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Détroit d’Ormuz : Trump découvre le prix de sa propre guerre

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À force de promettre une démonstration de force rapide, Donald Trump se retrouve aujourd’hui à demander aux autres de sécuriser les conséquences de l’offensive qu’il a lui-même embrasée. En appelant la France, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et d’autres pays à envoyer des navires pour garder le détroit d’Ormuz “ouvert et sûr”, le président américain donne de son pouvoir une image saisissante : celle d’un chef qui a cassé l’équilibre régional, puis se tourne vers ses alliés pour réparer les dégâts.  

Le moment où Washington passe du rôle de pyromane à celui de demandeur

Le tournant est politique autant que militaire. Samedi, Donald Trump a affirmé qu’il espérait voir d’autres pays prendre leur part dans la protection du détroit d’Ormuz, voie par laquelle transite près d’un cinquième du pétrole mondial. Dans le même message, il a soutenu que les États-Unis avaient déjà “complètement décimé” l’Iran sur les plans militaire et économique. La contradiction est au cœur du problème. Si Washington a véritablement repris la main, pourquoi doit-il désormais appeler les autres à garantir la libre circulation maritime ? Et si l’aide des autres devient indispensable, c’est bien que la guerre a produit un effet beaucoup plus large, plus coûteux et plus incontrôlable que ce que la Maison Blanche avait vendu au départ.  

Cette scène résume à elle seule l’impasse américaine. Pendant les premiers jours du conflit, la communication officielle de la Maison Blanche a été celle de la toute-puissance : “Operation Epic Fury”, “crush Iranian regime”, “end nuclear threat”. Puis, à mesure que le choc énergétique s’est imposé, l’exécutif a dû changer de registre et publier un plaidoyer défensif vantant la prétendue maîtrise de la crise pétrolière. Ce glissement, de l’exaltation militaire à la justification économique, raconte moins une stratégie qu’un rattrapage. Il suggère une administration entrée dans la guerre avec une logique de coup, puis forcée d’improviser face à ses répercussions.  

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Une guerre pensée comme une démonstration, devenue un problème systémique

Le détroit d’Ormuz n’est pas un théâtre secondaire. C’est le point de compression du marché énergétique mondial. Or, depuis l’ouverture de la guerre le 28 février, l’Associated Press rapporte que les tankers ont été stoppés, que des raffineries sont devenues des cibles et que les marchés ont été secoués par la perspective d’un choc en cascade. Autrement dit, la crise n’est plus seulement une affaire de frappes, de missiles et de postures géopolitiques. Elle touche désormais à la circulation même de l’énergie, donc à l’économie mondiale, aux balances commerciales, aux prix à la pompe et à la stabilité politique de nombreux alliés des États-Unis.  

C’est là que l’image de “l’enfant qui a fait une grosse bêtise” prend sa force analytique. Non parce qu’elle serait une formule facile, mais parce qu’elle traduit un comportement politique précis : surestimer sa capacité à contrôler l’événement, puis externaliser le coût de ses propres choix. Trump a voulu une guerre de décision. Il se retrouve avec une guerre de conséquences. Il a voulu montrer que la force américaine pouvait régler la question iranienne. Il découvre que la première conséquence concrète de cette force, c’est la fragilisation d’un passage maritime dont dépendent précisément les pays qu’il appelle maintenant à la rescousse.  

Les alliés arabes paient déjà la facture

Le plus frappant est que cette facture n’est pas seulement abstraite. Elle est déjà régionale, concrète et politique. L’Associated Press rapporte que des responsables et analystes du Golfe estiment que Washington a sous-estimé l’exposition de ses alliés arabes à la riposte iranienne. Le même article souligne le mécontentement de partenaires américains qui ont parfois eu le sentiment d’avoir été insuffisamment prévenus et insuffisamment protégés, tandis que des attaques de drones ont touché ou menacé des sites diplomatiques et des infrastructures dans le Golfe. Un analyste cité par AP parle même de “short-sightedness”, de courte vue américaine.  

Cette donnée change la nature du conflit. Les monarchies du Golfe n’apparaissent plus seulement comme des alliées périphériques des États-Unis ; elles deviennent les espaces où se matérialisent les effets de la décision américaine. Michael Ratney, ancien ambassadeur américain en Arabie saoudite cité par AP, résume brutalement le problème : les pays du Golfe, dit-il, devront supporter “the brunt”, le gros du choc de ce qui vient. C’est exactement le contraire d’une projection de puissance réussie. Une superpuissance affirme son autorité quand elle rassure ses alliés. Elle commence à entamer son crédit quand ses partenaires ont le sentiment d’être exposés par elle, puis priés de contribuer au sauvetage.  

Le signal envoyé à la France et aux autres est désastreux

Quand Trump cite nommément la France, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud ou la Chine, il cherche à présenter sa demande comme du “burden sharing”, du partage du fardeau. Mais la scène peut être lue tout autrement. Elle ressemble à l’aveu d’un président qui ne parvient plus à faire coïncider sa rhétorique de domination et la réalité opérationnelle. Car demander à d’autres puissances de sécuriser un détroit menacé à la suite d’une guerre que Washington a contribué à déclencher, c’est leur demander non pas d’accompagner une victoire, mais de contenir une déstabilisation. Ce n’est pas le langage du commandement tranquille. C’est celui d’une puissance qui cherche des amortisseurs.  

