janvier 2026 a été marquée par une série d’interventions passionnées et critiques lors de la seconde journée de débats sur le projet de budget pour l’année 2026. Présidée par le président de l’Assemblée, Nabih Berri, cette session a vu s’affronter les députés sur fond de crise économique persistante, de tensions politiques internes et de défis régionaux. Le point culminant de ces échanges a été l’annonce par le député Gebran Bassil, chef du Courant patriotique libre, de son intention de voter contre le budget et de retirer la confiance au gouvernement dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam. Cette déclaration, prononcée en soirée, illustre les fractures profondes au sein de la classe politique libanaise, alors que le pays tente de redresser une économie exsangue après des années de paralysie institutionnelle.
Le budget 2026, présenté par le gouvernement Salam formé en février 2025, vise à stabiliser les finances publiques dans un contexte où la dette publique représente encore environ 164 % du PIB, selon les estimations les plus récentes. Avec un PIB nominal estimé à 28,28 milliards de dollars pour 2025, et une projection de croissance de 4 % pour 2026 d’après les analyses internationales, ce projet de loi budgétaire prévoit des recettes fiscales accrues, une réduction des déficits et des investissements limités dans les infrastructures. Cependant, il est critiqué pour son manque d’ambition en matière de réformes structurelles, notamment dans le secteur public et bancaire. Le débat, qui s’est étalé sur deux jours, a mis en lumière les divergences entre les partisans d’une approche prudente et ceux qui exigent des mesures radicales pour restaurer la confiance des investisseurs et des bailleurs de fonds internationaux.
Début de la seconde journée : arrivée des députés et ouverture de la session
Dès 9 h 38 du matin, les députés ont commencé à affluer vers la place de l’Étoile, siège du Parlement, pour participer à la seconde journée de discussions. Cette affluence reflète l’importance accordée à ce texte, qui constitue la première véritable épreuve pour le gouvernement Salam depuis sa formation il y a près d’un an. À 9 h 44, Nabih Berri a officiellement déclaré ouverte la session, rappelant l’urgence de voter un budget équilibré pour éviter une prolongation de l’instabilité financière. Le président de l’Assemblée, figure clé du paysage politique libanais depuis des décennies, a insisté sur la nécessité d’un consensus, tout en soulignant que le débat devait se concentrer sur les aspects techniques du projet, bien que les interventions aient rapidement dévié vers des enjeux plus larges.
Parmi les premiers intervenants, le député Raji Saad a donné le ton en qualifiant le budget de « moazana dakana la moazana dawla », soit une « budget de boutique plutôt que d’État ». Selon lui, le texte repose à 82 % sur des recettes fiscales prélevées directement sur les citoyens, ne laissant que 11 % pour les investissements. Il a dénoncé une approche qui privilégie la jauge des recettes quotidiennes au détriment d’une vision stratégique, accusant le gouvernement de se comporter comme un commerçant soucieux de couvrir ses dépenses courantes sans s’attaquer au gaspillage persistant. Saad a plaidé pour un véritable réforme, incluant le renforcement des organes de contrôle et la perception effective des revenus issus des propriétés maritimes et des carrières, des secteurs notoirement sous-exploités fiscalement.
Critiques acerbes sur la gestion du secteur public
Peu après, à 10 h 32, le député Neemat Frem a pris la parole pour dépeindre l’État libanais comme un « employeur défaillant dans la gestion ». Il a mis l’accent sur la situation précaire des retraités du secteur public et privé, affirmant que leur problème ne saurait être résolu sans une intervention directe du Parlement. Avec des salaires moyens avoisinant les 300 dollars pour de nombreux fonctionnaires, Frem a insisté sur le traitement des indemnités de fin de service comme des dépôts bancaires prioritaires, alignés sur une échelle similaire à celle des dépôts des citoyens ordinaires. Berri a répondu que des travaux étaient en cours sur un projet de loi à cet égard, mais cette assurance n’a pas apaisé les craintes exprimées.
Le député Sami Gemayel, intervenant à 11 h 03, a renforcé ces critiques en décrivant le budget comme une simple « liste de chiffres » sans substance. Il a appelé les présidents Michel Aoun et Nawaf Salam, en qui il dit avoir pleine confiance, à ne pas laisser la routine éroder leurs ambitions. Gemayel a souligné l’absence de comptes rendus clairs, essentiels pour approuver tout budget, et a exhorté à fermer les vannes du gaspillage et de la corruption. Selon lui, les recettes de l’État dépendent d’une activité économique dynamique, entravée par l’instabilité sécuritaire et la présence de milices armées, qui dissuadent les investissements étrangers. Il a plaidé pour une lutte contre l’économie informelle et une restauration de la souveraineté étatique afin d’attirer les capitaux.
