L’annonce, le 14 septembre, de l’ouverture d’une enquête préliminaire par le Parquet national financier (PNF) français contre Najib Mikati, ancien Premier ministre du Liban jusqu’en février 2025, a secoué le paysage politique et judiciaire libanais ce week-end. Cette procédure, déclenchée par des plaintes pour blanchiment aggravé de capitaux, recel et association de malfaiteurs en bande organisée, vise les mécanismes présumés d’enrichissement frauduleux d’une figure centrale des élites sunnites. À 69 ans, l’homme d’affaires originaire de Tripoli se retrouve dans le viseur d’une justice française déterminée à traquer les flux financiers transfrontaliers, dans un Liban asphyxié par une crise économique et politique sans précédent.
Révélée par les avocats des plaignants, cette enquête survient alors que le gouvernement de Nawaf Salam, formé le 8 février 2025, s’efforce de relancer une économie exsangue. La dette publique s’élève à environ 84 milliards de dollars à fin 2023, selon le Fonds monétaire arabe, avec une stabilisation relative en 2025. L’inflation, qui a culminé à 200 % en 2023, devrait se modérer à 15,2 % cette année, d’après la Banque mondiale, mais plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 20 % avant 2019. Mikati, dont le mandat s’est achevé dans un climat de défiance, incarne pour beaucoup l’opacité d’un système accusé de privilégier les intérêts privés au détriment des finances publiques.
Une plainte étoffée : des accusations aux racines profondes
L’enquête du PNF repose sur une plainte déposée en avril 2024 par le Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban (CVPFCL), appuyé par l’association française Sherpa, spécialisée dans la lutte contre les flux financiers illicites. Ce recours cible Najib Mikati, son frère Taha, et plusieurs membres de leur entourage, notamment leurs enfants, soupçonnés d’avoir servi de prête-noms ou de receleurs. Les chefs d’accusation incluent le blanchiment d’argent en bande organisée, le recel ou la complicité de recel, avec une circonstance aggravante liée à l’organisation criminelle, exposant les mis en cause à des peines pouvant atteindre sept ans de prison et de lourdes amendes.
Un complément de plainte, déposé en avril 2025, apporte des éléments probants supplémentaires. Parmi ceux-ci, un prêt de 300 millions de dollars accordé en 2010 par la Bank Audi, dont les Mikati détiennent 14 % des parts, aurait permis d’augmenter leur participation dans l’institution, une opération questionnant la transparence des financements. Les plaignants pointent aussi un contrat de 1994 entre Investcom, la holding des Mikati, et les États libanais et syrien pour des services télécoms, évalué à plusieurs centaines de millions de dollars. Ce marché aurait engendré des pertes significatives pour les caisses publiques libanaises, avec des fonds détournés vers des paradis fiscaux via des structures panaméennes.
Le patrimoine incriminé illustre l’ampleur de la fortune familiale : yachts amarrés sur la Côte d’Azur, jets privés reliant Beyrouth à Paris, appartements dans les quartiers huppés de la capitale française, à Monaco ou sur la Riviera. Les Pandora Papers de 2021 avaient révélé l’achat d’un appartement monégasque pour 3,5 millions d’euros via une société écran, typique des montages d’évasion fiscale et de blanchiment. Les plaignants estiment que ces structures ont permis de recycler des fonds issus de détournements, alors que le Liban, selon la Banque mondiale en mars 2025, nécessite 11 milliards de dollars pour sa reconstruction post-crises.
Les avocats William Bourdon et Vincent Brengharth, dans un communiqué du 14 septembre, ont déclaré : « Cette enquête va peut-être réduire le pouvoir de nuisance de ceux qui cherchent à tout prix à saper le processus en cours pour que cesse la prédation des intérêts privés sur l’État et l’intérêt public des Libanais. » Sherpa, qui combat la corruption depuis deux décennies, notamment via des affaires de « biens mal acquis » en Afrique, voit dans ce dossier une extension de son action au Moyen-Orient. Une plainte similaire vise Riad Salamé, ex-gouverneur de la Banque du Liban, depuis 2021.
