vendredi, février 20, 2026

Les derniers articles

Articles liés

LA FABRIQUE MÉDIATIQUE DE LA «GUERRE IMMINENTE» AU LIBAN

- Advertisement -

Un mot qui revient partout: «imminente»
Depuis plusieurs mois, le discours public sur le Liban est saturé d’une expression devenue presque automatique: la «guerre imminente». Elle s’invite dans les manchettes, les analyses politiques, les interventions télévisées, les conversations de plateau. Le Sud-Liban, et parfois le pays tout entier, sont décrits comme au bord d’un basculement militaire dont la date reste inconnue, mais dont la possibilité est présentée comme permanente.

Le paradoxe tient au décalage entre ce vocabulaire alarmiste et la réalité d’un cessez-le-feu qui, bien que fragile et régulièrement violé, continue de tenir. Les échanges de tirs restent ponctuels, le front ne s’est pas transformé en offensive généralisée, mais la perception dominante reste celle d’une catastrophe suspendue. L’expression «guerre imminente» fonctionne comme un bruit de fond, au point de devenir un cadre d’interprétation de tout événement, même éloigné du front.

Cette inflation du lexique de l’urgence ne relève pas seulement de la dramatisation spontanée. Elle est le produit d’un système médiatique, d’un environnement régional et de stratégies politiques qui, chacun à leur manière, ont intérêt à maintenir vivante l’idée que le pire peut survenir à tout moment. Au Liban, ce mécanisme agit sur une société déjà épuisée par l’effondrement économique, la crise bancaire et les traumatismes accumulés.

Les ficelles du «breaking news» permanent
Une première clé de lecture se trouve dans les formats mêmes de l’information. Chaînes d’info en continu, sites d’actualité, comptes spécialisés sur les réseaux sociaux vivent d’alertes répétées, de bandeaux défilants, de notifications. Le modèle repose sur l’idée qu’il faut capter l’attention d’un public saturé d’images et de messages concurrents. Dans ce cadre, un titre faisant référence à une «guerre imminente» attire davantage qu’un constat de statu quo fragile.

Les rédactions s’appuient sur des éléments qui, pris isolément, peuvent justifier une vigilance accrue: survols aériens plus fréquents, mouvements de troupes observés à la frontière, déclarations menaçantes de responsables militaires, fuites diplomatiques sur des scénarios d’escalade. Chaque indice peut être mis en avant comme un «signe» supplémentaire d’un basculement possible. La répétition de ces signaux, jour après jour, crée un effet d’accumulation.

Les formats audiovisuels renforcent cette logique. Sur les plateaux, des cartes de la région s’affichent, des flèches montrent les axes possibles d’une offensive, des analystes détaillent les portées des missiles, les densités de population, les vulnérabilités des infrastructures. Ce travail peut être utile pour comprendre les enjeux militaires, mais il contribue aussi à installer un imaginaire où la guerre n’est plus une hypothèse parmi d’autres, mais l’horizon naturel de la situation.

Les sources anonymes et la mise en scène des «fuites»
La fabrique de la «guerre imminente» repose aussi sur le recours répété à des sources anonymes présentées comme proches de cercles sécuritaires ou diplomatiques. Les formules reviennent: «selon des milieux bien informés», «d’après des sources occidentales à Beyrouth», «confie un haut responsable sous couvert d’anonymat». Ces citations prêtent à des acteurs puissants des propos rarement vérifiables, mais qui alimentent l’idée d’un danger permanent.

Dans de nombreux cas, ces «fuites» sont le produit de stratégies de communication délibérées. Des capitales étrangères utilisent le canal médiatique pour avertir, mettre en garde, tester des réactions. Des responsables locaux s’en servent pour envoyer des messages à leurs adversaires, à leurs alliés ou à leur base sociale, sans assumer publiquement une position trop tranchée. Le média devient l’espace où ces signaux sont amplifiés, traduits dans un langage plus dramatique, parfois simplifiés à l’extrême.

La notion même de «guerre imminente» permet de contourner une question essentielle: imminente à quel horizon, et selon quels critères. Dans le quotidien libanais, l’imminence s’étire sur des mois. Le mot cesse alors de désigner un risque précis pour devenir une atmosphère. Il nourrit un sentiment d’attente inquiète, sans autre balise que la répétition de formules alarmistes.

