Le 29 janvier 2026, le Parlement libanais a approuvé le projet de budget pour l’année en cours, marquant un moment pivotal dans la gestion des affaires publiques sous le cabinet de Nawaf Salam. Ce vote, intervenu après trois jours de débats intenses, a révélé des lignes de fracture profondes entre les composantes de l’exécutif et les blocs parlementaires, particulièrement entre les Forces libanaises et le Premier ministre. Avec 59 voix pour, 34 contre et 11 abstentions sur un total de 128 députés, le texte financier a passé de justesse, malgré un climat tendu marqué par des protestations de fonctionnaires et de militaires retraités exigeant des ajustements salariaux. Cet épisode, survenu à deux jours seulement de l’échéance légale pour éviter un vide budgétaire, illustre comment un exercice comptable ordinaire peut se transformer en arène de règlements de comptes politiques, exposant les rivalités latentes au sein de l’hémicycle.
La séance du 29 janvier, présidée par le président du Parlement Nabih Berri, a vu les échanges virer au règlement de comptes partisans, éclipsant souvent les discussions techniques sur les recettes et les dépenses. Le Premier ministre Nawaf Salam, présent en séance, a dû naviguer entre les critiques acerbes portées contre son gouvernement, formé en février 2025. Les députés affiliés au Mouvement patriotique libre ont interrogé avec insistance les représentants des Forces libanaises sur les politiques en matière d’électricité et d’eau, ainsi que sur la pertinence du ministère des Déplacés, soulignant des divergences sur la gestion des ressources publiques. De leur côté, les parlementaires proches du Hezbollah ont accusé ouvertement les ministres des Affaires étrangères et de la Justice, ainsi que le gouverneur de la Banque du Liban, d’exercer des pressions sur leurs bases électorales, révélant une méfiance persistante envers les portefeuilles tenus par des figures opposées à leur influence.
Cette dissonance n’est pas anodine : elle met en lumière une fracture entre la participation ministérielle des Forces libanaises au sein du cabinet Salam et leur positionnement parlementaire, souvent critique vis-à-vis des orientations économiques du gouvernement. Les Forces libanaises, qui détiennent quatre portefeuilles clés – Affaires étrangères avec Youssef Raji, Énergie avec Joseph Saddi, Industrie et un autre poste administratif – ont vu leurs députés exprimer des réserves sur le budget, contribuant probablement aux voix contre ou aux abstentions. Cette dualité reflète une stratégie de positionnement : d’un côté, une implication dans l’exécutif pour influencer les réformes ; de l’autre, une liberté parlementaire pour marquer des points auprès de leur électorat chrétien, traditionnellement attaché à une économie libérale et à la protection des intérêts bancaires.
Les tensions budgétaires comme miroir des alliances fragiles
La séquence des événements menant au vote du 29 janvier remonte à plusieurs semaines de préparation. Le projet de budget 2026, soumis par le ministère des Finances sous la direction de Yassin Jaber, visait à assurer la continuité des institutions étatiques face à une crise économique persistante. Prévu pour un montant total de dépenses avoisinant les 150 000 milliards de livres libanaises, soit environ 10 milliards de dollars au taux de change officiel, le texte prévoyait des allocations modestes pour les secteurs publics, sans augmentation significative des salaires malgré l’inflation galopante qui a érodé le pouvoir d’achat depuis 2019. Les débats ont débuté le 27 janvier, avec une première session où Nabih Berri a ouvert les discussions en insistant sur l’urgence d’éviter le chaos financier, social et sécuritaire.
Dès le premier jour, les échanges ont dévié vers des enjeux sécuritaires et politiques. Les députés ont critiqué la loi sur le gap financier, qui vise à répartir les pertes accumulées par le système bancaire – estimées à plus de 70 milliards de dollars – entre l’État, la Banque centrale, les banques commerciales et les déposants. Ce point a cristallisé les oppositions : les représentants des Forces libanaises ont défendu avec vigueur les droits des déposants, arguant que toute restructuration doit préserver les avoirs des classes moyennes, souvent liés à des intérêts bancaires historiques. En effet, le parti de Samir Geagea entretient des liens étroits avec le secteur bancaire, perçu comme un pilier de l’économie libanaise pré-crise, et plusieurs de ses figures influentes plaident pour des partenariats stratégiques impliquant la privatisation partielle d’actifs publics, comme dans l’énergie ou les télécommunications, pour injecter des capitaux frais sans alourdir la dette publique.
