mercredi, janvier 14, 2026

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Le 25 mai, entre mémoire de la libération et affirmation démocratique

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Le 25 mai 2025, date emblématique de la mémoire nationale libanaise, a coïncidé cette année avec la dernière phase des élections municipales dans les régions du Sud et de la Nabatiyeh. Ce chevauchement entre un événement fondateur de la souveraineté moderne du Liban et un processus démocratique local offre une lecture riche de la manière dont l’histoire, la mémoire collective et l’engagement politique s’entrelacent dans la vie publique libanaise. Dans les discours, dans les urnes, et dans l’imaginaire collectif, la continuité entre résistance et démocratie a été revendiquée comme un fil directeur, mais non sans ambiguïté.

Une date fondatrice, une mémoire vive

Le 25 mai reste gravé dans la mémoire nationale comme la date du retrait des forces israéliennes du Sud du Liban en 2000, après une occupation qui avait duré près de deux décennies. Consacrée comme Journée de la Résistance et de la Libération, elle est célébrée chaque année par les forces politiques et la société civile, notamment dans les régions qui furent les premières concernées par le conflit.

En 2025, cette date a pris une dimension supplémentaire avec la tenue simultanée des élections municipales dans les bastions méridionaux. Ce croisement entre un acte de commémoration et un acte civique a permis à de nombreux responsables politiques de faire le lien entre deux formes d’affirmation : l’une militaire et souverainiste, l’autre démocratique et institutionnelle.

Dans les rues de Nabatieh, de Bint Jbeil ou de Tyr, les affiches électorales cohabitaient avec les portraits de martyrs de la résistance, les drapeaux commémoratifs, et les banderoles rappelant les victoires de 2000. Le décor électoral était ainsi imbriqué dans un imaginaire de combat, de sacrifice et de continuité nationale.

Une superposition de récits politiques

La journée électorale du 25 mai a été abondamment commentée dans les discours publics. Pour les dirigeants des partis dominants dans le Sud, cette date n’était pas un hasard, mais une « coïncidence significative ». Le message martelé était clair : voter, c’est continuer la résistance ; choisir ses représentants locaux, c’est défendre la souveraineté.

Ce glissement sémantique entre combat armé et combat électoral a été repris dans les discours de plusieurs leaders. La participation au scrutin a été présentée comme un acte de résistance civile, un prolongement du combat contre l’occupation. Les électeurs ont été appelés à exprimer leur attachement à la terre, à la dignité, et à l’autodétermination à travers leur bulletin de vote.

Cette rhétorique a permis de sacraliser l’acte électoral, de le doter d’une signification morale et historique plus large. Elle a aussi contribué à légitimer les résultats, souvent attendus, dans les bastions partisans. L’élection devient alors non seulement un choix local, mais une confirmation de l’orientation politique générale.

Une stratégie de légitimation par la mémoire

En insistant sur le lien entre souveraineté et élections, les forces dominantes du Sud ont tenté de renforcer leur légitimité populaire. Le vote massif en faveur des listes soutenues par les partis de la résistance a été interprété comme un plébiscite de leur ligne politique. Les victoires sans appel dans de nombreuses municipalités ont été présentées comme l’expression de la fidélité du peuple à ses libérateurs.

Cette logique de continuité permet d’évacuer certaines critiques, notamment sur le manque de compétition réelle dans plusieurs localités. Dans les discours officiels, la tazkiyah est transformée en consensus populaire, la victoire électorale en preuve de la justesse historique. Le récit de la résistance absorbe le processus électoral, qui devient une scène de reconnaissance et non un lieu de confrontation.

Le risque de cette stratégie est d’essentialiser le vote : le bon citoyen est celui qui vote pour les figures de la résistance. Toute opposition peut alors être perçue non comme une divergence politique légitime, mais comme une déviance mémorielle, une trahison symbolique.

Le rôle des lieux et des gestes

Le symbolisme de la journée s’est aussi exprimé à travers les lieux et les gestes. Dans plusieurs villages libérés en 2000, des files d’attente ont été photographiées devant des bureaux de vote installés dans des bâtiments publics reconstruits après la guerre. Les électeurs, pour beaucoup des vétérans ou des descendants de familles déplacées, ont accompli leur devoir électoral dans des espaces porteurs d’une histoire chargée.

Certains ont exprimé une émotion particulière à voter « sur la terre libérée », à « faire entendre la voix du Sud libre ». Ces formulations montrent combien le territoire et l’exercice démocratique sont vécus comme indissociables. La mémoire collective confère au geste électoral une valeur quasi rituelle, une forme de consécration de l’appartenance.

Les décorations des bureaux de vote, les discours des responsables locaux, les retransmissions médiatiques ont tous renforcé cette atmosphère. Les banderoles invitaient à « compléter la libération par le développement », à « faire de chaque voix une pierre contre l’oubli ». L’espace électoral devenait un sanctuaire de mémoire.

Une mémoire qui peut aussi enfermer

Si la mobilisation de la mémoire de la libération donne du sens à l’acte électoral, elle peut aussi en limiter la portée critique. En sacralisant un récit unique, elle tend à figer les rapports politiques, à inhiber les alternatives et à réduire le pluralisme. Le risque est de substituer la fidélité historique à la responsabilité démocratique.

Dans certaines localités, des voix critiques ont souligné que cette célébration simultanée pouvait aussi servir de paravent à des pratiques peu transparentes. L’absence de débats contradictoires, la désignation consensuelle de candidats, et le manque de projets clairs sont autant d’éléments qui contrastent avec la vitalité que le processus électoral devrait incarner.

Par ailleurs, dans une partie de l’électorat, notamment chez les jeunes, ce récit héroïque commence à perdre de sa puissance évocatrice. Beaucoup réclament un nouveau contrat politique, fondé non sur la mémoire mais sur la compétence, la gestion efficace et l’inclusion. Pour eux, la vraie résistance passe désormais par l’accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation.

Une tension féconde entre mémoire et démocratie

Le 25 mai 2025 restera comme une journée double : de mémoire et de démocratie. Cette coïncidence a permis de raviver l’attachement à une histoire nationale partagée, mais elle a aussi mis en lumière les tensions entre mémoire collective et exigence démocratique.

Le défi pour les années à venir sera de ne pas laisser la mémoire se transformer en mythe figé, inaccessible à la critique, instrumentalisé pour justifier l’immobilisme. Il s’agira de transformer l’héritage de la libération en levier pour construire une démocratie locale vivante, inclusive, et réactive aux besoins du quotidien.

Car si la souveraineté s’exerce sur un territoire libéré, elle se réalise aussi dans les urnes, à travers des choix éclairés, compétitifs et libres.

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Newsdesk Libnanews
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