jeudi, février 19, 2026

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Fiscalité de crise: pourquoi la TVA et l’essence sont des choix politiquement toxiques

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Un paquet fiscal conçu pour financer l’urgence plutôt que pour refonder la confiance

Le 19 février 2026, l’exécutif met sur la table un paquet fiscal concentré sur des instruments à rendement rapide et à impact immédiat. La taxe sur la valeur ajoutée est annoncée à 12% après une hausse d’un point, le prix de la jerricane de 20 litres d’essence est relevé avec une augmentation annoncée à 300 000 livres libanaises, et des droits supplémentaires sont prévus sur les conteneurs de fret. La communication officielle insiste sur l’objectif: dégager des ressources afin de soutenir les revenus du secteur public. Paul Morcos détaille une augmentation équivalente à six salaires mensuels, calculée sur la base de référence de 2019, située dans une fourchette de 100 à 120 dollars par mois. Il précise que l’augmentation prend la forme d’une indemnité mensuelle séparée, non intégrée au salaire de base. Il avance environ 251 000 bénéficiaires, employés et retraités, et chiffre le coût annuel à environ 800 millions de dollars. Il lie toutefois le versement à l’adoption par le Parlement d’une loi relevant la TVA, sans annoncer d’échéance pour ce vote.  Cette architecture, dès l’instant où elle est exposée, fabrique une asymétrie psychologique. Le prélèvement sur l’essence est perçu comme certain et immédiat, parce qu’il s’affiche au moment du plein et parce qu’il se répercute instantanément dans les prix de transport. La TVA est perçue comme imminente même si elle doit être votée, car les acteurs économiques ajustent souvent leurs tarifs dès l’annonce d’un changement fiscal. L’indemnité promise, elle, est perçue comme conditionnelle et donc incertaine, car elle dépend d’un processus législatif dont le calendrier n’est pas maîtrisé par l’exécutif. Dans un pays où la confiance dans l’exécution est un sujet central, ce décalage entre l’effort demandé maintenant et la compensation promise plus tard rend la décision politiquement inflammable.

Le caractère “toxique” ne tient pas seulement à la somme des taxes. Il tient au fait que le paquet impose une redistribution conflictuelle avant d’offrir un récit de réforme. La fiscalité sur la consommation touche l’ensemble de la population, y compris des ménages qui n’attendent aucune revalorisation. En face, la revalorisation annoncée concerne le secteur public, ce qui crée immédiatement une lecture en termes de gagnants et de perdants. Cette lecture s’accentue parce que l’indemnité n’est pas intégrée au salaire de base, donc elle est perçue comme plus fragile, plus susceptible d’être réduite, modulée, ou suspendue si la recette ne suit pas. La décision place aussi l’État dans une posture défensive. Paul Morcos insiste sur la nécessité d’améliorer la collecte, de suivre l’exécution des ordres de recouvrement et de renforcer la surveillance des points de passage afin d’augmenter les recettes.  Ce passage est un point de bascule, car il est entendu comme un aveu: si l’État doit renforcer la collecte, c’est qu’une partie de la recette “n’existe pas” aujourd’hui, non parce que l’impôt est trop bas, mais parce qu’il est mal exécuté. Dans un tel contexte, une hausse de TVA et une taxe sur l’essence cessent d’être des outils budgétaires. Elles deviennent un test de légitimité: la population accepte-t-elle de payer davantage quand le même État reconnaît qu’il ne maîtrise pas encore ses propres canaux de collecte et de contrôle.

TVA à 12%: un impôt large qui devient un accélérateur d’injustice ressentie et de hausse des prix

La TVA est choisie parce qu’elle est large, parce qu’elle est relativement simple à lever en théorie et parce qu’elle produit des recettes sans exiger, sur le papier, une administration fiscale capable de vérifier chaque revenu. Elle fonctionne par la consommation, donc elle touche un volume important de transactions. C’est précisément cette efficacité comptable qui la rend politiquement explosive. Une taxe sur la consommation frappe sans distinguer le revenu, et cette neutralité apparente se transforme, dans la réalité sociale, en injustice ressentie. Un ménage modeste consacre une part plus élevée de son budget à l’alimentation, aux produits de base, aux frais de transport, aux services essentiels, et il dispose de peu de marge pour “réduire” sa consommation. Dans une économie où l’importation pèse lourd, la TVA se répercute rapidement sur les prix à la caisse, et elle peut s’additionner à d’autres coûts d’entrée qui augmentent en parallèle, notamment ceux liés à l’acheminement et au fret. Une source du lot insiste sur le fait que le pays dépend des importations et que des taxes de ce type se transmettent directement à la hausse des prix, ce qui renforce la perception d’un choc inflationniste.  Dans ce cadre, le débat public ne se focalise pas sur la théorie fiscale. Il se focalise sur une question immédiate: combien coûteront les courses et les services du quotidien, et à quelle vitesse la hausse se répercutera. Même si la TVA doit être adoptée par une loi, l’annonce suffit à changer les anticipations. Or, dans un marché qui a vécu de fortes volatilités, les anticipations se transforment vite en hausses réelles, parfois avant même l’entrée en vigueur du texte.

Le second problème de la TVA, qui la rend “toxique”, est l’effet de prétexte. Dans un environnement de faible confiance, l’annonce d’une hausse de TVA devient un argument utilisé pour augmenter les prix au-delà du coût réel, sous couvert de “charges” et d’incertitude. L’État tente de contrer cette dérive par un discours sur l’exécution, mais ce discours peut se retourner contre lui. Quand Paul Morcos explique que le gouvernement veut améliorer la collecte et renforcer la surveillance des points de passage,  il confirme implicitement que des fuites existent aujourd’hui, que la fraude ou la sous-déclaration sont un sujet, et que la recette potentielle n’est pas captée. Dans l’opinion, cette confirmation nourrit une question simple: pourquoi commencer par taxer davantage la consommation, au lieu de démontrer d’abord une capacité de contrôle sur les fuites, les circuits informels et les zones grises. La TVA devient alors le symbole d’une solution de facilité. Elle est ressentie comme rapide, mais elle ne répond pas à la demande sociale centrale, qui est celle d’une équité visible. Elle est ressentie comme généralisée, donc aveugle, et sa légitimité dépend d’un État capable de prouver qu’il traite aussi les zones d’impunité fiscale. Dans une crise prolongée, ce “contrat moral” est un facteur décisif. Sans contrat moral, la TVA n’est pas une réforme. C’est une provocation.

L’essence: visibilité immédiate, rendement rapide, et diffusion totale dans le coût de la vie

La taxe sur l’essence est politiquement plus dangereuse encore que la TVA, parce qu’elle est visible, tangible, et instantanément vécue. Le prix du carburant n’est pas un chiffre abstrait. Il est affiché, payé, et commenté chaque jour. L’augmentation annoncée sur la jerricane de 20 litres, présentée dans la communication officielle, est de 300 000 livres libanaises.  Une analyse chiffrée du même lot décrit la mesure comme un prélèvement additionnel de 320 000 livres par jerricane, équivalant environ à 3,5 dollars, puis la convertit en coût par mille litres et par tonne importée.  Cette analyse cite un volume d’importations attribué aux statistiques douanières, environ 2,2 millions de tonnes d’essence importées en 2025, et en déduit une recette annuelle attendue d’environ 534 millions de dollars si la consommation reste proche de l’année précédente.  Ce calcul explique pourquoi l’État privilégie le carburant. Le rendement est important, l’assiette est large, et la collecte est relativement simple à capter, parce qu’elle s’effectue sur un produit importé et distribué. Mais cette rationalité budgétaire se heurte à la rationalité sociale. Une taxe sur l’essence n’affecte pas seulement les automobilistes. Elle affecte le coût des déplacements des salariés, le prix des courses, la livraison, les services, les taxis, les bus, et toute l’économie des trajets, dans un pays où les alternatives de transport collectif restent limitées.

Cette diffusion transforme le carburant en multiplicateur d’inflation. Le choc ne s’arrête pas à la pompe. Il se propage à la chaîne logistique, puis au commerce, puis à la table. Une source du lot décrit d’ailleurs un phénomène très concret: la hausse des taxes et du carburant neutralise une promesse de panier à prix réduit pendant le Ramadan, et des prix alimentaires montent au lieu de baisser.  Ce passage est politiquement central, car il montre comment une décision budgétaire se convertit en expérience immédiate pour les ménages. Une taxe sur l’essence devient “toxique” lorsque les familles peuvent l’associer à une augmentation du pain, des légumes, des produits de base, et pas seulement à un surcoût de plein. La défiance se nourrit aussi du risque d’amplification. Dans un climat d’instabilité, des acteurs économiques majorent parfois les prix pour se couvrir contre l’incertitude, ou parce qu’ils anticipent d’autres hausses. La taxe sur l’essence, parce qu’elle touche la logistique, fournit un argument universel pour justifier ces augmentations. Même lorsque l’augmentation réelle de coût est limitée, la perception d’un “tout augmente” s’installe. C’est ce qui rend la mesure explosive: elle est comprise comme la première pièce d’un domino, et non comme un prélèvement isolé.

