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Béchara Raï rejette la guerre imposée

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Le patriarche maronite Béchara Raï a replacé dimanche le débat libanais sur un terrain que la guerre a souvent relégué au second plan : celui de l’État, de la souveraineté et de la paix civile. À Bkerké, lors d’une messe organisée sous le signe de la solidarité avec les déplacés du Sud, Béchara Raï a dénoncé « cette guerre imposée », jugée refusée à la fois par la population et par l’État, et affirmé que la paix ne pouvait ni se décréter par la force ni se consolider par les armes seules. Dans un Liban suspendu à une trêve de dix jours encore fragile, sa parole dépasse largement le cadre pastoral. Elle s’inscrit dans une séquence politique où se croisent la question du cessez-le-feu, le retour des habitants vers des localités ravagées, la reprise des négociations et la redéfinition du rôle de l’État sur l’ensemble du territoire.

À première lecture, le propos semble fidèle à une ligne ancienne de Bkerké : refus de la guerre, priorité donnée à l’autorité de l’État, défense du vivre-ensemble et appel à une issue politique. Mais le moment change sa portée. Le pays sort de plusieurs semaines de combats intenses entre Israël et le Hezbollah. Une trêve de dix jours est entrée en vigueur le 16 avril sous médiation américaine. Elle doit ouvrir, en théorie, une phase de négociations plus larges. Dans le même temps, des milliers de déplacés ont commencé à reprendre la route du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, souvent pour découvrir des maisons détruites ou inhabitables. Le patriarche parle donc dans un pays qui n’a pas seulement peur d’une reprise des frappes. Il parle à une société qui redoute que la guerre laisse derrière elle un vide politique, une fracture morale et un nouvel affrontement sur la définition de la souveraineté.

La scène de Bkerké n’avait rien d’anodin. La liturgie a réuni un large éventail d’acteurs religieux, sociaux et institutionnels, en présence notamment du nonce apostolique, de responsables ecclésiaux, de représentants d’associations caritatives, d’élus et de délégations venues de dizaines de localités du Sud. Cette composition donnait à la cérémonie une portée plus large qu’un simple temps de prière. Elle faisait de l’homélie un moment d’adresse publique à un pays dispersé entre deuil, fatigue et incertitude. Le patriarche a d’ailleurs placé au centre de sa parole les habitants des régions frontalières, présentés comme un « rempart » du pays, non comme une périphérie sacrifiée.

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Ce choix du vocabulaire compte. En qualifiant les habitants du Sud de « rempart de la nation », Béchara Raï reprend une expression forte qui vise à réintégrer la frontière dans l’imaginaire national commun. Il ne parle pas d’une zone laissée à sa seule logique militaire. Il parle d’une composante du pays, exposée, blessée, mais pleinement inscrite dans la continuité de l’État. Ce déplacement n’est pas rhétorique seulement. Il cherche à éviter que le sort des localités frontalières ne soit confisqué par les seuls récits de guerre, de résistance ou de sécurité régionale. Le patriarche ramène la question à un niveau civil : celui des habitants, des droits, de la présence humaine et de la protection publique.

Béchara Raï replace la paix sous l’autorité de l’État

Le cœur politique de l’homélie se trouve dans une formule désormais centrale dans le débat libanais : la paix doit se construire « sous la seule bannière de l’État », avec la protection de la souveraineté sur tout le territoire et « l’unité des armes ». Par cette expression, Béchara Raï ne se contente pas d’appeler à la fin des combats. Il réintroduit la question du monopole de la décision militaire et sécuritaire. Dans le Liban actuel, un tel rappel a une portée immédiate. La trêve annoncée le 16 avril prévoit que les forces de sécurité libanaises soient reconnues comme seules responsables de la souveraineté et de la défense nationales, tout en ouvrant la voie à des négociations directes facilitées par les États-Unis.

Le patriarche ne cite pas ce texte dans le détail, mais son message s’inscrit clairement dans le même champ de tension. D’un côté, l’État libanais cherche à reprendre l’initiative politique dans une phase diplomatique qu’il veut encadrer. De l’autre, le Hezbollah a déjà rejeté toute lecture de la trêve qui affaiblirait sa légitimité militaire ou ouvrirait la voie à un traitement unilatéral de la question de ses armes. Dans ce contexte, quand Béchara Raï plaide pour l’unité des armes, il parle moins d’un principe abstrait que d’un point de friction central de l’après-guerre. Son propos résonne comme un rappel de doctrine institutionnelle : aucune paix durable ne peut s’installer si la décision de guerre et de paix reste éclatée.

