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Un pays qui importe sa nourriture ne peut pas se payer une nouvelle crise monétaire

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La fragilité libanaise commence dans l’assiette

Le Liban peut supporter beaucoup de désordres politiques, beaucoup d’impasses institutionnelles et même une forme prolongée de paralysie administrative. Il supporte beaucoup moins bien une rupture simultanée entre son alimentation, sa monnaie et ses infrastructures d’importation. C’est là que se situe aujourd’hui le vrai nœud économique du pays. Le problème libanais n’est pas seulement que la guerre pèse sur la production, sur les revenus et sur les déplacements. Le problème est qu’elle frappe un pays qui dépend déjà massivement de l’extérieur pour se nourrir, tout en vivant sur une stabilité monétaire extrêmement défensive, qui peut tenir un temps, mais qui n’a ni profondeur sociale ni marge de sécurité abondante.

Le chiffre de départ suffit à comprendre la vulnérabilité structurelle du pays : environ 86 % des ressources alimentaires consommées au Liban viennent de l’extérieur. Ce niveau de dépendance transforme chaque perturbation logistique, chaque choc sur les devises, chaque pression sur les ports, chaque baisse de recettes publiques et chaque incident sécuritaire en menace directe sur le panier alimentaire des ménages. Dans un pays davantage autosuffisant, la guerre peut détruire des routes, perturber des marchés et renchérir certains produits, sans menacer aussi vite l’ensemble de la chaîne. Au Liban, l’exposition est beaucoup plus immédiate. Le pays importe une grande partie de sa nourriture, donc il importe aussi une grande partie de son risque.

Cela signifie qu’il n’existe pas de séparation nette entre politique monétaire et sécurité alimentaire. Une monnaie fragilisée renchérit presque instantanément les importations. Des importations plus coûteuses aggravent l’insécurité alimentaire. Une insécurité alimentaire plus large accroît la pression sur l’État, sur les aides, sur les salaires et sur les dépenses d’urgence. Et si l’État finance cette pression en relâchant trop fortement la discipline monétaire, la monnaie recule davantage encore. Le Liban se retrouve alors dans une boucle de vulnérabilité parfaitement classique pour les économies très dépendantes, mais avec une intensité particulière, car son système bancaire n’a pas retrouvé sa fonction normale et sa capacité budgétaire reste extrêmement réduite.

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Le vrai sujet n’est donc pas de savoir si le pays manque déjà totalement de nourriture. Le vrai sujet est de comprendre à quel point l’équilibre actuel est mince. Tant que les ports fonctionnent, que l’aéroport reste actif, que les routes internes tiennent à peu près, que les réserves en devises ne s’érodent pas trop vite et que la livre ne décroche pas brutalement, la machine continue. Mais ce fonctionnement n’a rien d’une normalité. C’est une survie importée, financée par une stabilité monétaire précaire et défendue par des verrous techniques plus que par une vraie capacité de redressement.

L’agriculture locale ne peut plus corriger la dépendance

Dans n’importe quel pays confronté à une guerre ou à une forte instabilité, l’un des premiers réflexes raisonnables consiste à se demander ce que la production locale peut absorber du choc. Au Liban, cette capacité de correction existe, mais elle reste trop faible pour compenser le poids des importations. L’agriculture représente environ 6 % du produit intérieur brut et autour de 4 % de l’emploi. Cela n’en fait pas un secteur marginal. Mais cela ne suffit pas à bâtir un filet de sécurité capable de protéger le pays lorsque l’extérieur se dérègle.

La guerre a d’ailleurs encore réduit cette capacité. Environ 46 000 hectares de terres agricoles ont été détruits ou lourdement touchés, principalement au sud du Litani. Plus des trois quarts des agriculteurs ont été déplacés. La production d’huile d’olive a été divisée par deux. Les agrumes et les bananes ont connu une chute encore plus brutale, tombant à environ un quart de leurs niveaux habituels dans certaines zones. Ces chiffres ne décrivent pas seulement une mauvaise saison. Ils décrivent un affaiblissement direct de la capacité du pays à produire une partie de ce qu’il consomme.

Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement. Une terre détruite, brûlée ou abandonnée n’est pas simplement un espace temporairement inutilisé. C’est un actif économique qui cesse de fournir de la nourriture, du revenu, du travail local et une forme de stabilité territoriale. Quand des agriculteurs sont déplacés, le problème n’est pas seulement qu’ils quittent leur domicile. C’est qu’ils abandonnent un cycle de production, des arbres, des réseaux d’irrigation, des équipements, des routines de récolte et des circuits d’écoulement. Une guerre qui touche l’agriculture ne détruit pas uniquement une récolte. Elle détruit du temps économique.

Cette faiblesse agricole a un effet psychologique et commercial immédiat. Plus les consommateurs perçoivent que la production locale se contracte, plus ils se tournent vers les circuits d’importation pour les produits de base. Or ces circuits sont précisément ceux qui dépendent le plus du dollar, des ports, du fret et de la stabilité logistique. Cela signifie que l’agriculture ne joue plus pleinement son rôle de tampon. Au lieu d’amortir le choc, elle devient elle-même l’un des lieux du choc.

Le Liban entre ainsi dans une configuration particulièrement dangereuse : il dépend massivement de l’extérieur pour manger, mais sa capacité intérieure de correction s’affaiblit au moment même où les importations deviennent plus risquées, plus coûteuses et plus exposées au moindre dérapage monétaire.

Le taux de change décide désormais du contenu du frigo

Dans un pays qui importe 86 % de son alimentation, le taux de change n’est pas un indicateur abstrait réservé aux économistes, aux banques ou aux salles de marché. Il devient un déterminant direct de la vie quotidienne. Quand la livre tient, même sans force réelle, elle protège un peu les prix des produits importés. Quand elle glisse, tout remonte : les céréales, les huiles, les conserves, les produits laitiers, les aliments transformés, le fourrage, les médicaments vétérinaires, les emballages, les coûts du transport interne et même, à terme, les produits agricoles locaux qui dépendent d’intrants importés.

C’est là que la stabilité actuelle de la monnaie doit être lue pour ce qu’elle est : une stabilité défensive. La masse monétaire en circulation reste contenue autour de 66 000 milliards de livres. Le Trésor détient sur ses comptes plus de 200 000 milliards de livres, soit une masse importante qui n’est pas immédiatement injectée dans le circuit économique. Les réserves disponibles à la Banque du Liban tournent autour de 11,6 milliards de dollars. Enfin, l’État continue de collecter environ 90 % de ses recettes en livres, ce qui force les contribuables à convertir des devises pour obtenir de la monnaie locale lorsqu’ils paient impôts et taxes. Tous ces éléments créent un équilibre relatif.

Mais cet équilibre n’a rien de robuste. Il ne repose ni sur la confiance retrouvée dans le secteur bancaire, ni sur un retour de l’investissement, ni sur une croissance des exportations, ni sur une reconstitution de la production locale. Il repose sur un fait beaucoup plus rudimentaire : les autorités monétaires parviennent encore à empêcher qu’un trop grand volume de livres n’aille en même temps chercher des dollars. Tant que cette discipline tient, le taux de change reste relativement contenu. S’il lâche, le prix du panier alimentaire pourrait repartir à la hausse très vite.

Pour comprendre la gravité du risque, il suffit d’observer la structure des recettes publiques. Les revenus en dollars de l’État restent étroits. Ils viennent principalement de quelques taxes spécifiques, comme les 35 dollars appliqués à chaque billet d’avion, ainsi que de quelques institutions capables de générer des devises. Cela ne forme pas une base solide. Cela forme un filet. Le moindre trouble prolongé à l’aéroport, aux ports ou dans certaines activités génératrices de dollars réduit encore cette capacité.

Autrement dit, la stabilité monétaire actuelle n’est pas solide parce qu’elle serait portée par une économie productive. Elle est solide seulement dans la mesure où elle reste défendue par une rareté organisée de la liquidité et par quelques entrées en devises encore actives. Pour un pays aussi dépendant de l’importation alimentaire, cette distinction est capitale. Une stabilité solide permet de planifier. Une stabilité défensive permet seulement de gagner du temps.

