Une date posée comme instrument, pas comme détail
La discussion gouvernementale autour du dossier sécuritaire au Sud et au Nord du Litani a basculé, en une séance, vers un point unique. Ce point n’est pas un concept. Ce n’est pas une formule. C’est une date: le 31 mars 2026.
La proposition n’a pas été portée comme une note de calendrier. Elle a été portée comme un acte politique complet. Elle devait fixer une limite au temps gouvernemental. Elle devait aussi produire un signal public. Enfin, elle devait créer une ligne claire entre un plan “en cours” et un plan “terminé”.
Cette logique transforme l’échéance en test de gouvernabilité. Un gouvernement peut promettre. Il peut aussi encadrer. Mais il n’est jugé, en interne, que lorsqu’il s’enchaîne à une date. À partir de ce moment, chaque retard devient visible. Chaque désaccord devient politique.
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Le texte proposé: structure, justification, et cible réelle
Le document présenté par des ministres des Forces libanaises est construit en trois blocs. Le premier bloc félicite l’armée pour les efforts des derniers mois. L’accent est mis sur la collecte d’armes qualifiées de non légales au Sud du Litani. Le texte insiste aussi sur l’extension de l’autorité de l’État et sur le renforcement de sa présence dans la zone.
Le deuxième bloc installe une justification politique. Il mentionne l’environnement régional et international, et il relie la demande à une décision gouvernementale datée du 5 septembre 2025, présentée comme adossée au plan établi par la direction de l’armée. L’objectif est clair. Il s’agit de montrer que l’échéance n’est pas un caprice du jour. Elle se veut cohérente avec une trajectoire déjà adoptée.
Le troisième bloc est l’injonction. Il réaffirme le soutien à l’institution militaire, puis il demande à la direction de l’armée de terminer les étapes restantes avant le 31 mars 2026. La finalité affichée est triple: consolider l’autorité de l’État, préserver la souveraineté, et protéger la sécurité et la stabilité.
Le texte vise donc plus que le Sud. Il vise la suite. Il vise surtout le Nord du Litani, car c’est là que l’État entre dans une zone de friction plus forte, avec des attentes divergentes au sein même du gouvernement.
La réponse du sommet: refus de la date, maintien de la méthode
La proposition n’a pas été adoptée. Le récit disponible indique que le président Joseph Aoun, accompagné de ministres présentés comme proches du duo chiite, n’a pas retenu l’idée d’une échéance au 31 mars 2026.
Ce refus ne s’accompagne pas d’un rejet de l’armée. Il s’accompagne d’un choix de méthode. La méthode retenue consiste à poursuivre les étapes “à la vitesse possible”, tout en déplaçant la prochaine décision structurante vers un plan à présenter en février.
La différence est essentielle. Une date ferme crée une obligation. Un plan à présenter crée un rendez-vous. Le rendez-vous peut être rempli, reporté, amendé. Il laisse une marge. Cette marge est précisément ce que les ministres favorables au 31 mars ne voulaient plus.
Réserve et phrase-clé: la vitesse comme reproche central
Le refus de l’échéance entraîne une réserve politique. Les ministres des Forces libanaises, avec le ministre de la Justice Adil Nassar, se réservent sur le texte final.
Adil Nassar résume la logique en une phrase courte, rapportée après la séance: « Nous voulions que l’opération soit plus rapide. »
Cette phrase est le cœur de l’affaire. Elle ne dit pas: “Nous refusons le plan.” Elle ne dit pas: “Nous refusons l’armée.” Elle dit: “Le rythme ne convient pas.” Le désaccord est donc cadré comme un conflit de temporalité. D’un côté, une temporalité politique, qui réclame un signal daté. De l’autre, une temporalité de gestion et d’exécution, qui préfère un plan, un rapport, et une progression.
Dans ce type de débat, la vitesse est un mot à double face. Elle peut signifier efficacité. Elle peut aussi signifier précipitation. Chaque camp le charge d’un sens différent, sans changer le vocabulaire.
Février, puis début mars: la bataille des jalons
Le gouvernement retient un jalon officiel: février. La direction de l’armée doit préparer une planification spécifique pour le Nord du Litani. Elle doit la présenter au Conseil des ministres dans le cadre du rapport mensuel.
Ce jalon sert à verrouiller le débat sans l’exploser. Il offre un calendrier, mais un calendrier de production de documents. Il ne fixe pas un calendrier de fin.
En parallèle, une seconde échéance circule dans les déclarations. Il est fait mention d’un premier rapport attendu au début de mars sur le lancement de la mise en œuvre au Nord du Litani. Cela crée un contrôle intermédiaire. Il n’est pas présenté comme la date finale. Il devient toutefois un test, car il permet de vérifier si février produit un plan seulement sur papier ou une bascule réelle dans l’exécution.
La coexistence de ces jalons explique la tension. Ceux qui réclamaient le 31 mars peuvent dire: “Même le début mars n’est pas garanti.” Ceux qui refusent la date peuvent répondre: “Le processus est déjà séquencé.” Le conflit se déplace alors du fond vers l’interprétation du séquençage.
L’argument des contraintes: moyens, occupation, violations
Le débat sur l’échéance ne se joue pas seulement au niveau des principes. Il se joue aussi sur des contraintes rapportées comme concrètes.
Un premier élément est la question des capacités promises à l’armée. Il est fait état d’un retard dans l’arrivée de moyens militaires annoncés. Le retard est présenté comme un facteur qui pèse sur le rythme d’exécution.