Cette ligne n’est pas nouvelle à Bkerké. Depuis des années, le patriarcat maronite défend l’idée que le Liban ne peut tenir sans neutralité active, sans institutions fortes et sans autorité étatique claire. Mais la nouveauté, aujourd’hui, tient à la densité du contexte. Le président Joseph Aoun a lui-même affirmé, le 17 avril, qu’il fallait passer du cessez-le-feu à des « accords permanents » préservant les droits des Libanais, l’unité du territoire et la souveraineté nationale. Il a aussi assuré que le Liban devait décider par lui-même et ne plus être « une arène pour les guerres des autres ». La convergence de ton entre Baabda et Bkerké ne signifie pas identité complète des approches, mais elle dessine une même ligne rouge : la guerre ne doit pas déboucher sur un nouvel effacement de l’État.

Le terme d’« unité des armes » mérite d’être lu avec précision. Dans le lexique libanais, il ne vise pas seulement la coordination militaire. Il renvoie à la hiérarchie de la décision et à la légitimité de l’usage de la force. Béchara Raï ne propose pas ici une formule de compromis floue. Il rappelle que la souveraineté ne se partage pas selon les circonstances et que l’État, s’il veut protéger ses citoyens, doit être reconnu comme l’autorité ultime sur la totalité du territoire. Cette insistance est d’autant plus significative que la trêve actuelle laisse en suspens plusieurs points sensibles, notamment le retrait israélien des zones tenues au sud et le cadre précis des négociations à venir.

Une homélie construite autour du Sud déplacé et meurtri

L’autre dimension essentielle de la prise de parole tient à son ancrage humain. Béchara Raï n’a pas parlé du Sud comme d’un simple théâtre stratégique. Il a parlé à des délégations venues de soixante-trois localités représentées à Bkerké pour prier pour les victimes, les blessés et leurs familles. Ce détail donne une profondeur concrète à son homélie. Il montre que son intervention s’inscrit dans un moment où la question du retour, de l’hébergement, de l’aide et de la reconstruction pèse déjà sur la vie quotidienne. D’après les informations remontées du terrain depuis l’entrée en vigueur de la trêve, de nombreux habitants revenus vers leurs villages ou leurs quartiers ont retrouvé des habitations détruites, des infrastructures coupées et un environnement qui rend souvent tout séjour durable impossible.

Le patriarche met ainsi en avant une réalité que le débat stratégique tend parfois à effacer : il y a au Liban une population civile qui ne peut pas vivre en régime de suspension permanente. Lorsqu’il affirme que ceux qui sont restés dans leurs villages ou qui y demeurent encore dans l’angoisse ont droit à la sécurité, à l’aide et à la préservation de leur présence, il traduit en langage moral et politique une exigence très concrète. Il ne demande pas seulement de la compassion. Il rappelle une obligation de protection, fondée à ses yeux sur le droit, le devoir et les normes internationales.

Cette approche a un effet important sur la lecture du conflit. Elle retire à la guerre une partie de sa grandeur abstraite pour la ramener à son coût réel. Les habitants du Sud ne sont plus présentés comme des silhouettes héroïques perdues dans le décor du front. Ils sont des citoyens dont la continuité de vie a été brisée. En ce sens, l’homélie de Bkerké ne se contente pas de condamner la guerre au nom d’un idéal moral. Elle la rejette au nom de ses conséquences concrètes : déplacement, destruction, incertitude, épuisement et rupture du lien ordinaire entre la personne et son lieu de vie.

Le choix de célébrer une « journée de l’amour et de la solidarité » va dans la même direction. Il ne s’agit pas d’un slogan liturgique détaché du contexte. C’est une manière de replacer la solidarité nationale avant le tri des appartenances. Dans le Liban des derniers mois, la question du Sud a souvent été lue à travers les affiliations partisanes, les calculs régionaux et les rapports de force militaires. Béchara Raï tente au contraire de produire un langage commun, centré sur les victimes, les déplacés et les communautés locales. Là encore, le geste est politique. Il cherche à rouvrir un espace national au-dessus des récits de camp.