Le problème est encore plus aigu pour la France et, plus largement, pour les Européens. Répondre favorablement reviendrait à participer à la sécurisation d’un désordre dont ils n’ont pas fixé l’agenda. Refuser exposerait à l’accusation de passivité face à une route commerciale vitale. Trump déplace donc sur ses partenaires un dilemme qu’il a contribué à créer. Il leur dit, en substance : nous avons porté l’escalade à ce niveau, à vous maintenant d’en gérer les flux, les navires, le pétrole et la stabilité. Là encore, la métaphore de l’enfant fautif n’est pas seulement polémique ; elle éclaire une mécanique d’irresponsabilité transférée.  

La Maison Blanche révèle ses propres angles morts

La faiblesse de Washington se lit aussi dans la manière dont l’administration a dû défendre, après coup, sa prétendue préparation énergétique. Sur son site officiel, la Maison Blanche a publié un texte intitulé “Trump’s Energy Triumph”, précisément pour répondre aux critiques sur le “oil shock” et sur l’absence de plan autour d’Ormuz. Le simple fait qu’une telle pièce de communication soit nécessaire en dit long. Un pouvoir qui maîtrise réellement le terrain n’a pas besoin de publier, au milieu du choc, une brochure polémique pour expliquer qu’il avait tout prévu. Quand la communication devient si visiblement réparatrice, c’est souvent que la stratégie n’avait pas anticipé l’ampleur du contre-effet.  

On touche ici au cœur de la séquence. La guerre n’a pas seulement ouvert un front contre l’Iran ; elle a révélé les angles morts de la décision américaine. D’abord, l’exposition des alliés arabes. Ensuite, la vulnérabilité du commerce énergétique. Enfin, le coût diplomatique d’un leadership qui demande ensuite aux autres de stabiliser la situation. Washington voulait paraître indispensable. Il apparaît soudain dépendant. Il voulait imposer le tempo. Il se retrouve à courir derrière les conséquences. Il voulait démontrer sa suprématie. Il se met à solliciter des escortes internationales pour empêcher que sa propre initiative ne se transforme en crise mondiale plus vaste encore.  

L’influence américaine dans le monde arabe est désormais en jeu

La question dépasse donc le seul détroit d’Ormuz. Elle touche à l’autorité américaine dans le monde arabe. Une puissance conserve son influence quand ses partenaires pensent qu’elle comprend leurs intérêts autant qu’elle défend les siens. Or, depuis le début de cette guerre, ce que beaucoup de capitales arabes voient, c’est un allié qui agit d’abord, expose ensuite la région à la riposte iranienne, puis réclame une solidarité navale et diplomatique pour contenir l’incendie. Le ressentiment qui peut en résulter est profond, même chez des États hostiles à Téhéran. Le New Yorker résumait déjà cette inquiétude en expliquant que, malgré leur animosité envers l’Iran, les alliés arabes de Washington redoutent désormais une extension de la guerre qui déstabiliserait durablement le Golfe.  

Pour Trump, le risque est donc double. Il y a le risque militaire d’un enlisement autour d’Ormuz, avec des navires à escorter, des attaques à prévenir et des marchés à rassurer. Et il y a le risque symbolique d’un déclassement narratif. Le président qui voulait incarner la fermeté apparaît comme celui qui appelle les autres à l’aide après avoir précipité la région dans une zone grise stratégique. C’est en cela que l’image du “gamin qui appelle ses parents” fonctionne : non comme une invective, mais comme la traduction d’un déséquilibre entre la facilité du geste initial et le poids des conséquences qu’il faut ensuite faire porter aux autres.  

Une superpuissance ne se juge pas à sa capacité de frapper, mais à sa capacité de tenir l’après

Le plus sévère, pour Washington, n’est peut-être pas d’avoir demandé de l’aide. Les coalitions maritimes existent, et le partage des responsabilités peut se défendre. Le plus sévère est d’avoir rendu cette demande politiquement humiliante par l’écart entre la mise en scène initiale et la situation présente. Quand un président assure que l’ennemi est “complètement décimé”, puis explique presque dans la foulée que les autres doivent sécuriser la route pétrolière, il transforme une opération censée prouver la maîtrise américaine en aveu involontaire d’inachèvement.  

Ce que révèle la crise d’Ormuz, au fond, c’est une vérité ancienne des guerres mal calibrées : il est toujours plus simple d’ouvrir un conflit que d’en administrer les ondes de choc. Trump a voulu paraître seul aux commandes ; il admet désormais qu’il ne peut pas, seul, rouvrir le passage le plus sensible de la planète énergétique. Dans le Golfe, cette contradiction ne se lit pas comme un détail tactique. Elle se lit comme un test de crédibilité américaine. Et c’est souvent dans l’instant où une puissance demande aux autres de réparer ce qu’elle a contribué à dérégler que son autorité commence à vaciller.  

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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