Le Conseil des directeurs exécutifs de la Banque mondiale a approuvé, le 26 janvier 2026, un nouveau financement de 350 millions de dollars destiné à aider le Liban à répondre aux besoins essentiels des populations les plus pauvres et vulnérables, dans le cadre de sa phase de reprise économique et financière. Cette décision intervient au moment où le pays tente de consolider une reprise fragile, marquée par une croissance positive du PIB réel estimée à 3,5 % pour l’année 2025, la première depuis 2019, selon les dernières évaluations économiques. Ce financement vise également à améliorer la prestation des services publics à fort impact grâce à la transformation numérique du secteur public. Il couvre deux projets distincts qui ambitionnent d’avoir un effet tangible sur la vie des citoyens, en fournissant une protection sociale aux plus démunis, en favorisant l’inclusion économique des femmes, des jeunes et des groupes les plus vulnérables, en renforçant les systèmes de protection sociale et en accélérant la numérisation des services publics clés.
Une reprise hésitante dans un contexte de crises accumulées
Le Liban traverse une période de récupération économique précaire, après des années de contraction sévère. Le PIB réel a chuté de près de 40 % depuis 2019, avec une contraction supplémentaire de 6,6 % en 2024 due aux impacts du conflit. Les crises multidimensionnelles – économique, financière, sanitaire et sécuritaire – ont exacerbé les défis existants, poussant de larges segments de la population dans la pauvreté. Environ 44 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté national, tandis que la pauvreté multidimensionnelle touche plus de 70 % de la population, englobant des facteurs comme l’accès à l’éducation, à la santé et aux services de base. Ces difficultés ont entraîné une insécurité alimentaire accrue, avec 1,17 million de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et juin 2025, dont 55 000 en phase d’urgence. Seuls 33 % des ménages atteignent un score de consommation alimentaire acceptable, et 82 % recourent à des stratégies de survie modérées à sévères, particulièrement dans les régions de la Bekaa et d’Akkar.
L’inflation, qui a atteint des sommets de 221,3 % en 2023, s’est atténuée à 45,2 % en 2025, avec des projections à 14,6 % pour 2026. La livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur depuis 2019, favorisant une dollarisation croissante des salaires et des transactions. La dette publique dépasse 357 % du PIB, et les pertes du secteur bancaire sont estimées à plus de 72 milliards de dollars. Les services publics se sont effondrés : sans générateurs privés, les ménages n’ont accès qu’à une heure ou deux d’électricité par jour, et les pénuries d’eau potable ont contribué à des épidémies, comme les premiers cas de choléra en décennies. Le chômage a culminé à 13,27 % en 2020, et de nombreux employés du secteur public, payés en monnaie locale, exigent des augmentations salariales pour faire face à l’inflation persistante, ne se présentant souvent au travail que partiellement.
Les impacts sur le capital humain sont profonds. La malnutrition affecte gravement les enfants : seuls 3 % des enfants âgés de 6 à 59 mois atteignent une diversité alimentaire minimale, et le retard de croissance a doublé depuis 2021 pour atteindre 14 % au niveau national, jusqu’à 19 % chez les enfants syriens. Chez les femmes en âge de procréer, 92 % vivent en situation de pauvreté alimentaire modérée ou sévère, avec 12 % des femmes enceintes et 6 % des femmes allaitantes souffrant de malnutrition aiguë ou à risque. Ces conditions ont des conséquences durables sur la santé et le développement, aggravant la vulnérabilité des familles et limitant les perspectives économiques futures.
Le rôle clé de la protection sociale dans la stabilisation
Le premier projet, doté de 200 millions de dollars et intitulé « Renforcement des filets de sécurité sociale et construction des systèmes », vise à poursuivre le développement du système de protection sociale au Liban tout en complétant les ressources gouvernementales allouées aux transferts monétaires. Il adopte une approche intégrée, combinant des transferts en espèces aux ménages libanais pauvres et vulnérables avec un meilleur accès aux opportunités économiques et aux services sociaux, en particulier pour les femmes, les jeunes et les groupes les plus marginalisés. Ce projet s’appuie sur une agenda de réformes ambitieuse menée par le gouvernement, axée sur l’amélioration de l’efficacité et de l’efficience du système de protection sociale.
Parmi les mesures phares, l’augmentation des allocations domestiques pour le programme national de protection sociale, ainsi que la dynamisation du programme par une réévaluation périodique des bénéficiaires pour vérifier leur éligibilité continue et ouvrir des inscriptions régulières aux nouveaux ménages. Le projet renforcera également les systèmes pour mieux répondre aux chocs, en développant la plateforme « Daam » – qui soutient l’exécution du programme « Aman » de transferts monétaires – pour en faire un registre social national complet servant d’autres programmes gouvernementaux. Sous la supervision du ministère des Affaires sociales, dirigé par Hanine Sayyed, ce mécanisme permettra une distribution plus ciblée et durable des aides, en tenant compte des dynamiques confessionnelles et régionales, comme les communautés sunnites à Tripoli ou chiites au sud, sans favoriser des biais non documentés.
Ce projet s’inscrit dans le cadre plus large des efforts de stabilisation post-conflit. Les pertes économiques totales dues au conflit récent sont estimées à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards en dommages physiques et 7,2 milliards en pertes économiques. La reconstruction des infrastructures critiques, comme les routes, les écoles et les hôpitaux dans les zones affectées, nécessite une coordination étroite avec les aides internationales. Le gouvernement, formé en février 2025 sous la direction du Premier ministre Nawaf Salam, a priorisé ces réformes, avec un cabinet incluant des figures comme le ministre des Finances Yassin Jaber, chargé de gérer les flux budgétaires, et le ministre de l’Économie Amer Bsat, impliqué dans la promotion de l’inclusion économique.
Accélérer la transformation numérique pour une administration plus efficace
Le second projet, financé à hauteur de 150 millions de dollars et baptisé « Accélération de la transformation numérique au Liban », ambitionne d’améliorer l’accès des citoyens aux services gouvernementaux essentiels et aux opportunités économiques, tout en habilitant les entreprises et les entrepreneurs via un environnement numérique plus sécurisé et une expansion de l’accès aux marchés. Il permettra au gouvernement d’optimiser la prestation des services et d’accroître l’efficacité opérationnelle en renforçant les plateformes numériques et les capacités de gestion des données.
Les activités incluent la fourniture d’infrastructures numériques sécurisées et efficaces pour l’hébergement des données gouvernementales, ainsi que des investissements dans le renforcement de l’écosystème de cybersécurité national. Le projet soutiendra également l’amélioration des cadres légaux et institutionnels, le développement des compétences humaines nécessaires à une transformation numérique fiable et inclusive, et la mise en œuvre effective des infrastructures numériques associées. Enfin, il lancera des expériences pilotes pour numériser des services publics sélectionnés à fort potentiel, visant à accroître la transparence gouvernementale, l’efficacité et les bénéfices pour les citoyens, tout en renforçant la résilience face au changement climatique.
Malgré des avancées récentes dans la numérisation de certains services gouvernementaux, les lacunes institutionnelles et les capacités d’exécution limitées ont freiné l’agenda de transformation numérique. Ce financement arrive à un moment où le Liban cherche à revitaliser ses relations diplomatiques, notamment avec les pays du Conseil de coopération du Golfe, suite à l’élection du président Joseph Aoun en janvier 2025 et la formation du cabinet en février. Le ministère des Télécommunications, sous la direction de Charles el-Hajj, jouera un rôle pivotal dans le déploiement de ces infrastructures, en coordination avec d’autres portefeuilles comme celui de l’Énergie, tenu par Joseph Saddi, pour assurer une alimentation électrique fiable aux systèmes numériques.