Le rôle des médias arabes et israéliens dans la construction du récit
La perception libanaise ne se forme pas seulement à partir des médias locaux. Les grands journaux et télévisions du monde arabe, ainsi que la presse israélienne reprise en arabe, jouent un rôle important dans la manière dont la situation au Liban est racontée. Les analyses publiées depuis les capitales régionales examinent le front sud à travers la grille des rapports de force plus larges: confrontation avec l’Iran, guerre à Gaza, recomposition syrienne, évolutions des alliances.

Certaines tribunes décrivent le Liban comme une simple extension d’un «front unique» qui partirait de la frontière libanaise pour se prolonger à travers la Syrie jusqu’à Gaza. Dans ces récits, le pays apparaît moins comme un acteur avec ses propres dynamiques que comme un segment d’une ligne de front plus vaste. La logique militaire tend à absorber les réalités sociales et politiques internes.

Côté israélien, les propos de responsables sur la nécessité de créer de nouvelles «zones de sécurité», d’empêcher le retour de certains habitants dans des localités précises, d’imposer une nouvelle géographie de la peur au nord de la frontière alimentent l’idée que la confrontation n’a pas pris fin, mais a simplement changé de forme. Lorsque ces déclarations sont reprises sans mise en contexte, elles renforcent l’image d’un ennemi prêt à franchir le pas de l’escalade à tout moment.

La tentation politique de l’alarmisme contrôlé
Sur la scène libanaise, le discours de la «guerre imminente» sert aussi des intérêts politiques. Plusieurs acteurs y trouvent un outil pour resserrer leur base, justifier des choix ou repousser des échéances. Un dirigeant qui veut différer des réformes impopulaires peut souligner la priorité absolue de la sécurité et présenter toute revendication sociale comme un luxe en temps de menace. Un parti armé peut inverser la charge de la preuve: critiquer son arsenal ou ses positions au Sud devient, dans ce cadre, une mise en danger du pays.

À l’inverse, des forces opposées à la logique de confrontation peuvent instrumentaliser le même vocabulaire. En martelant que la guerre est imminente à cause d’un groupe ou d’une stratégie, elles cherchent à susciter une peur susceptible de se retourner contre leurs adversaires. L’argument devient alors: tant que telle configuration perdure, le pays vivra sous la menace permanente, il faut donc la renverser au nom de la survie collective.

Dans les deux cas, la peur joue un rôle central. Elle sert de levier pour disqualifier l’adversaire, pour imposer un agenda, pour canaliser la colère vers un objectif politique. Le risque est qu’elle finisse par anesthésier la réflexion, en transformant tout débat en choix binaire entre «soutien» et «trahison» face à une menace présentée comme absolue.

Le coût psychologique d’une guerre qui n’éclate pas
Cette fabrique d’alarme permanente a des conséquences concrètes sur une population déjà soumise à des chocs successifs. Vivre dans un pays où la guerre est décrite comme imminente pendant des mois ou des années, sans qu’elle survienne, n’est pas neutre. Cela crée un état de tension diffuse qui s’ajoute aux angoisses liées à la crise économique, à l’érosion des revenus, aux blocages bancaires, à l’effondrement des services publics.

Dans les régions frontalières, les habitants ont déjà subi des bombardements, des déplacements, des destructions. Ils savent ce que signifie concrètement la guerre. Pour eux, chaque article annonçant une «nouvelle phase» possible, chaque débat sur une opération élargie déclenche des réflexes de préparation: vérifier les papiers essentiels, garder un sac prêt, identifier des lieux d’accueil. Lorsque ces alertes se répètent sans se traduire par une offensive, elles laissent une fatigue profonde, une impression de vivre dans un provisoire permanent.

Dans les grandes villes, la guerre imminente prend d’autres formes. Elle s’invite dans les discussions sur l’émigration, sur l’avenir des enfants, sur les choix de carrière. Des familles hésitent à investir dans un appartement, dans un commerce, dans une clinique, de peur que tout puisse être balayé par un conflit généralisé. Cette incertitude limite la capacité du pays à se projeter, à reconstruire, à concevoir un futur qui ne soit pas seulement un exercice de survie.

Quand la peur sert aussi à masquer les responsabilités internes
Le discours sur le danger extérieur a une autre fonction: il permet d’éclipser, au moins partiellement, les responsabilités internes dans la crise. Tant que l’attention se focalise sur la possibilité d’une guerre, les dossiers de la faillite bancaire, de la dilapidation des dépôts, de l’impunité des responsables économiques et politiques restent relégués au second plan.