Najib Mikati : d’un empire télécoms à une carrière contestée
Né en 1950 à Tripoli, bastion sunnite du nord, Najib Mikati a bâti sa fortune dans les télécommunications dès les années 1980 via Investcom, opérant dans plus de vingt pays. Classé parmi les dix premières fortunes arabes par Forbes en 2024, avec une richesse estimée à plus de 3 milliards de dollars, il incarne l’ascension d’une élite libanaise dans un système marqué par le confessionnalisme et les alliances régionales.
Premier ministre de 2005 à 2011, Mikati est rappelé en septembre 2021 après l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Son gouvernement de « salut national » obtient 400 millions d’euros à la conférence de Rome en décembre 2024 pour la reconstruction. Mais son mandat est entaché par l’incapacité à former un gouvernement stable avant les législatives de mai 2022 et par des accusations de favoritisme envers des intérêts privés. La dette publique, à 150 % du PIB en 2020 selon le FMI, a été partiellement restructurée, avec des pertes bancaires cumulées de 72 milliards de dollars, selon le département d’État américain en janvier 2025.
La transition vers Nawaf Salam, ancien juge à la Cour internationale de justice, marque un virage. Formé le 8 février 2025, le gouvernement de 24 ministres, dont cinq femmes, vise à transcender les clivages sectaires : Yassine Jaber aux Finances, proche d’Amal ; Rakan Nassereddine à la Santé, affilié au Hezbollah ; Haneen Sayed aux Affaires sociales, économiste indépendante ; Ahmad Hajjar à l’Intérieur, général à la retraite ; Ghassan Salamé à la Culture, géopolitologue. Validé par le président Joseph Aoun, ce cabinet mise sur les réformes, mais reste muet sur l’affaire Mikati. Lors d’une session ministérielle le 5 septembre, Salam a évoqué « l’urgence des réformes institutionnelles » sans nommer son prédécesseur, dans un pays où 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale.
Ce silence reflète les équilibres confessionnels. Mikati, sunnite modéré, conserve une influence à Tripoli, où les tensions avec le Hezbollah, dominant au sud, persistent. L’ONU, via la résolution 1701, presse pour un cessez-le-feu au sud. Antonio Guterres, dans son rapport du 10 septembre, a déploré « l’impunité persistante des élites économiques », sans citer Mikati, mais en pointant un frein à la stabilisation.
Le PNF : une justice transnationale en action
Créé en 2013, le PNF excelle dans les enquêtes sur la corruption transfrontalière, avec des pouvoirs de perquisition, de saisie et de coopération via Eurojust. L’enquête préliminaire, pouvant durer deux ans, collectera des preuves via des commissions rogatoires au Liban, en Suisse ou en France. Les liens avec la Bank Audi France, gérant une clientèle moyen-orientale, sont scrutés : le prêt de 300 millions de dollars de 2010, sans garanties apparentes, a boosté la participation des Mikati de 5 % à 14 % dans une banque ayant provisionné 1,2 milliard de dollars de pertes en 2023.
La famille Mikati a réagi dans un communiqué du 15 septembre. Najib Mikati affirme : « L’origine de notre patrimoine familial est entièrement transparente, légitime et conforme à la législation. J’ai toujours agi dans le strict respect de la loi, tout comme les membres de ma famille. » Il exprime sa « pleine confiance en l’indépendance et la rigueur de la justice française » et sa disponibilité à fournir des informations, invoquant la présomption d’innocence. Ce ton contraste avec ses déclarations de 2021, qualifiant les Pandora Papers de « diffamation ».
Le ministère français de la Justice reste discret, mais des sources diplomatiques évoquent une intensification de la lutte contre la corruption libanaise. Depuis 2021, Paris a gelé 500 millions d’euros d’avoirs d’officiels libanais, avec les États-Unis et l’UE. Le ministre Jean-Noël Barrot, lors d’un entretien avec Youssef Rajji le 12 septembre, a insisté : « La gouvernance transparente est une condition pour débloquer les aides internationales. » Les 1 milliard d’euros promis à Paris en mars 2025 restent partiellement gelés.
