« Nous avons contracté cette curieuse habitude de tenir pour médiocre tout artiste qui ne commence par choquer et par être suffisamment injurié ou moqué. Qui ne nous heurte ou ne nous fait hausser les épaules est imperceptible. On en conclut qu’il faut choquer, et l’on s’y consacre » ; et plus loin : « J’observe que l’allure de la modernité est toute celle d’une intoxication. Il nous faut augmenter la dose, ou changer de poison. Telle est la loi. De plus en plus avancé, de plus en plus intense, de plus en plus grand, et toujours plus neuf, telles sont ses exigences, qui correspondent nécessairement à quelque endurcissement de la sensibilité. Nous avons besoin, pour nous sentir vivre, d’une intensité croissante des agents physiques et de perpétuelle diversion » 1 (Degas, danse, dessin, « Idées/Gallimard », 1965, p. 135 et 179-181). « C’est ainsi que l’ère de l’esthétique, qui confie à la sensibilité le soin de juger le beau, ne cultive pas cette même sensibilité, mais « l’endurcit » au contraire ».  2  Jacques Darriulat. 2007.

Le Libanais souffre de tout ce que l’état est censé lui offrir. Il attend depuis 1943 le moment où on lui annonce que cette fois ci et pour de bon, les choses vont se rétablir et qu’il sera également considéré comme un citoyen à part entière. Néanmoins, ses alternatives se mesurent aux dépendances évolutives. Elles concernent autant les obligations familiales, les convenances aux rituels de la communauté que le suivi bon gré malgré des décideurs politiques. L’expectative d’éventuels nouveaux élus fait déjà rêver le libanais d’un avenir prospère! Il demeure pourtant bien perplexe et distant quant à la participation spontanée aux projets de sa nation alors que dans tout pays proprement démocratique, la culture pro-active d’une vie citoyenne, la différence constructive et l’engagement  composent le nerf de la nation.

Chez nous, quand l’enfant et l’adolescent ajustent leurs pas, il les font selon les critères de l’autorité permanente, la surprotection et l’individualisme. Ils finissent par faire prévaloir le succès des convenances multiples. Ainsi, pour des générations parentales jusqu’aux héritages politiques successifs et multiformes, un libanais réussit est celui qui agit tel qu’il faut sans rien égratigner ni changer au contexte. Celà conduit insensiblement aux attitudes et gestes typiques suivants: Grandir comme les autres, plaire socialement -famille et communauté d’abord- ne valider la cohérence personnelle qu’ensuite ou la garder pour soi et subir les conventions  justes ou fausses, sans devoir considérer un refus ou une indignation comme de légitimes intolérances à des incohérences.

Comment peut-on donc grandir et devenir adulte selon la dépendance de ceux à qui nous devons car « ils nous ont fait grandir »? Comment démarquer une évolution personnelle sans avoir reçu l’autorisation ni la considération du choix libre et responsable? Celui qui indique la façon ordinaire d’être citoyen. Nous reste t-il en dernier recours la frénésie des formes esthétiques, afin de confirmer enfin un libre choix qui déforme les formes, installe des apparences trompeuses et se moque du précieux naturel qui nous distingue?!