À plusieurs reprises, des séquences de mobilisation autour de questions sociales ou judiciaires ont été interrompues ou marginalisées par le retour du thème sécuritaire. La focalisation sur le front sud, sur les visites d’émissaires étrangers, sur les réunions de mécanismes de cessez-le-feu occupe la scène médiatique. La société est entraînée dans des cycles où l’on commente minute par minute les risques d’escalade, alors que les décisions qui affectent durablement la vie quotidienne se prennent dans un relatif silence: lois financières, nominations, privatisations silencieuses.

Ce déplacement ne signifie pas que la menace de guerre soit fictive. Les risques sont bien réels, les capacités de destruction existent, les antagonismes régionaux perdurent. Mais la disproportion entre le temps médiatique consacré à l’hypothèse d’un conflit et celui accordé aux mécanismes de l’effondrement économique pose question. Elle suggère que la peur d’une guerre future sert aussi à diluer la responsabilité des acteurs qui ont conduit le pays au bord de l’abîme sans tir ni missile.

Le rôle des experts et des commentateurs
Dans ce dispositif, la figure de «l’expert» occupe une place croissante. Retraités de l’armée, anciens diplomates, spécialistes autoproclamés en stratégie assurent une présence régulière sur les plateaux. Ils décryptent les cartes, lisent les signaux venus des capitales étrangères, extrapolent à partir de mouvements de troupes ou d’exercices militaires. Leur contribution est précieuse pour éviter des interprétations simplistes, mais elle peut aussi, involontairement, nourrir le sentiment d’imminence.

Lorsque les mêmes visages répètent pendant des mois que «tous les ingrédients d’une guerre sont réunis», que «la question n’est pas de savoir si, mais quand», la frontière entre analyse et prophétie se brouille. Surtout lorsque les prévisions sont rarement soumises à un retour critique. Les scénarios les plus spectaculaires restent dans les mémoires; les erreurs d’anticipation, elles, sont vite oubliées.

La présence d’analystes dont le discours est aligné sur celui de certaines puissances étrangères ajoute une autre couche de complexité. Dans certains cas, les plateaux deviennent le prolongement d’affrontements diplomatiques: chacun y avance des éléments qui servent la grille de lecture de son camp, sous couvert de neutralité technique. Le public, peu informé des arrière-plans, reçoit des avis présentés comme «professionnels», alors qu’ils sont parfois partie prenante d’une bataille de narrations.

Information, responsabilité et sortie de l’alarmisme
La question n’est pas de demander aux médias de minimiser les risques ou de dissimuler les tensions. L’information sur la sécurité, la clarification des scénarios, la mise en lumière des enjeux régionaux sont indispensables dans un pays exposé. Mais entre transparence et alarmisme, il existe un espace pour une approche plus rigoureuse.

Cette approche suppose plusieurs gestes simples. Distinguer clairement ce qui relève du fait, du scénario, de la spéculation. Indiquer les marges d’incertitude plutôt que de présenter comme inéluctable ce qui reste hypothétique. Donner autant de place aux contraintes des acteurs qu’à leurs déclarations les plus agressives. Rappeler que l’absence de guerre, même imparfaite, même sous tension, est un fait en soi, qui mérite d’être analysé, pas seulement tenu pour provisoire.

Elle implique aussi de rééquilibrer les priorités. Consacrer du temps, des pages, des débats aux mécanismes de l’effondrement interne, aux responsabilités dans la crise financière, à l’état des services publics, à la justice, à la santé, ne signifie pas négliger le front sud. Cela signifie refuser d’être enfermé dans un récit unique où tout serait suspendu à une bataille à venir.

Le Liban vit dans un environnement instable, entouré de foyers de tension et pris dans des recompositions régionales qui le dépassent en partie. Mais il reste aussi un pays avec ses propres choix, ses propres blocages, ses propres possibles. Tant que la fabrique médiatique de la «guerre imminente» continuera à occuper l’essentiel de l’espace mental, la société aura du mal à reprendre la main sur ce qui, pourtant, dépend encore d’elle: la manière de réparer, d’organiser, de juger, de reconstruire un minimum de confiance sans attendre que la prochaine alerte se transforme enfin, ou heureusement jamais, en déflagration.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi