lundi, janvier 5, 2026

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Géopolitique de Bab el Mandeb : Quand les États deviennent des pièces : le Gestell géopolitique ou la guerre comme horizon technique

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Par Bernard Raymond Jabre 

Il fut un temps où l’on parlait de nations, de peuples, de destins historiques. Aujourd’hui, on parle de corridors, de détroits, de profondeurs stratégiques, de capacités de nuisance et de leviers de dissuasion. Le langage a changé, et avec lui la manière de voir le monde. Les États du Moyen-Orient et de la mer Rouge ne sont plus regardés comme des sujets de l’histoire, mais comme des objets disponibles. Disponibles pour la projection de puissance, pour la pression indirecte, pour le jeu des autres. Ce glissement n’est pas anecdotique. Il est le signe d’une mutation plus profonde, que Heidegger avait entrevue sans jamais parler de géopolitique : le règne du Gestell.

Le Gestell n’est pas une machine, ni une arme, ni une technologie particulière. Il est une manière de dévoiler le réel. Une manière de poser le monde comme un stock, comme une réserve mobilisable, comme quelque chose qui doit être mis en demeure de répondre à une fonction. Dans ce cadre, une rivière devient un potentiel énergétique, une forêt un stock de bois, un homme une ressource humaine. Et un État ? Un nœud logistique, une profondeur stratégique, un théâtre d’opérations. Le Gestell ne détruit pas d’abord, il requalifie. Il transforme l’être en instrument avant même que la violence n’intervienne.

C’est ainsi que le Yémen a cessé d’être un pays pour devenir un espace. Un espace où l’on bloque, où l’on menace, où l’on signale. Un espace à partir duquel on peut perturber Bab el-Mandeb, donc le commerce mondial, donc les équilibres économiques lointains. Le peuple yéménite disparaît derrière la carte maritime. Les Houthis deviennent un « acteur », l’Iran un « sponsor », l’Arabie Saoudite un « garant sécuritaire ». Le vocabulaire est propre, fonctionnel, presque élégant. Mais il recouvre une réalité nue : un pays vidé de sa consistance humaine, réduit à sa capacité de nuisance ou de contrôle.

Le Soudan connaît le même sort. Il ne s’agit plus de savoir ce qu’est le Soudan, mais à quoi il sert. Sert-il de profondeur africaine à la mer Rouge ? De zone tampon ? De réservoir de ports ? De terrain d’affrontement indirect entre puissances du Golfe ? Dans le Gestell géopolitique, la guerre civile n’est pas une tragédie absolue, elle est une configuration. Une situation exploitable. Tant que le chaos ne déborde pas trop, il devient même un avantage : il rend l’État disponible, pénétrable, négociable.

La Corne de l’Afrique, le Somaliland, Djibouti, l’Érythrée, sont pris dans la même logique. On ne les regarde plus comme des sociétés, mais comme des positions. Une côte en face du Yémen. Un point d’observation sur un détroit. Un futur port en eau profonde. Et lorsque surgissent des rumeurs de déplacements de populations, de relocalisations forcées, elles ne choquent plus comme elles l’auraient fait autrefois. Elles apparaissent comme des « options ». Dans le Gestell, déplacer des hommes devient une variable d’ajustement, au même titre qu’un pipeline ou une base navale.

Israël, l’Iran, l’Arabie Saoudite, les Émirats, mais aussi les grandes puissances extérieures, jouent désormais aux échecs sur ce plateau. Chacun avance ses pièces, calcule ses coups, anticipe les réactions. La différence avec le jeu d’échecs est pourtant essentielle : ici, les pions saignent. Les cavaliers sont des milices. Les tours sont des ports. Les rois sont des régimes obsédés par leur survie. Et il n’y a pas d’arbitre pour arrêter la partie quand le plateau s’embrase.

La technique, au sens heideggérien, est partout dans cette logique. Non pas sous la forme de drones ou de missiles, mais dans la rationalité qui les précède. Une rationalité qui exige que tout soit calculable, prévisible, mobilisable. La géopolitique devient une ingénierie du risque. On ne cherche plus la paix, mais la stabilité minimale compatible avec la circulation des flux. On ne cherche plus la justice, mais la gestion des crises. On ne pense plus en termes de réconciliation, mais de dissuasion.

