Beyrouth, 11 juin 2025 – Ce 10 juin, l’Union européenne (UE) a porté un coup retentissant au Liban en l’inscrivant officiellement sur sa liste noire des pays à haut risque pour le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Cette décision, annoncée par la Commission européenne, positionne le pays du Cèdre aux côtés d’États comme la Corée du Nord, l’Iran ou encore la Syrie, marquant un tournant dans la crise économique et financière qui asphyxie le Liban depuis 2019. Alors que le pays tente de panser les plaies d’une guerre récente et de stabiliser un paysage politique fragile, cette mesure européenne soulève de nombreuses questions sur ses répercussions à court, moyen et long terme.
Une décision ancrée dans des failles persistantes
L’ajout du Liban à la liste noire de l’UE fait suite à son inscription, en octobre 2024, sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international chargé d’établir les normes mondiales contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Le GAFI avait alors pointé du doigt des déficiences structurelles : un manque de transparence dans le système bancaire, des enquêtes insuffisantes sur les crimes financiers, et une incapacité à appliquer des sanctions efficaces contre les acteurs impliqués dans des activités illicites. L’UE, s’appuyant sur cette évaluation, a jugé que le Liban représentait un risque significatif pour la sécurité financière européenne, justifiant des mesures plus strictes.
Des sources au sein de la Commission européenne précisent que cette inscription découle d’une analyse approfondie des mécanismes de contrôle libanais, jugés inadéquats pour empêcher l’utilisation du système financier à des fins illégales. Parmi les points noirs : l’absence de registres fiables sur la propriété effective des entreprises, la lenteur des autorités à poursuivre les cas de blanchiment, et des failles dans la supervision des flux financiers transfrontaliers. Ces problèmes, exacerbés par des années de corruption systémique et de dysfonctionnements institutionnels, ont conduit Bruxelles à durcir sa position.
Le secteur bancaire en première ligne
Le secteur bancaire libanais, jadis fleuron de l’économie nationale, est directement visé par cette décision. Depuis le début de la crise économique en 2019, marquée par une contraction du PIB de plus de 40 %, une dévaluation de la livre libanaise de 98 % et une hyperinflation dévastatrice, les banques libanaises opèrent dans un climat de défiance généralisée. L’inscription sur la liste noire de l’UE menace d’aggraver cette situation, en renforçant l’isolement du système bancaire et en accentuant la désintermédiation financière.
En pratique, les institutions financières européennes – banques, compagnies d’assurance, fonds d’investissement – doivent désormais appliquer une « vigilance renforcée » pour toute transaction impliquant des entités libanaises. Cela implique des vérifications approfondies sur l’origine des fonds, des contrôles d’identité rigoureux et des rapports obligatoires aux autorités en cas de suspicion. Pour les banques libanaises, cette mesure pourrait entraîner une rupture des relations de correspondance bancaire avec leurs homologues européennes, un rouage essentiel pour les transactions internationales en devises étrangères, notamment en dollars et en euros.
« Les banques libanaises sont déjà sur le fil du rasoir », explique un économiste basé à Beyrouth, dont le nom a été changé pour préserver son anonymat. « Perdre l’accès aux réseaux financiers européens, c’est comme couper l’oxygène à un patient en réanimation. » En 2024, les dépôts bancaires au Liban s’élevaient à environ 90 milliards de dollars, contre 170 milliards avant la crise, et la plupart des épargnants restent privés d’accès à leurs fonds en raison des restrictions imposées par les établissements financiers.
La diaspora face à de nouveaux obstacles
La diaspora libanaise, forte de plus de 10 millions de personnes à travers le monde, joue un rôle crucial dans la survie de l’économie nationale. En 2024, les transferts de fonds ont atteint environ 6,5 milliards de dollars, soit près d’un tiers du PIB, constituant une source vitale de devises étrangères. Cependant, la décision de l’UE risque de compliquer ces flux financiers. Les plateformes de transfert d’argent, telles que Western Union ou MoneyGram, ainsi que les banques internationales, pourraient imposer des frais supplémentaires, des délais accrus ou des exigences documentaires renforcées pour se conformer aux nouvelles règles.
« Envoyer de l’argent au Liban devient une épreuve », témoigne Maya, une Libanaise installée à Paris, dont le nom a été modifié. « Avant, il suffisait de quelques clics. Maintenant, je dois fournir des justificatifs pour chaque transfert, et parfois, l’argent met une semaine à arriver. » De même, Elias, un Libanais résidant à Bruxelles, dont le nom a été changé, raconte : « Avant, envoyer de l’argent à ma famille à Tripoli était simple. Maintenant, chaque transfert est scruté comme si j’étais suspect. Il m’est arrivé d’attendre dix jours pour que l’argent arrive. » Ces contraintes pourraient décourager une partie de la diaspora, réduisant les entrées de devises dans un pays où le dollar américain est devenu la monnaie de référence pour les transactions quotidiennes, du loyer aux courses alimentaires.
Un frein aux pourparlers avec le FMI
L’inscription sur la liste noire de l’UE complique également les négociations en cours avec le Fonds monétaire international (FMI), un acteur clé pour la survie économique du Liban. En défaut de paiement sur sa dette souveraine depuis mars 2020, le pays cherche à obtenir un plan de sauvetage financier de plusieurs milliards de dollars. Cependant, le FMI conditionne son aide à des réformes profondes, notamment dans la gouvernance bancaire, la lutte contre la corruption et la transparence financière – des domaines où le Liban peine à avancer.