À 11 h 25, le député Yassin Yassin a énuméré une série de directions et institutions publiques où le gaspillage est rampant, exigeant une transparence totale sur les dépenses. Il a réclamé des détails précis sur chaque ligne budgétaire, arguant que l’absence de clarté transforme le budget en un outil opaque pour allouer des fonds sans accountability. Yassin a défendu l’enseignement public comme une « ligne rouge », affirmant qu’un enseignant inquiet pour son avenir ne peut former des générations sereines. Il a également plaidé pour une équité envers les militaires retraités, dont les droits se limitent actuellement aux allocations scolaires, et pour une résolution de la crise des déposants ainsi que des fonds des municipalités périphériques.
Tensions politiques et références régionales dans l’après-midi
L’après-midi a vu les débats s’enflammer davantage. À 17 h 14, le député Alain Aoun a interrogé le gouvernement sur sa capacité à concilier les augmentations salariales dans le secteur public avec les réformes nécessaires. Il a salué les efforts du ministre de l’Énergie, Joe al-Sadi, pour améliorer la production électrique et combattre le vol d’électricité, mais a insisté sur l’importance d’un surplus budgétaire d’au moins un milliard de dollars, réalisable via une meilleure collecte fiscale et des réformes. Aoun s’est opposé à un vide législatif qui épuise les déposants, proposant des amendements au projet de loi sur le gap financier, et a décrit la situation comme un « dialogue de sourds » entre ceux qui exigent la remise des armes et ceux qui insistent sur leur maintien, alors que le Liban fait face à une impuissance face à Israël.
À 17 h 45, le député Michel Moawad a souligné que le respect de la Constitution n’est pas un détail mineur. Il a vu dans le budget un début de retour à l’ordre constitutionnel, mais incomplet en raison de l’absence de comptes rendus. Moawad a critiqué le manque de vision et de courage du texte, le qualifiant de non digne d’un État. Il a déclaré que les Libanais refusent désormais d’être du « carburant pour quiconque », et a interprété les propos du cheikh Naim Qassem comme un « divorce avec la Constitution, l’État libanais et tous les Libanais ».
Répliques et accusations croisées
À 18 h 11, Nabih Berri a répondu à Moawad, qui avait qualifié les fonds de reconstruction de « fonds électoraux déguisés ». Berri a réfuté cette affirmation comme inexacte, invitant le député à s’informer sur la réalité du terrain : plus d’un million de Libanais dans le Sud vivent dans des conditions précaires, « sur la terre battue ». Cette intervention a mis en évidence les disparités régionales, particulièrement dans les zones affectées par les conflits passés.
À 18 h 14, Gebran Bassil a lancé une charge virulente contre le budget, le qualifiant de « gestion de l’effondrement plutôt que de sortie de crise ». Il l’a décrit comme un « journal de bord » qui perpétue les mêmes pratiques, gérant le minimum vital sans réforme financière ni vision économique. Bassil a accusé le gouvernement d’éviter les dossiers sensibles pour préserver une « sécurité politique », ignorant les dépôts des citoyens, les pertes bancaires et les investissements. Il a dénoncé un « report déguisé » des problèmes du secteur public, laissant les employés – militaires, enseignants, juges – dans une précarité accrue, avec des salaires érodés par l’inflation.
Bassil a étendu sa critique à l’absence de politique claire pour la reconstruction, laissant les régions sinistrées dépendantes d’initiatives privées et de prêts internationaux incertains, ce qui mine le rôle protecteur de l’État. Il a évoqué un « attente » de règlements politiques internes et régionaux, et a lié le budget à la question des armes, affirmant qu’une stratégie de défense nationale est essentielle pour confiner les armes à l’armée, comme promis dans la déclaration ministérielle. Il a questionné le coût du « défense de l’Iran » après celui de Gaza, qui a affaibli la capacité de défense du Liban.
À 18 h 32, la députée Ghada Ayoub a averti que des garde-fous constitutionnels existent pour empêcher la politisation des fonds publics, mais que la dernière réunion de la commission des Finances les a ignorés, rendant la Constitution une « opinion ». Elle a interrogé le rôle des députés : surveiller le gouvernement ou se surveiller mutuellement ? Ayoub a réservé le droit de contester certaines articles devant le Conseil constitutionnel.
Climax de la soirée : Bassil détaille ses griefs et annonce son opposition
En soirée, à 21 h 34, Bassil a repris la parole pour approfondir ses accusations. Il a réitéré que le budget est une « administration de l’effondrement », sans plan ni projet. Il a critiqué l’absence de réflexion numérique sur le retour des dépôts, de distribution des pertes et de cadre légal, se contentant de discours verbaux. Sur les investissements, il a déploré le recours exclusif aux prêts sans politique claire. Bassil a fustigé l’abandon des populations affectées à des initiatives fragmentées, contredisant l’idée d’un État garant.
Il a insisté sur le besoin d’un surplus via des réformes réelles, plutôt que d’attendre des conférences internationales qui exigent des avancées concrètes. Sur les armes, il a réaffirmé que seule une stratégie défensive peut obliger la résistance à accepter l’exclusivité des armes étatiques. Bassil a lié la question à la récupération des droits libanais – terres, prisonniers, souveraineté – mais a averti contre les coûts d’alliances régionales, comme la défense de l’Iran après Gaza.
Concernant le gap financier, Bassil a qualifié le projet de loi de « blague lourde », car il ne définit pas la taille du gap et reporte l’audit. Il a accusé le gouvernement d’éviter l’audit pénal depuis 2019, et a listé sept conséquences néfastes : charger les déposants des coûts de l’effondrement, transformer leurs droits en promesses vagues, légiférer dans l’obscurité sans chiffres ni sources de financement, imposer des pertes jusqu’à 80 %, récompenser les contrevenants et pénaliser les honnêtes citoyens, impacter négativement l’économie via la pression sur le taux de change, et violer les normes internationales qui protègent les déposants en dernier recours.
Bassil a proposé sept solutions alternatives : un audit transparent, la récupération des fonds volés et transférés à l’étranger, des options volontaires pour convertir les dépôts en actions bancaires, une priorité pour les vulnérables, un lien entre remboursements et croissance économique, l’utilisation du or sans vente, et la création d’un fonds fiduciaire pour investir dans les services publics et rembourser les déposants.
Sur l’électricité et le pétrole, il a dénoncé l’absence de progrès, le renoncement gratuit au bloc 8, les barrages inachevés et la fiction d’une autorité de régulation. Il a accusé le gouvernement d’avoir éteint les usines, forçant les Libanais à payer 1,5 milliard de dollars supplémentaires pour les générateurs privés.
En matière d’élections des expatriés, Bassil a tenu le gouvernement responsable d’avoir saboté leur droit de vote depuis l’étranger, en prétextant un report des élections pour l’été, quand moins de 5 % des expatriés sont présents. Il a exhorté les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères à appliquer la loi, menaçant de dénoncer publiquement tout sabotage.
Bassil a questionné le contrôle parlementaire, notant que 28 questions et interpellations – bientôt 30 – restent sans réponse, couvrant les nominations, l’audit pénal, le déplacement syrien, les dossiers éducatifs, la diplomatie, l’énergie, les décrets de nationalité, la création d’une nouvelle province et la corruption à la Banque centrale.
Implications immédiates des critiques sur les réformes économiques
Les interventions de Bassil et d’autres députés soulignent les défis immédiats posés par le budget 2026. Dans un contexte où l’inflation reste élevée malgré une stabilisation relative, et où le déficit courant est projeté à 16,1 % du PIB en 2026 en raison d’importations croissantes, le texte gouvernemental est perçu comme insuffisant pour attirer l’aide internationale. Les autorités ont promis des réformes, mais l’absence d’un cadre budgétaire à moyen terme cohérent risque de compromettre le soutien des institutions comme le Fonds monétaire international, qui, lors de sa mission de septembre 2025, a exprimé le besoin d’une approche plus ambitieuse en matière de recettes et de dépenses.
La Banque mondiale, dans son rapport de décembre 2025, a noté une reprise fragile, avec une réduction projetée de la dette grâce à une croissance nominale du PIB, mais a insisté sur la nécessité de réformes structurelles pour consolider cette tendance. Le financement récent de 350 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en janvier 2026 pour la protection sociale et la transformation numérique arrive à point nommé, mais dépend de l’adoption d’un budget aligné sur ces priorités.
Les débats révèlent également les tensions liées à la reconstruction post-conflits, avec des fonds alloués qui restent contestés. Les régions du Sud, affectées par des destructions passées, exigent des investissements immédiats, mais les critiques comme celles de Moawad et la réponse de Berri mettent en lumière les soupçons de clientélisme. Parallèlement, la question des dépôts bancaires, gelés depuis la crise de 2019, pèse lourd : avec des pertes estimées à des dizaines de milliards, le projet de loi sur le gap financier est vu comme une tentative de socialiser les pertes sans responsabiliser les acteurs fautifs.
Enfin, les références répétées à la souveraineté et aux armes indiquent que le budget n’est pas isolé des dynamiques régionales. Avec des frontières tendues et une armée sous-financée, les députés comme Aoun et Bassil lient la stabilité économique à une résolution politique interne, sans laquelle les investissements étrangers – essentiels pour relancer une économie contractée de plus de 50 % depuis 2018 – resteront timides. Les prochaines heures détermineront si des amendements seront adoptés, mais les positions fermes exprimées le 27 janvier suggèrent un vote serré, avec des implications directes sur la capacité du gouvernement à implémenter ses plans pour l’année en cours.