Les voix officielles soulignent l’urgence d’une action concertée
Commentant cette approbation, Jean-Christophe Carret, directeur régional pour le Moyen-Orient à la Banque mondiale, a déclaré : « Le Liban connaît une reprise fragile. Le nouveau paquet de financement de la Banque mondiale vise à générer des bénéfices étendus et à fort impact au niveau sociétal en renforçant la protection sociale, l’inclusion économique et la transformation numérique. » Il a ajouté : « Ces efforts contribueront à renforcer la reprise économique, à créer des emplois et à améliorer la capacité du Liban à fournir des services publics à fort impact à tous les citoyens. »
Ces déclarations mettent en lumière les priorités immédiates : consolider la stabilisation macroéconomique, stimuler la consommation privée soutenue par les envois de fonds et la dollarisation des salaires, et relancer le tourisme, qui a rebondi en 2025 malgré les incertitudes liées au conflit. La croissance de 3,5 % en 2025 a été revue à la baisse par rapport aux estimations initiales de 4,7 %, en raison d’une saison touristique plus faible que prévu et d’investissements modérés. Le secteur immobilier et de la construction a également repris, contribuant à l’activité économique, bien que le PIB reste en baisse de 40 % par rapport aux niveaux d’avant-crise, atteignant 28,3 milliards de dollars en 2024.
Les défis persistants de l’insécurité alimentaire et sanitaire
Au-delà des aspects macroéconomiques, les implications immédiates de ces crises se manifestent dans la sphère sociale. L’insécurité alimentaire reste critique, avec des indicateurs nutritionnels alarmants : 97 % des enfants et 92 % des femmes en âge de procréer vivent en situation de pauvreté alimentaire. Le stunting infantile a augmenté, reflétant les effets cumulés de la dévaluation monétaire et des perturbations liées au conflit. Les efforts de reconstruction, soutenus par des financements antérieurs comme les 250 millions de dollars approuvés en juin 2025 pour la réparation d’infrastructures critiques dans les zones touchées par le conflit, complètent ce nouveau paquet.
Le ministère de la Santé, confronté à une réduction de l’accès aux soins, voit ses capacités limitées par les pénuries de médicaments et de personnel. Les transferts monétaires du programme « Aman » ont déjà aidé des milliers de ménages, mais la réévaluation périodique des bénéficiaires, prévue dans le nouveau projet, permettra d’ajuster les aides aux besoins actuels, en intégrant des données sur les displacements internes causés par les tensions régionales. Les dynamiques géopolitiques, impliquant Israël, le Hezbollah, le Liban et l’ONU, influencent ces efforts, avec une emphase sur la mise en œuvre de résolutions comme la 1701 pour stabiliser les frontières sud.
Les perspectives immédiates pour l’emploi et l’inclusion
Sur le front de l’emploi, la création d’opportunités reste un enjeu majeur. Le projet de protection sociale met l’accent sur l’inclusion des femmes et des jeunes, souvent exclus des circuits économiques formels. Dans les régions rurales comme la Bekaa, où la pauvreté est exacerbée par les dommages infrastructurels, ces initiatives pourraient stimuler des micro-entreprises et des formations professionnelles. La transformation numérique, quant à elle, ouvre des voies pour les entrepreneurs, en élargissant l’accès aux marchés via des plateformes sécurisées.
Les investissements en cybersécurité nationale répondent aux risques accrus de cyberattaques, particulièrement dans un contexte de tensions régionales. Les pilotes de numérisation de services publics, comme les enregistrements civils ou les paiements administratifs, visent à réduire la corruption et à améliorer la transparence, avec des impacts directs sur la confiance des citoyens. En 2025, des avancées partielles ont été notées, mais les contraintes budgétaires persistent, avec un budget équilibré pour l’année grâce à une meilleure collecte des revenus, bien que des réformes structurelles plus larges soient nécessaires.
Les implications pour la gestion des données et la résilience climatique
Enfin, le renforcement des capacités de gestion des données gouvernementales permettra une meilleure allocation des ressources, en intégrant des indicateurs climatiques pour anticiper les chocs comme les sécheresses ou les inondations, qui aggravent la vulnérabilité alimentaire. Les expériences pilotes incluront des services liés à l’adaptation au changement climatique, comme la gestion des ressources en eau dans les zones agricoles touchées par le conflit. Ces mesures, déployées en coordination avec le ministère de l’Environnement, soulignent les liens entre reprise économique et durabilité environnementale, avec des investissements immédiats dans des infrastructures résilientes pour héberger les données sensibles. Les flux de remittances, qui ont soutenu la consommation privée en 2025, pourraient être canalisés plus efficacement via des systèmes numérisés, réduisant les coûts de transaction pour les familles dépendantes de l’aide extérieure.