La guerre imposée, une expression lourde de sens

La formule la plus citée du sermon est aussi la plus délicate : « cette guerre imposée » serait rejetée « par le peuple » et « par l’État ». En apparence, la phrase est simple. En réalité, elle concentre une lecture entière du moment libanais. Parler d’une guerre imposée, c’est suggérer que le pays n’a pas souverainement choisi cette séquence. C’est dire que le Liban a été entraîné dans une logique qui le dépasse, ou qui a été décidée hors du cadre national commun. Cette expression entre en résonance avec les propos récents du président Aoun, qui a déclaré que le Liban ne devait plus être un terrain de jeu pour des acteurs extérieurs ni l’arène de guerres qui ne sont pas les siennes.

Mais Béchara Raï ajoute un élément plus tranchant encore : cette guerre serait refusée non seulement par la population, mais aussi par l’État. Il signifie ainsi qu’il existe, au plus haut niveau de la légitimité nationale, un refus de voir le pays enfermé dans une confrontation durable. La phrase sert aussi à dessiner une ligne de séparation. D’un côté, un État, une société, des citoyens, des institutions religieuses et civiles qui veulent sortir du cycle guerrier. De l’autre, une logique de conflictualité qui persiste et qui prétend parler au nom de la protection nationale tout en exposant le pays à de nouveaux ravages.

Ce passage ne constitue pas une désignation nominative. Le patriarche ne cite pas explicitement le Hezbollah. Mais dans le climat actuel, l’allusion est claire pour une grande partie de la scène politique. Elle vise moins à entrer dans une polémique partisane qu’à rappeler un principe : aucune force, quelle que soit sa légitimité proclamée, ne peut durablement substituer sa logique propre à celle de l’État sans produire une crise de souveraineté. C’est à cet endroit précis que l’homélie rejoint le débat de fond sur l’avenir du Liban au lendemain de la trêve.

La prudence de ton n’efface pas la fermeté du fond. Béchara Raï ne cherche pas l’escalade verbale. Il ne dramatise pas la fracture nationale. Il avance par formulations mesurées, mais chacune porte. Dire que la paix ne se construit ni par la violence ni par la force, c’est aussi contester l’idée selon laquelle la seule accumulation de moyens militaires finirait par produire un ordre stable. Dire que la guerre est rejetée par l’État, c’est remettre en cause la prétention de tout acteur armé à confondre sa stratégie avec l’intérêt national.

Une parole religieuse qui prend une fonction civique

La structure même de l’homélie mérite attention. Le patriarche part du récit évangélique des disciples d’Emmaüs, marche de déception et de recommencement, pour rejoindre progressivement la situation libanaise. Ce choix n’est pas fortuit. Il lui permet de passer du registre spirituel à une parole publique sans transformer le sermon en discours partisan. L’image d’une route où l’on croit que tout est fini, avant qu’un sens nouveau n’apparaisse, sert de pont entre la liturgie pascale et le moment national. Le message est clair : le pays ne doit pas lire les destructions présentes comme une fatalité sans issue.

Ce dispositif rhétorique produit un double effet. Il donne d’abord à l’auditoire un langage de consolation. Les déplacés, les familles endeuillées, les habitants qui reviennent dans des maisons détruites entendent que leur épreuve n’est pas niée et qu’elle s’inscrit dans un horizon de sens. Mais il permet aussi au patriarche de reformuler politiquement l’espérance. Le retour à la vie commune, dans son propos, ne passe pas par un miracle abstrait. Il exige une médiation institutionnelle, des négociations sérieuses, un cadre étatique, une restauration de la souveraineté et un projet de paix.

C’est là que la parole religieuse prend une fonction civique. Au Liban, les autorités religieuses ont souvent servi de caisse de résonance communautaire. Béchara Raï, lui, s’efforce ici de parler en gardien d’un principe plus large. Il ne s’adresse pas seulement aux maronites ni aux seules institutions catholiques présentes à Bkerké. Il parle du Liban comme ensemble politique menacé par la fragmentation. C’est ce qui explique l’équilibre de son discours : une compassion concrète pour les habitants du Sud, mais aussi une défense nette du cadre étatique unique.

Cette dimension civique se retrouve dans la présence autour de lui d’organisations caritatives et sociales. L’après-guerre ne sera pas seulement affaire de diplomatie ou de sécurité. Il reposera aussi sur les réseaux d’entraide, de soins, d’hébergement et de reconstruction morale des communautés. En donnant à ces acteurs une visibilité au sein même de la célébration, Bkerké suggère qu’une autre hiérarchie des urgences doit prévaloir : aider, réparer, reloger, soigner, reconstruire le lien social avant de laisser la logique des camps reconfigurer seule le paysage.