Un accord préliminaire avait été signé avec le FMI en avril 2022, mais sa mise en œuvre a été bloquée par des luttes politiques internes et l’incapacité des autorités à adopter des mesures clés, comme la restructuration du secteur bancaire, l’unification des taux de change ou l’audit des comptes de la Banque du Liban. L’inscription sur la liste noire de l’UE pourrait renforcer la méfiance des créanciers internationaux, qui exigent des garanties solides avant de débloquer des fonds. « Cette décision envoie un message clair : le Liban doit prouver qu’il est sérieux dans ses réformes », indique un consultant en finances internationales basé à Londres, dont le nom a été modifié.
Une économie au bord du gouffre
L’économie libanaise, déjà ravagée par des années de crise, est particulièrement vulnérable à ce nouveau choc. Selon les estimations de la Banque mondiale, 33 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté absolue en 2024, tandis que le taux de chômage atteignait 30 %. L’inflation, bien que ralentie par rapport à son pic de 2021, reste écrasante, avec une hausse des prix alimentaires de 150 % depuis 2020. Dans ce contexte, l’inscription sur la liste noire risque de limiter encore davantage l’accès aux financements extérieurs et de décourager les rares investisseurs étrangers encore présents.
Les entreprises libanaises, notamment celles dépendantes du commerce international, pourraient voir leurs opérations entravées. « Nos clients européens sont déjà prudents », confie Nour, directrice d’une société d’import-export à Beyrouth, dont le nom a été changé. « Avec cette liste noire, ils vont redoubler de méfiance, et certains pourraient simplement arrêter de travailler avec nous. » Les secteurs du tourisme, de l’immobilier et de la technologie, autrefois dynamiques, risquent également de pâtir d’une perte d’attractivité, alors que le Liban lutte pour se repositionner comme une destination viable pour les affaires.
Une transition politique sous pression
L’annonce de l’UE intervient à un moment charnière pour la scène politique libanaise. Après une vacance présidentielle de plus d’un an, le général Joseph Aoun a été élu président en novembre 2024, tandis que Nawaf Salam a formé un nouveau gouvernement en décembre. Ce duo, perçu comme une tentative de renouvellement dans un pays miné par une classe politique discréditée, doit relever des défis herculéens : reconstruire le Sud-Liban après les destructions causées par le conflit de 2024, gérer le retour de centaines de milliers de déplacés, et répondre aux aspirations d’une population épuisée par des années de crise.
Mais les divisions politiques persistent. La nomination d’un gouverneur permanent pour la Banque du Liban, après le départ controversé de Riad Salamé en 2023, reste un sujet de discorde. Wassim Mansouri, gouverneur par intérim, a introduit des mesures pour améliorer la transparence, mais celles-ci sont jugées insuffisantes par les partenaires internationaux. L’inscription sur la liste noire pourrait contraindre le gouvernement à accélérer les réformes, mais les rivalités entre factions politiques risquent de paralyser toute initiative d’envergure.
Un contexte régional explosif
La décision de l’UE s’inscrit dans un environnement régional tendu. Le Liban, encore marqué par les séquelles du conflit avec Israël en 2024, s’efforce de stabiliser sa frontière sud, où la Force intérimaire des Nations Unies (FINUL) supervise un cessez-le-feu précaire. L’influence du Hezbollah, désigné comme organisation terroriste par l’UE, pèse lourd dans l’équation. Bien que le parti ne soit pas directement visé par la décision de Bruxelles, sa présence dans les sphères politique et financière alimente les inquiétudes des chancelleries occidentales quant à la capacité du Liban à se conformer aux normes internationales.
Une liste noire aux effets limités ?
Certains observateurs nuancent l’impact immédiat de la liste noire de l’UE. Un avocat fiscaliste libanais, spécialisé dans la conformité financière, dont le nom a été modifié, estime que les mesures imposées par Bruxelles ne diffèrent pas radicalement de celles découlant de la liste grise du GAFI. « Les institutions financières appliquaient déjà des contrôles stricts depuis octobre 2024 », explique-t-il. « L’effet principal est symbolique : c’est un avertissement pour pousser le Liban à agir. » Cependant, il met en garde contre le risque d’un effet domino, où d’autres juridictions, comme les États-Unis ou le Canada, pourraient adopter des mesures similaires, isolant davantage le pays.
D’autres experts, en revanche, soulignent le danger à long terme. « Si le Liban reste sur cette liste, il pourrait être exclu de certains circuits financiers mondiaux », avertit un consultant basé à Dubai, dont le nom a été changé. « Cela affecterait non seulement les banques, mais aussi les ONG, les organisations humanitaires et les entreprises qui dépendent des transferts internationaux. » Dans un pays où l’aide internationale est cruciale pour soutenir une population en détresse, un tel scénario serait catastrophique.
Les défis pour sortir de la liste
Pour être retiré de la liste noire, le Liban devra répondre aux exigences de l’UE et du GAFI, un processus long et complexe. Cela inclut l’adoption de lois anti-blanchiment plus robustes, la publication de rapports réguliers sur les progrès réalisés, et une coopération accrue avec les autorités internationales pour identifier et sanctionner les flux financiers illicites. Des réformes structurelles, comme la restructuration du secteur bancaire et la modernisation des institutions judiciaires, seront également nécessaires.
Le ministère des Finances libanais a publié un communiqué le 10 juin, affirmant son « engagement à collaborer avec l’UE et le GAFI pour renforcer le cadre réglementaire ». Cependant, dans un pays où les priorités concurrentes – reconstruction, stabilisation politique, crise humanitaire – accaparent l’attention, la mise en œuvre de ces réformes s’annonce ardue.
Note : Les noms des personnes citées dans cet article ont été modifiés pour préserver leur anonymat.