C’est pourquoi tous veulent désormais jouer. Même les puissances dites « moyennes » veulent leur échiquier, leurs pièces, leur capacité à bloquer un détroit ou à influencer une guerre lointaine. Le jeu devient contagieux. Celui qui refuse de jouer est joué par les autres. Celui qui s’arrête est contourné. Le Gestell impose sa loi silencieuse : être utile ou disparaître.

Mais ce jeu ne promet rien de beau. Il ne promet pas un nouvel ordre, seulement une multiplication des fronts. Quand tout devient stratégique, plus rien n’est sacré. Quand chaque territoire est une fonction, chaque population devient remplaçable. Le futur qui se dessine n’est pas celui d’une grande guerre déclarée, mais d’une guerre diffuse, permanente, sans fin ni sortie, où l’exception devient la règle et la violence un bruit de fond.

Heidegger craignait que l’homme, en croyant maîtriser la technique, ne devienne lui-même son objet. La géopolitique contemporaine lui donne raison. Les États croient jouer aux échecs, mais ils sont déjà sur l’échiquier. Et tant que le monde sera regardé comme un stock de positions à optimiser, Bab el-Mandeb, Gaza, le Yémen, le Soudan et tant d’autres ne seront pas des accidents de l’histoire, mais les symptômes d’un monde arraisonné, où la guerre n’est plus une tragédie exceptionnelle, mais l’horizon normal du calcul.

Tableau des enjeux géopolitiques autour de Bab el-Mandeb (mer Rouge / golfe d’Aden) — acteurs, objectifs, et points d’appui en Somalie/Somaliland (et juste à côté)

La plupart des grandes bases permanentes de puissances extérieures ne sont pas en Somalie mais à Djibouti, juste au nord de Bab el-Mandeb (hub mondial de bases). Je l’indique quand c’est déterminant, parce que c’est “l’arrière-base” opérationnelle du détroit. 