Le deuxième jour, le 28 janvier, les débats se sont intensifiés autour de la question des armes et des restrictions budgétaires sur les secteurs sensibles. Les parlementaires ont pointé du doigt les obstacles à la relance économique, notamment l’absence de réformes structurelles pour attirer les investissements étrangers. Ici, la fracture avec le cabinet Salam est apparue plus nette : alors que le Premier ministre prône une approche équilibrée, intégrant la mise en œuvre de la résolution 1701 des Nations unies pour stabiliser le sud du Liban et restaurer la souveraineté étatique, les Forces libanaises ont insisté sur la nécessité de désarmer les milices au-delà du Litani, une position qui heurte les alliés chiites du gouvernement. Cette journée a vu des interventions passionnées, avec des accusations croisées sur la gestion des fonds publics, les Forces libanaises reprochant implicitement au ministère des Finances – tenu par un proche d’Amal – de privilégier des allocations clientélistes au détriment d’une véritable restructuration.
Le rôle pivotal du duo Amal-Hezbollah dans le sauvetage du texte
Au cœur de cette dynamique, le duo Amal-Hezbollah a joué un rôle décisif pour assurer le passage du budget. Nabih Berri, en sa qualité de président du Parlement et leader d’Amal, a medié activement entre les factions. Face aux protestations massives des retraités militaires et fonctionnaires qui assiégeaient l’hémicycle, Berri a interrompu la diffusion en direct des débats pour calmer les esprits, évitant ainsi une escalade. Une délégation des manifestants a rencontré le Premier ministre Salam et le ministre des Finances Yassin Jaber, obtenant des promesses d’ajustements salariaux d’ici fin février, incluant potentiellement une augmentation minimale de 20 % pour compenser la dévaluation de la livre.
Cette intervention a permis de rallier les voix nécessaires : les députés chiites, forts de leur bloc discipliné, ont majoritairement soutenu le texte, percevant le budget comme un outil pour consolider leur influence dans les régions du sud, encore marquées par les séquelles des conflits récents. L’analyse des votes suggère que sans ce soutien, le gouvernement Salam aurait peiné à obtenir la majorité, exposant son isolement relatif. Yassin Jaber, isolé dans les débats par les critiques sur la gestion des pertes bancaires, a défendu le projet en soulignant qu’il évitait le chaos, mais ses propositions sur la répartition des pertes – incluant une loi sur les dépôts permettant aux épargnants de récupérer jusqu’à 100 000 dollars sur quatre ans – ont été contestées par les Forces libanaises, qui y voient une dilution des responsabilités de l’État au profit des banques.
Cette isolation du ministre des Finances illustre une dissonance plus large : bien que le cabinet Salam intègre des ministres issus de diverses confessions et partis, la cohérence exécutive est mise à mal par des agendas divergents. Les Forces libanaises, en participant au gouvernement tout en votant contre ou en s’abstenant sur des textes clés, envoient un signal de rupture partielle, positionnant le parti comme un gardien des intérêts économiques libéraux face à un exécutif perçu comme trop conciliant avec les blocs chiites.
Les mécanismes du vote : contrôle, participation et campagne
Derrière ce vote se cachent des mécanismes complexes où le budget sert d’instrument de contrôle politique. Le vote de contrôle, exercé par les députés pour scruter les allocations, a révélé des rivalités sur la distribution des fonds : les Forces libanaises ont plaidé pour une priorisation des réformes bancaires, arguant que sans protection des déposants, l’attractivité financière du Liban s’effondre. Leur lien historique avec le secteur bancaire – via des figures influentes et des alliances avec des institutions comme la Banque du Liban – les pousse à défendre des mesures de privatisation, telles que la vente partielle d’actifs dans l’énergie ou les ports, pour générer des revenus sans alourdir les impôts.
En contraste, le vote de participation, où les ministres issus des Forces libanaises ont dû défendre le texte au sein du cabinet avant son envoi au Parlement, met en évidence une tension interne. Joseph Saddi, ministre de l’Énergie, a par exemple insisté sur l’inclusion de fonds pour moderniser le réseau électrique, incluant des partenariats publics-privés qui pourraient impliquer des ventes d’actifs, une position alignée sur l’agenda libéral du parti mais contestée par les blocs socialistes ou chiites craignant une perte de contrôle étatique.
Enfin, le vote de campagne transforme le budget en signal électoral. À l’approche des élections législatives de mai 2026, les Forces libanaises utilisent cette plateforme pour se démarquer de Nawaf Salam, perçu comme trop pragmatique dans ses négociations avec les partenaires internationaux. En critiquant le budget pour son manque d’ambition sur les réformes, ils courtisent leur base, attachée à une économie de marché et à la protection des avoirs bancaires, tout en soulignant les fractures avec un exécutif influencé par Amal et Hezbollah.
Du texte financier au signal électoral
Cette transition du débat financier vers un enjeu électoral est évidente dans les retombées immédiates. Le vote du 29 janvier a non seulement assuré la continuité des paiements publics – salaires, pensions et services essentiels – mais a aussi envoyé un message sur la viabilité du cabinet Salam. Les abstentions et oppositions, notamment des députés chrétiens indépendants ou affiliés aux Forces libanaises, signalent une cohérence exécutive fragile, où la participation ministérielle ne garantit pas un soutien parlementaire inconditionnel.
Les implications sur la cohérence de l’exécutif sont immédiates : avec un ministre des Finances isolé et des portefeuilles clés tenus par des opposants internes, le gouvernement risque des blocages sur les réformes urgentes. Par exemple, la loi sur les dépôts, approuvée en cabinet fin 2025 mais amendée sur demande du FMI en janvier 2026, prévoit une répartition des pertes où l’État évite de rembourser sa dette de 16,5 milliards de dollars à la Banque centrale, au profit d’une compensation progressive pour les déposants. Cette mesure, défendue par Yassin Jaber, heurte les Forces libanaises, qui y voient une atteinte aux intérêts des banques et des épargnants, et plaident pour une inclusion de ventes d’actifs comme l’or de la Banque centrale ou des concessions portuaires pour financer les remboursements.
Les conséquences sur les prochaines réformes
Ces divisions budgétaires pèsent lourd sur les réformes à venir. Le gouvernement Salam, engagé dans des négociations avec le FMI pour un programme d’aide, doit maintenant implémenter des mesures structurelles : restructuration bancaire, privatisation sélective et stabilisation monétaire. Mais la fracture avec les Forces libanaises complique ce processus. Leurs ministres, comme Youssef Raji aux Affaires étrangères, poussent pour des partenariats internationaux impliquant des ventes d’actifs – par exemple, dans les télécommunications ou l’énergie – pour attirer des investissements, estimés nécessaires à hauteur de 5 milliards de dollars annuels pour relancer l’économie.
En parallèle, le rôle d’Amal-Hezbollah dans le « sauvetage » du vote renforce leur position comme garants de la stabilité, mais accentue l’isolement de figures comme le ministre des Finances, perçu comme un bouclier pour les intérêts chiites. Les mécanismes de vote – contrôle pour scruter, participation pour influencer, campagne pour positionner – transforment ainsi le budget en outil de pouvoir, où les coalitions se fracturent sur des enjeux financiers masquant des rivalités plus profondes.
Comment ce vote affecte l’attractivité financière
Les retombées sur l’attractivité financière du Liban sont tangibles. Nawaf Salam, lors de récentes déclarations internationales, a insisté sur la sécurité comme clé pour attirer les investissements, liant les réformes bancaires à la stabilité post-conflit. Mais le vote fracturé envoie un signal mitigé aux investisseurs : d’un côté, l’approbation du budget évite le chaos ; de l’autre, les divisions parlementaires soulignent les risques de blocage sur les privatisations. Les Forces libanaises, en plaidant pour des ventes d’actifs comme moyen de rembourser les déposants, visent à restaurer la confiance dans le secteur bancaire, mais leur opposition partielle au texte budgétaire risque de décourager les capitaux étrangers, craignant une instabilité gouvernementale.
Dans ce contexte, les implications immédiates se font sentir sur les marchés : la livre libanaise, stabilisée autour de 89 500 pour un dollar, pourrait fluctuer si les réformes tardent. Le ministre de l’Économie Amer Bisat a récemment lié la relance à un désarmement partiel et à des réformes économiques, mais les fractures révélées par le vote compliquent cette équation. Les protestations des retraités, résolues temporairement, pourraient resurgir si les ajustements salariaux promis ne se matérialisent pas, ajoutant à la pression sur un exécutif déjà divisé.
Les dynamiques régionales, avec la mise en œuvre de la résolution 1701 et les tensions au sud, influencent aussi cette attractivité. Le gouvernement Salam, en intégrant des ministres des Forces libanaises favorables à une souveraineté renforcée, doit équilibrer ces priorités sans aliéner ses alliés chiites, dont le soutien a été crucial pour le budget. Ainsi, les mécanismes du vote – du contrôle parlementaire à la campagne électorale – prolongent leurs effets sur les réformes, où chaque allocation devient un enjeu de pouvoir.
Les implications immédiates sur la gestion bancaire et les actifs publics
Enfin, les débats ont mis en exergue les liens entre les Forces libanaises et le secteur bancaire, avec leurs ministres plaidant pour des mesures protégeant les déposants via des ventes stratégiques d’actifs. La loi sur le gap financier, au cœur des critiques, prévoit une distribution des pertes où les banques assument une part significative, mais sans vente forcée d’or ou d’autres réserves. Yassin Jaber a affirmé que l’État ne vendrait pas d’actifs, optant pour des partenariats, une position qui isole davantage le ministre face aux pressions des Forces libanaises pour accélérer les privatisations. Ces dynamiques, ancrées dans les événements du 29 janvier, soulignent comment le budget 2026, loin d’être un simple texte comptable, révèle les rivalités persistantes et les positionnements pour les échéances futures.