Contenir la hausse des prix: promesses de stabilisation, limites économiques et fragilité institutionnelle

La réaction du pouvoir montre à quel point l’impact sur les prix est une crainte majeure. Amer Al Bassat, ministre de l’Économie et du Commerce, apparaît dans les sources comme multipliant les contacts avec les secteurs de l’alimentation et des biens essentiels afin de limiter l’emballement.  Des engagements sont mentionnés de la part du syndicat des propriétaires de supermarchés et de l’Union des syndicats des boulangers, qui se seraient engagés à maintenir les prix en vigueur.  Cette séquence est révélatrice. Elle signifie que la bataille politique ne se joue pas seulement au Parlement, mais dans les rayons et chez les boulangers. Le gouvernement comprend que si la hausse fiscale se transforme en hausse alimentaire, le conflit devient beaucoup plus dangereux. La tentative de “geler” les prix est donc une stratégie de prévention sociale, autant qu’une mesure économique. Mais cette stratégie est aussi fragile, car elle repose sur des engagements de court terme, sur une discipline des acteurs privés, et sur une capacité de contrôle qui doit être prouvée dans la durée. Or la hausse du carburant renchérit objectivement la distribution. Les droits sur conteneurs renchérissent le coût d’entrée de certaines marchandises. Et la TVA annoncée alimente les anticipations. Dans un tel environnement, maintenir les prix constants exige soit une compression des marges, soit un contrôle strict, soit des compensations indirectes. Chacune de ces solutions a un coût et des limites.

La fragilité institutionnelle amplifie la toxicité. D’un côté, l’État annonce vouloir améliorer la collecte et renforcer la surveillance des points de passage afin d’accroître les recettes.  De l’autre, une grève est annoncée dans l’administration publique par la Ligue des employés de l’administration publique, ce qui signale une machine étatique sous tension au moment même où elle devrait être mobilisée pour contrôler, collecter et exécuter.  Cette contradiction est lourde de conséquences. Un État qui promet des contrôles renforcés doit disposer d’agents, d’inspections, de procédures et de continuité administrative. Si l’administration ralentit, les contrôles se raréfient, les procédures de recouvrement se bloquent, et la crédibilité des annonces se dégrade. À cela s’ajoute l’incertitude législative. La TVA doit être votée, donc elle devient une matière de négociation. Farid Al Boustany, président de la commission de l’Économie, est cité indiquant que la commission étudie un plan présenté par le ministre de l’Économie avant de prendre position, et qu’une hausse de taxes crée de l’inflation qui touche l’ensemble de la population.  Cette prudence ouvre une séquence où le calendrier et les conditions du vote peuvent changer, et où la promesse salariale peut être retardée, ce qui crée un second front social. Le paquet fiscal devient ainsi un mécanisme à plusieurs étages, et chacun de ces étages peut déclencher une crise: prix, collecte, vote, exécution, puis salaires.

Contestation et légitimité: judiciarisation, encadrement de la rue et fracture sociale

La “toxicité” se mesure enfin à la manière dont la contestation se structure. Un recours devant le Conseil d’État est annoncé contre la décision liée à la taxe sur l’essence. Les sources précisent que le syndicat des propriétaires d’autobus et de voitures publiques et des bureaux de transport sont à l’origine du recours, via leur avocat Fadi Al Hajjar.  Le fait qu’un avocat soit nommé et que des organisations professionnelles soient identifiées donne une forme précise à l’opposition. La bataille n’est pas seulement sociale. Elle devient juridique. Une contestation juridique a un avantage: elle dure, elle impose des étapes, elle oblige l’État à répondre, et elle permet de maintenir une pression même si la rue est contenue. Or un encadrement sécuritaire est également décrit comme visant à empêcher les blocages routiers, les violences et les atteintes aux biens publics et privés.  Dans ce contexte, la judiciarisation devient une voie privilégiée. Elle correspond à une colère réelle, mais canalisée vers des institutions, surtout lorsque le blocage des routes est empêché. Cette situation redistribue le rapport de force: le pouvoir garde l’ordre public, mais il s’expose à une bataille de légalité et à un débat parlementaire qui peut durer.

La dimension la plus dangereuse, politiquement, reste la fracture sociale. La revalorisation annoncée cible le secteur public, tandis que les taxes touchent tout le monde. Le débat se transforme en concurrence entre souffrances. Les agents publics, dont les revenus ont été érodés, réclament une compensation. Les ménages non bénéficiaires voient leur coût de la vie augmenter sans perspective de hausse de revenu. Dans un tel contexte, le moindre récit de “gaspillage” ou d’“impunité” devient un accélérateur de rejet. Tarek Al Daoud, vice-président du Mouvement de lutte arabe, est cité décrivant les décisions fiscales comme une punition collective d’une population épuisée, en ciblant la hausse de la TVA et les prélèvements sur les carburants, et en opposant ces mesures à l’absence de traitement du gaspillage et de l’impunité.  Cette critique est efficace parce qu’elle transforme le débat fiscal en débat de gouvernance. Elle dit, en substance, que l’État commence par ponctionner la consommation plutôt que de prouver qu’il contrôle ses fuites et ses dérives. Tant que cette preuve n’est pas visible, la TVA et l’essence resteront des taxes politiquement toxiques, non seulement parce qu’elles coûtent, mais parce qu’elles sont interprétées comme le signe d’un État qui prélève plus vite qu’il ne répare.

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