Un second élément est la contrainte du terrain. Les textes disponibles rappellent que l’armée décrit sa maîtrise au Sud du Litani comme réelle sur les zones sous son contrôle, mais limitée par les sites et terrains qui restent occupés. Ils mentionnent aussi la poursuite de violations.
Un troisième élément est la matérialité des opérations restantes. L’armée évoque un travail en cours sur le traitement des munitions non explosées et des tunnels. Ce point donne une raison technique au fait que l’exécution ne se résume pas à une annonce politique.
Ces trois éléments nourrissent l’argument anti-31 mars. Une date butoir transforme des contraintes en risque de faillite politique. Si les moyens tardent, l’État échoue au calendrier. Si le terrain reste partiellement inaccessible, l’État échoue au calendrier. Si des chantiers techniques restent ouverts, l’État échoue au calendrier.
Trois réactions ministérielles qui éclairent le vrai centre de gravité
La controverse sur le 31 mars révèle trois manières de poser le problème, au-delà des lignes partisanes.
Rakan Nassereddine, ministre de la Santé, dit soutenir l’armée. Il indique toutefois que le plan ne pourra pas être achevé avant un retrait israélien et l’arrêt des attaques. Il insiste aussi sur deux objectifs associés: la libération de la terre et le retour des prisonniers.
Cette position change la nature du calendrier. Elle signifie que le gouvernement ne maîtrise pas seul le tempo final. Même s’il fixe une date, l’extérieur peut la rendre inatteignable. Dans ce cadre, un 31 mars peut être vécu comme une promesse dangereuse.
Joe Issa El Khoury, ministre de l’Industrie, adopte une autre ligne. Il affirme que l’armée ne peut pas accomplir tout le travail seule. Il ajoute que l’autre partie doit montrer sa volonté de remettre ses armes à l’État.
Cette réaction déplace la pression vers la coopération. Elle dit, en substance, que l’État ne peut pas transformer une stratégie en résultat si l’exécution dépend d’une remise d’armes non automatique. Dans ce cadre, un calendrier est aussi une question de consentement, pas seulement de déploiement.
Enfin, Adil Nassar porte la ligne de vitesse. Sa phrase sur l’opération “plus rapide” se relie directement à la demande du 31 mars. Elle signifie qu’un rendez-vous en février n’est pas jugé suffisant, car il reporte le moment où le gouvernement assumera une décision ferme.
Ces trois réactions montrent que le 31 mars n’est pas seulement une affaire de date. C’est un débat sur la capacité de l’État à commander le temps, alors même que le temps est partagé entre exécution, coopération et contraintes extérieures.
Pourquoi le 31 mars devient un test de gouvernabilité
Une date butoir n’est pas un outil neutre dans un gouvernement composite. Elle impose une hiérarchie des priorités. Elle impose aussi une discipline commune. Si elle est adoptée, elle oblige l’exécutif à parler d’une seule voix sur le rythme. Si elle est rejetée, elle révèle qu’aucun rythme n’est partagé.
Le 31 mars est explosif pour une autre raison. Il transforme un désaccord interne en scène publique. La réserve des ministres ne reste pas dans la salle. Elle sort. Elle devient un fait politique. Elle signifie que la coalition tient, mais qu’elle n’est pas alignée.
Le test de gouvernabilité apparaît alors sous trois formes, toutes liées aux textes disponibles.
Première forme, la gouvernabilité par la décision. Le gouvernement peut-il assumer un calendrier ferme, malgré les objections internes et malgré les contraintes rapportées sur les moyens et le terrain.
Deuxième forme, la gouvernabilité par la méthode. Le gouvernement peut-il remplacer une date par un plan en février, sans que ce plan soit perçu comme une fuite.
Troisième forme, la gouvernabilité par la crédibilité. Le gouvernement peut-il opposer, aux critiques extérieures sur l’insuffisance des efforts, un récit cohérent et un mécanisme vérifiable, sans se fracturer sur une date.
Dans cette configuration, le 31 mars agit comme un révélateur. Il montre qui veut contraindre le temps. Il montre qui veut d’abord sécuriser la coalition. Il montre aussi qui conditionne le tempo à l’extérieur ou à la coopération interne.
Les indicateurs concrets que la controverse rend incontournables
La controverse impose des indicateurs simples, car elle a mis un chiffre sur la table.
Le premier indicateur est le contenu du document attendu en février. Il doit être suffisamment détaillé pour répondre à une question précise: comment le Nord du Litani est traité, et selon quelles étapes.
Le deuxième indicateur est la crédibilité du jalon de début mars évoqué pour un premier rapport sur la mise en œuvre au Nord. Si ce jalon est tenu, le gouvernement peut dire que le processus avance. S’il glisse, la demande d’une date ferme revient mécaniquement.
Le troisième indicateur est l’évolution des contraintes matérielles. Les retards de moyens promis ne sont pas un débat abstrait. Ils sont cités comme un facteur de rythme. Tout changement sur ce point impacte immédiatement le débat sur l’échéance.
Le quatrième indicateur est la capacité à réduire les limites de terrain évoquées, notamment les zones non accessibles et la continuité des violations décrites. Ce point détermine la possibilité de tenir n’importe quelle échéance.
Le cinquième indicateur est la gestion politique de la réserve. Si le gouvernement réintègre les ministres réservataires dans une séquence claire, la crise de gouvernabilité reste contenue. Si les réserves s’accumulent, la date du 31 mars cesse d’être un simple épisode. Elle devient le symbole d’un cabinet qui avance sans tempo commun.