Ce que dit Bkerké des négociations en cours

Béchara Raï demande que la trêve de dix jours se transforme en arrêt de la guerre puis en paix « permanente, globale et juste », obtenue par un dialogue sérieux et des négociations diplomatiques. La formule est importante. Elle valide le principe d’une sortie négociée, à rebours des discours qui posent la guerre comme seule grammaire efficace. Elle s’inscrit aussi dans le moment actuel, où l’accord annoncé le 16 avril ouvre précisément une phase de discussions facilitées par Washington entre le Liban et Israël.

Le patriarche prend toutefois soin d’encadrer cette perspective. Il ne parle ni de normalisation, ni d’abandon, ni de paix imposée de l’extérieur. Il insiste sur le sérieux, le désintéressement et la justice. Ce vocabulaire est essentiel dans un pays où l’idée même de négociation directe avec Israël provoque des fractures immédiates. En rappelant que la paix ne se « force » pas, Béchara Raï tente de tenir ensemble deux exigences difficiles : sortir du cycle militaire sans transformer la diplomatie en nouvelle humiliation nationale.

La formule peut aussi être lue comme un avertissement aux médiateurs. Une paix durable ne pourra pas résulter d’un simple arrangement tactique ou d’un texte rédigé loin du terrain. Elle devra être politiquement recevable au Liban, crédible sur la souveraineté, praticable sur la sécurité et supportable socialement pour les populations qui paient le prix de la guerre. Sous cet angle, l’homélie de Bkerké rejoint un sentiment plus large dans le pays : la fatigue de la guerre n’efface ni la sensibilité à la dignité nationale ni la méfiance envers les solutions conçues sans ancrage local.

Le contexte sécuritaire renforce encore cette prudence. Malgré la trêve, le climat reste instable. Des habitants revenus au Sud disent craindre une reprise des bombardements. Des zones sont dévastées. Des incidents ont déjà rappelé que le cessez-le-feu n’efface pas les tensions ni les lectures opposées de son application. Dans ces conditions, l’appel de Béchara Raï à une paix construite n’a rien d’une formule abstraite. Il renvoie à la nécessité de mécanismes concrets, de garanties et d’un cadre politique que la seule suspension des combats ne suffit pas à créer.

Le Sud comme test moral et politique de l’après-guerre

Le sermon de Bkerké offre enfin une clé de lecture plus profonde : l’après-guerre se jugera au sort réservé au Sud. Le patriarche ne traite pas cette région comme un sujet parmi d’autres. Il en fait un test de la crédibilité nationale. Si les habitants peuvent revenir sans sécurité, sans reconstruction et sans horizon politique, alors la paix restera un mot vide. Si, au contraire, le Sud redevient un espace de droit, de vie et de présence protégée, le Liban pourra commencer à parler sérieusement de reconstruction nationale.

Dans cette perspective, la solidarité n’est pas un supplément moral. Elle devient une méthode politique. Aider les déplacés, soutenir les municipalités, reconstruire les maisons, rouvrir les services, garantir la circulation et rétablir l’autorité publique sont autant de gestes qui disent ce qu’est l’État. Béchara Raï ne formule pas ce programme sous forme technocratique. Mais sa logique y conduit. Une paix crédible se mesure au quotidien de ceux qui reviennent, non au seul vocabulaire des chancelleries.

Le discours de l’après-midi, prononcé par le président de Caritas Liban, a prolongé cette logique en rappelant la présence des institutions catholiques auprès des habitants des villages frontaliers, dans les localités comme dans les lieux de déplacement. Là encore, la continuité entre le religieux, le social et le national apparaît nettement. Elle ne remplace pas l’État. Elle lui rappelle ce qu’il doit être capable d’assumer.

Au fond, Béchara Raï a livré moins un sermon de circonstance qu’un cadrage politique de l’heure libanaise. Il refuse que le pays s’habitue à la guerre. Il refuse aussi qu’une trêve provisoire soit vendue comme une paix durable sans reconstruction de la souveraineté. Entre la fatigue des combats, la fragilité des négociations et le retour des déplacés vers un Sud dévasté, il remet en circulation une idée simple mais décisive : la paix n’existe que si elle protège les habitants, rétablit l’État et rend au Liban la capacité de décider pour lui-même, alors que la prochaine épreuve se jouera déjà dans la solidité du cessez-le-feu, dans le retrait attendu au Sud et dans la possibilité réelle de transformer une suspension précaire des armes en ordre politique tenable.

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