ActeurPourquoi Bab el-Mandeb compte pour luiObjectifs principaux dans la zoneLeviers / moyens (mer, air, proxys, diplomatie)Bases / points d’appui en Somalie & Somaliland (et voisinage immédiat)
Occident (USA/UK/UE + partenaires)Protéger un axe logistique majeur Europe–Asie et la liberté de navigation ; éviter qu’un acteur (Houthis) impose un “péage stratégique”. Les reroutages via le Cap ont montré l’impact économique. 1) Sécuriser le trafic mer Rouge/Suez ; 2) Dissuader les attaques ; 3) Contenir l’expansion iranienne via les proxys ; 4) Stabiliser au minimum Corne de l’Afrique/YémenCoalitions navales, escorte, ISR (surveillance), frappes ciblées (selon pays), sanctions, soutien à forces locales (Somalie contre al-Shabaab)Somalie : présence/coopération US (accords de construction de bases pour l’armée somalienne, et installations de soutien) Voisinage : hub majeur à Djibouti (Camp Lemonnier, etc.) 
ChineAssurer la continuité de ses routes maritimes (énergie/commerce) et protéger ses intérêts BRI ; présence navale de longue durée dans l’Indo-Pacifique étendu1) Sécuriser lignes d’approvisionnement ; 2) Projeter une présence navale “logistique” ; 3) Peser dans la compétition de puissance en mer RougeBase de soutien/logistique, escortes anti-piraterie, diplomatie économique (ports/infrastructures)Somalie/Somaliland: pas de grande base chinoise ouverte/établie dans tes termes ; l’ancrage militaire clé est Djibouti (base PLA)
IranBab el-Mandeb est un levier indirect sur l’Occident et sur les rivaux du Golfe : menacer les flux sans guerre frontale1) Maintenir une capacité de nuisance via les Houthis ; 2) Multiplier les fronts/points de pression ; 3) Dissuasion asymétriqueSoutien technique/armements/formation (selon rapports), stratégie de “réseau” via alliés armés ; déni plausibleSomalie/Somaliland: pas de base structurante officiellement reconnue ; influence surtout par le proxy houthi au Yémen et la pression maritime 
Arabie SaouditeRisque direct : sécurité de la frontière sud, menaces missiles/drones ; indirect : crédibilité régionale et flux mer Rouge/Suez1) Neutraliser menace houthie ; 2) Sortir d’un bourbier yéménite sans “victoire iranienne” ; 3) Sécuriser mer RougeDiplomatie (désescalade/accords), soutien à alliés yéménites, capacités de défense/anti-missiles, influence financièreSomalie/Somaliland: coopération variable ; pas de “base saoudienne” majeure en Somalie à citer ici ; point crucial : Djibouti est le nœud de bases (et des projets saoudiens y sont évoqués) 
EAU (Émirats arabes unis)Vision “littorale/ports” : sécuriser et influencer les côtes de l’axe golfe d’Aden–mer Rouge ; concurrencer rivaux1) Points d’appui portuaires ; 2) Contenir islamistes/menaces ; 3) Influence régionale (y compris Yémen/Soudan)Soutien à forces locales, accords portuaires, investissement logistique, présence militaire ponctuelleSomaliland (Berbera) : usage/présence émiratie signalée comme installation militaire liée à Berbera Somalie (Puntland/Bosaso) : opérations/gestion portuaire par acteurs basés EAU mentionnées dans analyses “course aux ports” 
Yémen (Houthis)Le détroit = levier stratégique maximal : une milice peut imposer un coût mondial1) Se rendre incontournable ; 2) Pression sur Israël/Occident (récit Gaza) ; 3) Consolider pouvoir interneMissiles/drones, attaques maritimes, guerre de l’information, négociation par escaladePas “en Somalie”, mais extension : menaces visant toute présence adverse en face (Somaliland) ; le leader houthi a déclaré qu’une présence israélienne au Somaliland serait une cible 
Somalie (État fédéral)Menace : militarisation de la Corne, contestation de souveraineté (Somaliland), sécurité maritime/piraterie1) Préserver intégrité territoriale ; 2) Tirer bénéfice des partenariats sécuritaires ; 3) Contrer al-Shabaab ; 4) Éviter d’être “plateforme” d’escaladeAccords de défense/formation, diplomatie (UA/ONU), contrôle ports/aéroports via partenairesMogadishu – Turquie (Camp TURKSOM) : grande base/centre de formation turc en Somalie. Coopération US sur installations/bases pour l’armée somalienne 
Somaliland (de facto)Position en face du Yémen : valeur stratégique et économique (ports, surveillance) ; quête de reconnaissance1) Obtenir reconnaissance internationale ; 2) Investissements/port ; 3) Garanties sécuritaires par partenairesDiplomatie de reconnaissance, accords portuaires, facilitation de présence étrangèreBerbera : port stratégique ; présence/usage émirati rapporté ; et Israël vient de reconnaître officiellement Somaliland, alimentant débats sur motifs stratégiques et bases 
SoudanSa façade mer Rouge et ses ports comptent dans l’architecture régionale ; son effondrement crée “vacuum” exploitable1) (Pour les factions) capter aide/armes ; 2) (Pour acteurs externes) accès/alignements sur mer RougeGuerre interne + soutiens externes ; diplomatie concurrentePas d’implantation somalienne ; l’enjeu est surtout “rive mer Rouge” et compétition d’influence (souvent imputée au Golfe dans les analyses) 
ÉgypteDépendance vitale : Suez. Si Bab el-Mandeb est instable, Suez perd du trafic et des revenus, et l’Égypte perd un levier stratégique1) Rétablir confiance sur l’axe mer Rouge–Suez ; 2) Limiter escalade ; 3) Défendre le principe de navigationDiplomatie (ONU/UA), coordination navale indirecte, sécurité canalPas de base somalienne structurante ; influence surtout via Suez, diplomatie, et coopération régionale
IsraëlSécurité mer Rouge (Eilat), dissuasion contre proxys pro-iraniens ; éviter un précédent de “blocus” de fait1) Neutraliser menace houthie ; 2) Projection de surveillance en face (Corne) ; 3) Tisser de nouveaux partenariatsRenseignement, coopération navale avec partenaires, frappes/contre-frappes, diplomatieSomaliland : Israël a reconnu Somaliland (1er pays à le faire), avec soupçons évoqués à l’ONU sur objectifs militaires et autres motifs ; réactions internationales fortes 

Lecture synthétique (la “logique d’échiquier”)

Bab el-Mandeb est moins un lieu à “occuper” qu’un lieu à rendre coûteux pour l’autre : les Houthis cherchent le coût maximal pour une dépense minimale ; les grandes puissances cherchent à réduire ce coût par présence navale et bases arrière (souvent Djibouti) ; les États du Golfe et Israël cherchent des rives, des ports et des reconnaissances (Somaliland) pour verrouiller la zone ; l’Égypte veut empêcher que ce coût devienne structurel et se fixe contre Suez. 

Schéma relationnel – Mind map géopolitique 

                         ┌───────────────────────────┐

                         │        BAB EL-MANDEB       │

                         │ (verrou maritime global) │

                         └─────────────┬─────────────┘

                                       │

        ┌──────────────────────────────┼──────────────────────────────┐

        │                              │                              │

   MER ROUGE / SUEZ               GOLFE D’ADEN                    CORNE D’AFRIQUE

        │                              │                              │

        │                              │                              │

  ┌─────▼─────┐                  ┌─────▼─────┐                ┌──────▼────────┐

  │ ÉGYPTE   │                  │ YÉMEN    │                │ SOMALIE /      │

  │ (Suez)  │                  │            │                │ SOMALILAND     │

  └─────┬─────┘                  └─────┬─────┘                └──────┬────────┘

        │                              │                              │

        │                              │                              │

        │                     ┌────────▼────────┐             ┌──────▼────────┐

        │                     │    HOUTHIS       │◄────────────┤ PORTS / BASES │

        │                     │ (proxy régional) │             │ (Berbera etc.) │

        │                     └────────┬────────┘             └──────┬────────┘

        │                              │                              │

        │                              │                              │

┌───────▼────────┐            ┌────────▼────────┐           ┌────────▼─────────┐

│ OCCIDENT      │◄───────────┤     IRAN         │           │   ISRAËL          │

│ (USA/UE/UK) │ dissuasion │ (réseau chiite) │           │ (projection rive │

│ liberté nav.   │             │                 │           │ opposée)   │

└───────┬────────┘            └────────┬────────┘           └────────┬─────────┘

        │                              │                              │

        │                              │                              │

        │                      ┌───────▼────────┐            ┌────────▼─────────┐

        │                      │ ARABIE SAOUDITE│            │ EAU              │

        │                      │ sécurité sud   │            │ ports / littoral │

        │                      └───────┬────────┘            └────────┬─────────┘

        │                              │                              │

        │                              │                              │

        └──────────────► ÉQUILIBRE INSTABLE ◄─────────────────────────┘

                          (Guerre indirecte,

                      proxies, ports, détroits,

                       Dissuasion asymétrique)

Lecture clé du schéma
• Aucun acteur n’agit directement contre son adversaire principal
• Chaque relation passe par un territoire-pivot (Yémen, Somaliland, Soudan, mer Rouge)
• La guerre est relationnelle, pas frontale
• Bab el-Mandeb est le nœud technique où toutes ces relations deviennent opérantes


2) Tableau croisé – Acteurs, alliances, adversités et territoires-pivots

ActeurAlliés / convergencesAdversaires directs / indirectsTerritoires-pivots utilisésLogique dominante
Occident (USA/UE/UK)Égypte, Israël, partenaires navalsHouthis (direct), Iran (indirect)Mer Rouge, Bab el-Mandeb, DjiboutiLiberté de navigation, gestion du risque
ChineAucun allié militaire direct (posture autonome)Aucun ennemi direct déclaréDjibouti, routes BRISécurisation des flux
IranHouthis, réseaux chiitesIsraël, Occident, Arabie SaouditeYémen, mer RougeDissuasion asymétrique par proxy
Houthis (Yémen)Iran (soutien stratégique)Israël, Occident, Arabie SaouditeCôte yéménite, Bab el-MandebNuisance à faible coût
Arabie SaouditeÉgypte, Occident (partiel)Houthis, IranYémen nord, mer RougeSécurité territoriale
EAUAlliés locaux, réseaux portuairesHouthis (sélectif), rivaux implicitesSud Yémen, Somaliland, portsContrôle logistique
IsraëlOccident, nouvelles alliances périphériquesIran, Houthis, HamasMer Rouge, SomalilandDissuasion multi-fronts
ÉgypteOccident, Arabie SaouditeInstabilité régionaleCanal de Suez, mer RougeStabilité économique vitale
Somalie (État)Turquie, OccidentAl-Shabaab, séparatismeLittoral, MogadiscioIntégrité territoriale
Somaliland (de facto)EAU, Israël (reconnaissance)Somalie, Houthis (menaces)Berbera, rive africaineRecherche de légitimité
SoudanAlliances fluctuantesFactions rivales internesCôte mer RougeChaos exploitable

Clé d’interprétation globale (très importante)

• Alliés ≠ amis : ce sont des convergences temporaires
• Adversaires ≠ ennemis directs : la confrontation passe par un tiers
• Territoires-pivots : ce sont les véritables « pièces » de l’échiquier
• La guerre n’est pas l’échec de la diplomatie : elle est devenue son mode opératoire technique

Conclusion conceptuelle (Gestell implicite)

Ce tableau et ce schéma montrent une chose essentielle :
ce ne sont plus les États qui entrent en guerre, mais les relations qui deviennent guerrières.
Le territoire n’est plus une fin, mais un support fonctionnel.
Bab el-Mandeb n’est pas un lieu : c’est une interface technique du monde.

Bab el-Mandeb, ou l’art de gouverner le monde par les détroits et les ruines

Il existe des lieux si étroits qu’ils finissent par porter le poids du monde. Bab el-Mandeb est de ceux-là. Un goulet d’eau entre l’Afrique et la péninsule Arabique, quelques kilomètres de mer à peine, et pourtant un point de compression où se croisent commerce mondial, énergie, rivalités impériales, humiliations historiques et guerres par procuration. Rien de ce qui s’y joue n’est local. Tout y est stratégique, et tout y est tragiquement humain.

Bab el-Mandeb n’est pas seulement la porte sud de la mer Rouge, il est le seuil invisible du canal de Suez, donc l’un des nerfs vitaux de la mondialisation. Qui perturbe ce passage ne bloque pas seulement des navires, il perturbe des économies, renchérit l’énergie, fragilise des États déjà sous tension. Cette réalité géographique explique pourquoi le Yémen, pays brisé et appauvri, est devenu central dans une guerre qui le dépasse. Le Yémen n’est plus regardé comme une nation mais comme un espace. Un espace à contrôler, à neutraliser, à utiliser.

Le drame yéménite commence par une faillite interne, mais il s’enracine durablement dans la projection régionale. Les Houthis, mouvement zaïdite issu du nord du pays, ont progressivement cessé d’être un acteur strictement local. En contrôlant Sanaa et une large façade maritime, ils se sont transformés en levier stratégique. Leur capacité à menacer la navigation internationale leur a donné une visibilité et un pouvoir qu’aucune reconnaissance diplomatique ne leur aurait jamais offerts. En s’attaquant aux navires en mer Rouge, ils ne cherchent pas seulement à soutenir Gaza ou à défier Israël, ils rappellent au monde que le Yémen peut être une clé, et non plus une périphérie oubliée.

Derrière cette montée en puissance se profile l’Iran. Parler d’« impérialisme chiite » n’est pas faux, mais c’est incomplet. L’Iran ne conquiert pas des territoires comme les empires d’hier, il tisse des réseaux. Il s’appuie sur des acteurs armés locaux, partage des savoir-faire, fournit des moyens asymétriques, et transforme des causes locales en éléments d’une dissuasion régionale. Le Yémen, comme le Liban ou certaines zones irakiennes, devient une profondeur stratégique. Bab el-Mandeb, dans cette logique, n’est pas un objectif idéologique mais un levier géo-économique face à l’Occident et à ses alliés.

