En 2003, le Liban a connu un tournant significatif dans sa relation avec la Syrie voisine, lorsque Damas a initié un retrait partiel de ses troupes, impliquant environ 4 000 soldats. Cet événement, survenu dans un contexte de pressions internationales croissantes, marquait le commencement d’un processus de désengagement militaire qui remettait en question la présence syrienne installée depuis près de trois décennies. Sans sensationnalisme, cet épisode reflétait les tensions accumulées autour de la souveraineté libanaise et des enjeux géopolitiques régionaux.
Les origines de la présence syrienne au Liban
Pour comprendre le retrait de 2003, il faut remonter aux racines de l’intervention syrienne. En juin 1976, les troupes syriennes franchissent la frontière libanaise, intervenant dans la guerre civile qui ravage le pays depuis 1975. À l’époque, le Liban est déchiré par des conflits interconfessionnels et des luttes entre factions armées : chrétiens maronites, musulmans sunnites, chiites, druzes et palestiniens s’affrontent dans un chaos généralisé. La Syrie, sous la direction de Hafez al-Assad, justifie son entrée par la nécessité de stabiliser la région et de protéger ses intérêts stratégiques, notamment face à l’influence israélienne et aux milices palestiniennes basées au Liban.
Les forces syriennes, initialement estimées à plusieurs milliers d’hommes, s’installent progressivement dans de vastes zones du pays. Elles contrôlent le nord, la Bekaa orientale et des positions clés autour de Beyrouth. Cette présence militaire s’accompagne d’une influence politique et économique profonde. Damas soutient diverses factions libanaises, comme les milices chiites Amal, tout en s’opposant à d’autres, telles que les Forces libanaises chrétiennes. Au fil des années, le nombre de soldats syriens atteint un pic d’environ 40 000 au début des années 1980, avec des équipements lourds incluant tanks, artillerie et unités de renseignement.
La guerre civile libanaise, qui dure jusqu’en 1990, voit la Syrie jouer un rôle de « gendarme » régional. Elle intervient dans des batailles décisives, comme l’offensive contre les camps palestiniens en 1976 ou les affrontements avec Israël lors de l’invasion israélienne de 1982. Cette dernière conduit à l’occupation israélienne du sud du Liban jusqu’en 2000, renforçant la justification syrienne d’une présence « protectrice ». Cependant, pour de nombreux Libanais, particulièrement dans les communautés chrétiennes, cette intervention est perçue comme une occupation déguisée, minant la souveraineté nationale.
L’accord de Taëf, un cadre inachevé
Le tournant majeur survient en 1989 avec l’accord de Taëf, signé en Arabie saoudite sous l’égide de la Ligue arabe. Cet accord met fin officiellement à la guerre civile et réforme le système politique libanais, en ajustant la répartition confessionnelle des pouvoirs : le président reste maronite, le premier ministre sunnite et le président du parlement chiite, avec une parité accrue entre musulmans et chrétiens au parlement. Concernant la Syrie, l’accord stipule un redeploiement progressif des troupes syriennes vers la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, dans un délai de deux ans, suivi de négociations sur un retrait complet.
Pourtant, ce calendrier n’est pas respecté. En 1991, un traité de fraternité, de coopération et de coordination est signé entre Beyrouth et Damas, légitimant la présence syrienne comme un partenariat stratégique. Les troupes syriennes restent déployées, justifiées par la menace israélienne au sud et la nécessité de maintenir la stabilité interne. À cette époque, environ 35 000 soldats syriens sont toujours présents, contrôlant des checkpoints, des bases militaires et influençant les décisions gouvernementales libanaises. Le président libanais Émile Lahoud, élu en 1998, est vu comme un allié proche de Damas, renforçant cette dynamique.
Les années 1990 voient une reconstruction économique sous l’égide du premier ministre Rafic Hariri, mais la présence syrienne pèse sur la vie politique. Des voix dissidentes, comme celles du patriarche maronite Nasrallah Sfeir ou de figures druzes comme Walid Joumblatt, appellent à un retrait, invoquant la résolution 520 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 1982, qui exige le retrait de toutes les forces étrangères du Liban. Cette résolution, souvent citée par les opposants, souligne l’illégalité de l’occupation syrienne aux yeux de la communauté internationale.
Pressions internationales montantes au début des années 2000
Au tournant du millénaire, le contexte régional évolue, accentuant les pressions sur la Syrie. En mai 2000, Israël se retire unilatéralement du sud du Liban après 18 ans d’occupation, conformément à la résolution 425 de l’ONU. Ce retrait prive Damas d’un argument clé pour maintenir ses troupes, car la menace israélienne directe diminue. Le Hezbollah, soutenu par la Syrie et l’Iran, revendique cette victoire, mais pour de nombreux Libanais, il est temps que toutes les forces étrangères quittent le territoire.
L’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad en Syrie, en juillet 2000, suite au décès de son père Hafez, ouvre une période de réformes potentielles, mais aussi de défis. Le jeune président hérite d’une économie en difficulté et d’une isolation internationale croissante. Aux États-Unis, l’administration de George W. Bush, en place depuis janvier 2001, adopte une ligne dure vis-à-vis des régimes perçus comme soutenant le terrorisme. La Syrie est accusée d’héberger des groupes comme le Hamas et le Jihad islamique, et de développer des armes non conventionnelles.
En 2001 et 2002, la Syrie procède à des redeploiements partiels. En juin 2001, environ 6 000 soldats quittent Beyrouth et ses environs, se repliant vers la Bekaa. En avril 2002, un autre mouvement réduit encore la présence visible dans la capitale. Ces gestes sont interprétés comme des concessions minimales face aux critiques croissantes. Le nombre de troupes syriennes passe alors à environ 20 000, concentrées dans l’est et le nord du pays.
Les événements de 2003 amplifient ces pressions. L’invasion américaine de l’Irak en mars 2003, motivée par des allégations d’armes de destruction massive, place la Syrie dans le viseur. Washington accuse Damas de faciliter le passage de combattants vers l’Irak et d’abriter des éléments du régime de Saddam Hussein. Le secrétaire d’État américain Colin Powell visite Damas en mai 2003 et exige un retrait complet du Liban, déclarant que la Syrie doit cesser son soutien aux groupes terroristes et respecter la souveraineté libanaise.
Parallèlement, au Congrès américain, le projet de loi sur la responsabilité syrienne et la restauration de la souveraineté libanaise (Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act) est débattu. Ce texte, introduit en avril 2003, vise à imposer des sanctions économiques à la Syrie tant qu’elle n’a pas retiré ses troupes du Liban, cessé son soutien au terrorisme et arrêté ses programmes d’armes. Des auditions au Congrès mettent en lumière la frustration face à l’occupation syrienne, avec des témoignages de Libanais exilés et d’experts soulignant l’impact sur la démocratie libanaise.
Au Liban même, les appels au retrait se multiplient. Le patriarche Sfeir, figure influente de la communauté maronite, lance en février 2003 un appel pour un Liban libre de toute présence étrangère. Des manifestations, bien que limitées, se déroulent dans les régions chrétiennes, réclamant l’application de l’accord de Taëf. Le gouvernement libanais, pro-syrien, minimise ces voix, affirmant que la présence syrienne est un « facteur de stabilité ».
L’annonce du retrait partiel en février 2003
C’est dans ce climat tendu que survient l’annonce du retrait partiel en février 2003. Le 18 février, lors d’une réunion entre les présidents libanais Émile Lahoud et syrien Bachar al-Assad, Damas décide de procéder à un nouveau redeploiement. Un communiqué présidentiel libanais indique que les troupes syriennes se repositionneront pour mieux répondre aux besoins de sécurité communs. Selon des sources militaires libanaises, environ 4 000 soldats syriens quitteront le pays, réduisant la présence à environ 16 000 hommes.
Le retrait commence rapidement. Les unités concernées, principalement des forces d’infanterie et de soutien logistique, évacuent des positions dans les montagnes du Mont-Liban, autour de Beyrouth et dans le nord. Des convois de camions militaires, transportant équipements et personnel, se dirigent vers la frontière syro-libanaise. Les bases abandonnées sont remises à l’armée libanaise, qui déploie ses propres troupes pour combler le vide. Par exemple, à Aley et Bhamdoun, des checkpoints syriens sont démantelés, et l’armée libanaise prend le relais.