La guerre transforme la question alimentaire en question monétaire

Le lien entre alimentation et monnaie devient encore plus visible dès que les dépenses d’urgence augmentent. Le Liban doit financer des centres d’hébergement, des soins, du carburant, de l’aide municipale, des soutiens aux hôpitaux, des transferts de sécurité sociale, des distributions de produits de base et une logistique de crise qui n’existait pas à cette échelle en période plus calme. Si l’État augmentait brutalement ses paiements en livres sans recettes supplémentaires à la hauteur, il relâcherait d’un coup une grande quantité de monnaie dans une économie sous tension. Or, dans une économie importatrice, davantage de monnaie locale finit très souvent par signifier davantage de demande de dollars.

C’est pour cela que le dilemme est si dur. Les besoins sociaux sont réels. Ils sont même massifs. Plus de 350 000 Libanais sont désormais considérés comme vivant dans une situation d’urgence alimentaire. Dans des régions comme Akkar, Baalbek-Hermel ou Minieh-Danniyeh, plus de la moitié de la population souffre de formes avancées d’insécurité alimentaire. Le pays ne peut pas simplement répondre à cette détresse par la rigueur monétaire. Et pourtant, s’il relâche trop vite cette rigueur, il alimente le mécanisme qui rendra la nourriture encore plus chère.

La guerre change donc la nature du débat. On ne parle plus seulement de savoir si la Banque du Liban doit défendre la monnaie. On parle de savoir jusqu’où elle peut le faire sans étouffer l’urgence sociale, et jusqu’où l’État peut soulager cette urgence sans déstabiliser la monnaie. C’est une tension permanente entre la protection du panier alimentaire et la protection du taux de change. Dans un pays productivement plus fort, ces deux objectifs peuvent parfois avancer ensemble. Au Liban, ils se neutralisent souvent.

Cette réalité explique aussi pourquoi le recours exceptionnel à la Banque du Liban reste un sujet si délicat. Juridiquement, dans des circonstances extraordinaires, le gouvernement peut demander un financement spécial à la banque centrale. Mais économiquement, cette solution est piégée. Elle peut soulager très vite l’urgence. Elle peut aussi rouvrir brutalement la voie à une expansion monétaire et à une nouvelle poussée inflationniste. Pour un pays qui importe sa survie alimentaire, la moindre poussée inflationniste devient un choc quasi immédiat sur la consommation des ménages.

Les infrastructures vitales tiennent, donc l’alimentation tient encore

Si le Liban mange encore, c’est aussi parce que certaines infrastructures fondamentales continuent de fonctionner. Ce point paraît banal. Il ne l’est pas. Le port de Beyrouth, les flux maritimes, les routes intérieures, les installations pétrolières, la centrale de Zahrani, l’aéroport, les réseaux de télécommunications et même la chaîne du froid forment un seul et même système. Dès qu’un maillon cède, la sécurité alimentaire se fragilise.

Le port, d’abord, reste la colonne vertébrale de l’importation. Dans un pays qui dépend autant de l’extérieur, il ne s’agit pas seulement d’un équipement logistique. C’est un organe vital. Tant qu’il fonctionne, les denrées entrent, les stocks peuvent tourner et les importateurs continuent à alimenter le marché. S’il ralentit ou si son accès devient plus risqué, le pays perd beaucoup plus qu’un point d’entrée commercial. Il perd une partie de sa capacité à stabiliser les prix.

L’aéroport joue un rôle plus réduit sur les volumes alimentaires, mais il reste important pour les recettes en devises, pour certains flux à forte valeur et pour le maintien d’un minimum de respiration économique. Or ces devises participent indirectement au maintien de l’équilibre monétaire qui protège les importations plus lourdes.

L’énergie, elle aussi, est décisive. Une crise électrique n’est pas seulement un inconfort. Elle affecte directement la conservation des aliments. Lorsque les coupures se multiplient, la chaîne du froid devient plus vulnérable, les denrées se détériorent, les commerçants prennent plus de risques, les coûts augmentent et la facture sanitaire potentielle s’alourdit. Le pays peut alors perdre non seulement sur le prix de l’alimentation, mais sur sa qualité.

Même les télécommunications comptent. La hausse de 25 % de la consommation quotidienne de données reflète un pays qui coordonne davantage à distance ses livraisons, ses achats, ses alertes et ses organisations de secours. Dans une économie fragmentée par la guerre, les réseaux numériques aident à maintenir une forme de fluidité minimale. Sans eux, l’importation ne s’arrête pas d’un coup, mais elle devient plus désordonnée, plus coûteuse et plus lente.

La stabilité actuelle n’est pas un succès, c’est une suspension du pire

L’erreur la plus grave serait de regarder la situation actuelle comme une réussite économique. Ce serait un contresens. Le Liban ne connaît pas une stabilité solide. Il connaît une suspension du pire. La livre tient parce que la liquidité est contenue, parce que les réserves n’ont pas encore été massivement entamées, parce que certaines recettes publiques continuent d’entrer et parce que les infrastructures essentielles ne sont pas totalement paralysées. Cela ne suffit pas à parler de résilience au sens fort. Cela suffit seulement à dire que le système n’a pas encore rompu.

La différence est fondamentale. Une résilience solide suppose qu’un pays puisse absorber un choc puis repartir. Une suspension du pire signifie qu’il évite l’effondrement tout en continuant à s’user. C’est exactement ce que montrent les chiffres alimentaires. Les familles réduisent leur consommation de viande, de volaille et parfois même de produits agricoles de base. Les régions les plus pauvres glissent vers l’urgence alimentaire. Les agriculteurs se déplacent. Les productions baissent. Et dans le même temps, le pays continue à dépendre très massivement d’importations dont le coût reste suspendu au comportement de la monnaie.

Cela signifie que la stabilité monétaire actuelle est purement défensive. Elle ne reconstruit rien. Elle protège à court terme, sans guérir à moyen terme. Elle empêche, pour l’instant, qu’un choc monétaire brutal ne transforme la vulnérabilité alimentaire en crise ouverte. Mais elle ne réduit ni la dépendance aux importations, ni la faiblesse de la production locale, ni la pression sur les dépenses publiques, ni la fatigue sociale.

Cette distinction devrait guider toute lecture sérieuse de la situation. On peut dire que la Banque du Liban tient encore le front monétaire. On ne peut pas en conclure que le pays a retrouvé une forme de sécurité économique. Il tient, c’est tout. Et il tient dans des conditions où chaque jour supplémentaire de guerre use un peu plus la base réelle de cette tenue.

Le risque majeur : une crise monétaire importée par la crise alimentaire

Le scénario le plus dangereux n’est pas celui d’un effondrement spectaculaire venu d’un seul événement. Le scénario le plus dangereux est celui d’une contamination progressive. Les recettes fiscales continuent à reculer. Les besoins d’urgence montent. Les importations restent indispensables. Les productions locales baissent. Les régions pauvres s’enfoncent dans l’insécurité alimentaire. Les ménages perdent du pouvoir d’achat. Les pressions politiques s’accumulent pour dépenser davantage. Et, à un moment donné, le verrou monétaire cède.

Si ce verrou cède, la crise alimentaire changera brutalement d’échelle. Le pays importera toujours, mais à des prix plus lourds, avec une angoisse plus forte sur les stocks et une facture sociale beaucoup plus sévère. Dans une économie aussi dollarisée dans ses échanges extérieurs, une poussée sur le change ne se contente pas de toucher les marchés financiers. Elle entre directement dans les foyers.

C’est pourquoi la question centrale n’est pas seulement de savoir si la livre peut tenir encore. La vraie question est de savoir si le Liban peut continuer à importer sa nourriture sans retomber dans une secousse monétaire. La réponse, pour l’instant, est oui, mais à condition que plusieurs éléments tiennent ensemble : discipline monétaire stricte, ports ouverts, recettes fiscales minimales, réserves encore disponibles, dépenses d’urgence contenues dans des limites dangereusement étroites et absence de panique généralisée sur le marché des changes.

Ce n’est pas un modèle économique. C’est une ligne de survie. Et dans un pays où 86 % de l’alimentation dépend de l’extérieur, cette ligne de survie vaut à elle seule toute la vérité du moment : le Liban peut encore manger parce que la monnaie n’a pas encore cédé. Mais la monnaie ne tient que parce qu’on empêche le pays de dépenser, de consommer et de respirer autrement que sous contrôle. Voilà pourquoi la stabilité actuelle n’est ni rassurante ni durable. Elle est strictement défensive. Et pour un pays qui importe sa survie alimentaire, une stabilité strictement défensive n’est jamais très loin de devenir un problème politique majeur.

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