Israël lit cette configuration avec une inquiétude croissante. Pour lui, la mer Rouge n’est pas un théâtre secondaire. C’est l’accès à Eilat, la continuité commerciale, et surtout la crainte d’un encerclement progressif par des forces pro-iraniennes. La réponse israélienne s’inscrit dans une logique de dissuasion tous azimuts : frappes ciblées, coopération navale avec les États-Unis, démonstrations de force. Mais elle est aussi prisonnière de la guerre de Gaza, qui alimente une mobilisation régionale durable contre lui. À mesure que certaines options politiques israéliennes paraissent exclure toute perspective palestinienne viable, la mer Rouge devient un nouveau champ symbolique de confrontation, où chaque attaque est présentée comme une réponse à une injustice plus vaste. Israël aurait il l’intention de déplacer par la force deux millions de palestiniens au Somaliland ? 

L’Arabie Saoudite, elle, avance avec une prudence inquiète. Le royaume veut sortir du bourbier yéménite, car la guerre a coûté cher, en image comme en sécurité. Mais il refuse qu’un Yémen dominé par les Houthis devienne une base iranienne permanente à sa frontière sud. Riyad oscille donc entre négociation et fermeté, cherchant un équilibre fragile : réduire la violence sans consacrer une victoire stratégique à son rival. Cette ambiguïté structurelle explique l’enlisement, car aucune solution politique durable ne peut émerger tant que le Yémen est perçu avant tout comme un glacis sécuritaire.

Les Émirats arabes unis ont, de leur côté, joué une autre partition. Moins obsédés par l’unité yéménite, ils ont privilégié le contrôle des ports, des littoraux et des routes maritimes. Leur stratégie est celle d’un État-réseau, qui investit dans des points d’appui plutôt que dans des États-nations fragiles. Cette approche a renforcé leur influence au sud du Yémen, mais elle a aussi accentué les divisions internes et, paradoxalement, facilité la consolidation houthie au nord. La rivalité feutrée entre Riyad et Abou Dhabi affaiblit le camp anti-houthi et montre que même les alliés du Golfe ne partagent pas la même vision de l’ordre régional.

Face au Yémen, sur l’autre rive de Bab el-Mandeb, se trouve la Corne de l’Afrique. Le Somaliland y apparaît comme une pièce nouvelle sur l’échiquier. Entité stable mais non reconnue, il occupe une position géographique idéale pour surveiller le détroit. La reconnaissance récente par Israël a déclenché une onde de choc diplomatique, car elle révèle une logique simple et brutale : quand le droit international bloque, la géographie reprend ses droits. Les soupçons, même non confirmés, autour d’une possible relocalisation forcée de Palestiniens de Gaza vers cette région ont ravivé la peur d’une géopolitique qui traite les populations comme des variables d’ajustement.

Le Soudan complète ce tableau sombre. En guerre civile, déchiré entre factions, il est lui aussi riverain de la mer Rouge. Son effondrement n’est pas seulement une tragédie humanitaire, il est une opportunité stratégique pour des acteurs extérieurs cherchant des accès portuaires, des alliances locales, des bases potentielles. Le Soudan montre comment le chaos intérieur devient un capital géopolitique pour ceux qui savent l’exploiter.

L’Égypte, enfin, observe Bab el-Mandeb avec angoisse. Toute perturbation du détroit menace directement le canal de Suez, donc une source majeure de revenus et un pilier de la stabilité économique du pays. Le Caire défend la liberté de navigation non par idéalisme, mais par nécessité vitale. Pour l’Égypte, la militarisation durable de la mer Rouge serait une catastrophe stratégique.

Ce qui se joue à Bab el-Mandeb dépasse donc largement le Yémen. C’est une bataille silencieuse pour le contrôle des coûts, des flux et des récits. Chacun cherche à imposer un prix à l’autre, sans franchir le seuil d’une guerre totale. Mais ce jeu, cynique et calculé, se nourrit de ruines humaines. Tant que les détroits compteront plus que les peuples, tant que les cartes maritimes primeront sur les corps, Bab el-Mandeb restera fidèle à son nom : la porte des larmes, ouverte sur un monde qui préfère la stratégie à la justice.

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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