Répercussions à Tripoli : un fief sunnite sous pression
À Tripoli, l’annonce suscite stupeur et résignation. Avec un chômage à 60 % et des heurts sporadiques avec des groupes islamistes, la ville craint une déstabilisation. Des notables sunnites, proches du Courant du Futur d’Abdel Rahman Mikati, dénoncent une « instrumentalisation politique » affaiblissant les sunnites face au Hezbollah. Le CVPFCL, lui, y voit une chance : « Ces élites ont saigné le pays », confie un porte-parole anonyme, citant 150 000 emplois perdus dans les télécoms depuis 2019.
Le gouvernement Salam, avec des figures comme Mohammad Haïdar au Travail, navigue prudemment. Le 5 septembre, le ministre de l’Information Paul Morcos a lancé le plan « Bouclier de la patrie » pour confisquer les armes illégales en trois mois, soutenu par le Conseil des ministres. Ce projet coïncide avec 170 violations du cessez-le-feu au sud recensées par l’ONU depuis janvier 2025. L’affaire Mikati complique les alliances : Salam, anti-Hezbollah mais indépendant, dépend du soutien sunnite pour ses réformes fiscales, validées par le FMI en juillet avec un budget soumis le 29 juillet.
La Banque mondiale note, le 10 septembre, une hausse de 5 % des transferts de capitaux vers l’étranger, signe d’une fuite persistante. Yassine Jaber, le 13 septembre, a réaffirmé l’audit des comptes publics de 2021 à 2024 : « Aucune impunité ne sera tolérée. » Le chômage, à 29,6 % en 2022 selon la Banque mondiale, reste élevé, avec une dollarisation croissante protégeant certains ménages mais exposant d’autres à l’inflation.
Un enjeu géopolitique : Paris, Téhéran et Washington en toile de fond
L’enquête s’inscrit dans un contexte régional tendu. La France, ex-mandataire, utilise ces procédures pour pousser des réformes. Emmanuel Macron, lors d’un appel avec Salam le 24 juillet, a déclaré : « La lutte contre la corruption est une condition sine qua non à l’aide européenne. » Les États-Unis, via l’ambassadeur Lisa Johnson, saluent l’enquête comme un « pas vers la reddition des comptes ». Depuis 2020, Washington a sanctionné 25 officiels libanais, avec 7 milliards de dollars exfiltrés entre 2019 et 2023, selon le Trésor américain le 8 septembre.
L’UE prépare un audit en octobre sur les télécoms, fief des Mikati. Le Hezbollah, allié de l’Iran, reste discret, mais un député a déclaré le 6 septembre : « Nous ne renoncerons pas à nos armes. » Salam, dont le cabinet inclut Rakan Nassereddine à la Santé, a obtenu 500 millions d’euros d’aide qatarie le 11 septembre.
Le PNF compile les déclarations fiscales des Mikati de 2005 à 2024, avec des auditions possibles d’ici Noël. Taha Mikati pilote Investcom en Afrique. Une coopération avec la Suisse pourrait révéler des comptes dormants, et des documents syriens, liés aux contrats de 1994, sont envisagés. La Cour des comptes libanaise, réactivée en juin, audite ces contrats, estimant un manque à gagner de 500 millions de dollars.
La famille Mikati, employant 15 000 personnes, défend sa fortune : « Nous avons investi dans le pays », a déclaré Najib Mikati en janvier 2025. Les plaignants pointent 2 milliards de dollars de dettes non remboursées par Investcom en 2022. Les transferts de capitaux, à 30 % du PIB en 2022 selon la Banque mondiale, fuient toujours, avec 1,5 million d’émigrés depuis 2019. Le ministère de la Justice, sous Adel Nassar, promet une loi anti-blanchiment alignée sur le GAFI, mais 170 enquêtes sur des détournements stagnent, avec un budget judiciaire à 2 % des fonds alloués en 2024. À Beyrouth, les marchés s’inquiètent : une chute de Mikati pourrait ébranler les équilibres sunnites, dans un pays où la croissance, projetée à 4,7 % en 2025 par la Banque mondiale, reste fragile.