Ce mouvement est présenté par Damas comme un geste de bonne volonté, aligné sur l’accord de Taëf. Bachar al-Assad, dans des déclarations relayées par la presse syrienne, affirme que la Syrie agit en coordination avec Beyrouth pour renforcer la souveraineté libanaise. Du côté libanais, le ministre de la Défense Khalil Hrawi souligne que ce redeploiement renforce la coopération bilatérale contre les menaces extérieures.
Détails opérationnels du retrait
Le retrait s’effectue en plusieurs phases sur quelques semaines. Initialement, environ 2 000 soldats partent dès la fin février, suivis d’un second contingent en mars. Les troupes impliquées proviennent de divisions basées dans le centre du Liban, comme la 10e division syrienne. Elles emportent avec elles des armes légères, des véhicules blindés et du matériel de communication. Des observateurs notent que certains équipements lourds restent en place, suggérant un redeploiement plutôt qu’un retrait total.
Les locations évacuées incluent des zones stratégiques : les hauteurs de Sannine, surplombant Beyrouth, et des positions dans la région de Tripoli au nord. Dans la Bekaa, les forces syriennes se concentrent davantage, formant une ligne de défense le long de la frontière. L’armée libanaise, forte de 60 000 hommes, étend son contrôle, déployant des unités dans les zones libérées pour prévenir tout vide sécuritaire.
Ce retrait partiel réduit la visibilité de la présence syrienne dans les zones urbaines, soulageant une partie de la population. Cependant, les services de renseignement syriens, estimés à plusieurs milliers d’agents, restent actifs, influençant la politique intérieure.
Réactions libanaises au retrait
Au Liban, les réactions sont contrastées. Dans les communautés chrétiennes et druzes, le retrait est accueilli avec prudence mais optimisme. Walid Joumblatt, leader druze, déclare que c’est un pas positif mais insuffisant, appelant à un retrait complet conformément à la résolution 520. Le patriarche Sfeir exprime sa satisfaction, notant que cela renforce l’unité nationale.
À l’inverse, chez les alliés pro-syriens, comme le Hezbollah et Amal, le mouvement est vu comme une concession dangereuse face aux pressions occidentales. Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, affirme que la présence syrienne a protégé le Liban contre Israël, et que tout retrait doit être coordonné. Des manifestations pro-syriennes se déroulent à Beyrouth, avec des slogans soulignant la « fraternité » entre les deux pays.
Le gouvernement Hariri, bien que critique en privé, maintient une ligne officielle de soutien à la coordination syro-libanaise. Rafic Hariri, premier ministre, rencontre Bachar al-Assad pour discuter des implications économiques, car la présence syrienne influence le commerce bilatéral, avec des échanges annuels estimés à plusieurs centaines de millions de dollars.
Implications régionales immédiates
Ce retrait partiel de 2003 s’inscrit dans un paysage géopolitique en mutation. Avec l’occupation américaine en Irak, la Syrie se sent vulnérable, cherchant à apaiser Washington pour éviter des sanctions. Le projet de loi américain sur la Syrie, en discussion, cite explicitement l’occupation libanaise comme motif de pénalités, incluant des interdictions d’exportations et d’aide.
Au niveau arabe, l’Arabie saoudite et l’Égypte, médiateurs historiques, encouragent un désengagement progressif pour stabiliser la région. Israël, de son côté, observe avec attention, craignant que le vide ne profite au Hezbollah, qui maintient des positions au sud.
Sur le plan interne libanais, ce mouvement favorise un débat sur la souveraineté. Des commissions parlementaires examinent l’application de Taëf, tandis que l’armée libanaise renforce ses capacités, recevant des équipements de pays alliés. Les implications immédiates incluent une légère détente dans les tensions confessionnelles, avec des rencontres intercommunautaires pour discuter de l’avenir post-syrien. Cependant, la présence résiduelle syrienne maintient une influence sur les élections législatives prévues, où les listes pro-Damas dominent encore.
Les enjeux sécuritaires persistent, particulièrement au sud, où les fermes de Chebaa, disputées avec Israël, restent un point chaud. La Syrie, en retirant partiellement ses troupes, signale une adaptation stratégique, mais conserve des leviers via ses alliés libanais. Ce début de désengagement, bien que limité, ouvre des perspectives sur les dynamiques de pouvoir au Levant, où la stabilité du Liban dépend étroitement de ses voisins.



