Essence et taxe sur la valeur ajoutée: une hausse qui se propage avant même d’être visible
La hausse de 300 000 livres sur l’essence agit comme un choc systémique parce qu’elle touche un coût qui traverse presque toutes les activités, même celles qui ne s’identifient pas comme “transport”. Ce montant n’est pas une variation abstraite: il se transforme immédiatement en décisions de déplacement, en arbitrages familiaux, puis en facture indirecte pour des milliers de petites opérations quotidiennes. Quand l’essence augmente, le premier effet est la mobilité. Les ménages réduisent les trajets non indispensables, concentrent leurs courses, reportent des visites, évitent des déplacements interurbains, et parfois renoncent à des rendez-vous médicaux ou administratifs. Le deuxième effet, plus profond, est le transport des marchandises. Une hausse du carburant renchérit le fret, les tournées de livraison, les trajets des grossistes, et le coût des services qui dépendent de véhicules, des artisans aux techniciens. Même si un commerçant n’augmente pas immédiatement ses prix, il finit par intégrer ce surcoût, soit en augmentant l’étiquette, soit en réduisant la quantité, soit en dégradant la qualité, soit en diminuant la diversité des stocks. Ce mécanisme de transmission est particulièrement dur dans une économie où l’importation reste dominante et où la moindre hausse logistique se diffuse vite. L’effet psychologique suit le même chemin: dès que le carburant monte, le public anticipe une hausse générale, ce qui peut accélérer une demande de précaution, pousser des achats “avant hausse”, puis créer une seconde vague de hausse par opportunisme ou par anticipation. La hausse du carburant devient ainsi un carburant d’inflation, non seulement par les coûts réels mais par la peur. Et cette peur n’est pas irrationnelle: elle a été confirmée trop souvent pour être ignorée.
La hausse de la taxe sur la valeur ajoutée à 12 % ajoute un deuxième étage à ce choc, parce qu’elle frappe la consommation de manière uniforme, sans tenir compte du revenu. Une taxe de consommation a une caractéristique simple: plus un ménage consacre une part élevée de son budget à des dépenses courantes, plus il ressent la taxe comme une ponction directe sur sa capacité de vivre. Cette logique rend la taxe particulièrement lourde pour les ménages modestes et pour une classe moyenne déjà fragilisée, car ils ne disposent pas de marges d’épargne pour amortir. Elle rend aussi la taxe politiquement inflammable, car elle est visible à chaque achat et elle donne l’impression d’un État qui prélève au moment même où il ne garantit pas toujours les services. Le paradoxe est encore plus aigu quand le débat public évoque des ajustements de salaires dans le secteur public. Une partie de la population peut considérer ces ajustements comme nécessaires, car les salaires ont été érodés, mais elle observe aussi que le financement par des taxes et par des hausses de prix reprend une part du gain nominal. Pour le secteur privé, le décalage est souvent plus cruel: les salaires n’y suivent pas automatiquement les décisions publiques, alors que les prix, eux, augmentent sans distinction. La conséquence est une divergence sociale: certains ménages bénéficient d’un ajustement partiel, d’autres subissent uniquement l’augmentation du coût de la vie. Cette divergence ne reste pas économique. Elle devient politique, car elle transforme la vie chère en accusation, et l’accusation en polarisation. Dans un contexte de tension sécuritaire régionale, cette polarisation réduit la résilience nationale: un pays sous pression extérieure a besoin d’un minimum de cohésion, mais la cohésion se fissure quand l’arrière-front économique devient insupportable.
Contrôle des prix et colère du panier: l’État entre démonstration et impuissance structurelle
Face à une hausse diffuse, l’État tente de montrer qu’il agit sur ce qui est le plus visible: l’alimentation, et notamment la viande et la volaille, dont les prix servent de baromètre populaire. Des inspections menées par l’administration compétente ont ciblé des sociétés fournisseurs et des points de vente à Beyrouth et au Mont-Liban, avec des procès-verbaux dressés contre cinq grandes entreprises pour hausses jugées injustifiées, et des engagements écrits demandés à d’autres acteurs pour respecter des marges considérées comme autorisées. Ces détails comptent car ils montrent une méthode: chercher des responsables identifiables, produire des sanctions, et obtenir des engagements formalisés. L’objectif est double. D’abord, dissuader l’opportunisme, celui qui consiste à profiter d’un climat de hausse du carburant et de hausse fiscale pour augmenter davantage que nécessaire. Ensuite, rassurer l’opinion en prouvant que l’État n’est pas absent du marché. Mais cette méthode porte une limite évidente: elle ne peut pas annuler des coûts réels. Quand le carburant augmente, les coûts logistiques augmentent. Quand la taxe sur la valeur ajoutée monte, le prix final augmente mécaniquement. Un contrôle administratif peut distinguer l’abus de la répercussion, mais il le fait difficilement, car il faudrait une transparence fine des coûts, des factures, des marges, et un appareil de contrôle suffisamment dense pour suivre dans le temps. Sans densité de contrôle, la sanction devient un événement ponctuel. Sans suivi, l’engagement écrit devient un papier sans effet. Or le marché, lui, bouge chaque jour. L’État se trouve donc dans une tension: il doit frapper pour être crédible, mais s’il frappe trop sans comprendre les coûts, il peut créer des pénuries ou pousser certains acteurs vers l’informel. Et s’il frappe trop peu, il nourrit l’idée d’abandon.
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Le problème de fond est que l’économie libanaise vit un choc permanent de confiance. Quand la confiance est faible, les acteurs se protègent. Les commerçants se protègent en augmentant plus vite, par peur de ne plus pouvoir remplacer les stocks. Les consommateurs se protègent en achetant à l’avance, par peur d’une hausse future. Les entreprises se protègent en réduisant l’investissement et en gardant du cash, par peur d’un incident sécuritaire ou monétaire. Cette dynamique de protection individuelle crée une inflation de précaution, une économie de survie, et une fragilité nationale, car la somme des protections individuelles produit un recul collectif. C’est pourquoi la vie chère n’est pas seulement une question de pouvoir d’achat. C’est une question de sécurité nationale au sens large: quand le panier de base devient instable, la société devient moins capable d’accepter des efforts, moins capable de rester calme face aux rumeurs, et plus sensible aux discours extrêmes. Un pays sous menace extérieure a besoin d’une société capable d’encaisser une période de tension sans se désagréger. Or la hausse du carburant, la hausse de la taxe sur la valeur ajoutée et la hausse alimentaire mettent précisément cette capacité à l’épreuve. Les contrôles de prix sont alors nécessaires, mais ils ressemblent à une réponse partielle à une crise structurelle. Ils montrent la volonté d’éviter le pire, mais ils ne reconstruisent pas la confiance. Et sans confiance, la moindre rumeur sur une escalade au sud ou une menace sur une infrastructure peut provoquer une réaction économique disproportionnée, avec annulations, gel d’activité, et contraction de la consommation. La vie chère devient ainsi un multiplicateur de fragilité: elle augmente l’irritabilité sociale, elle réduit la marge de manœuvre des autorités, et elle amplifie l’impact de toute crise régionale.
Dépôts, réforme bancaire et recettes publiques: la résilience se joue aussi dans les chiffres et la crédibilité
La capacité du pays à tenir dans une période de tension dépend autant des frontières que des comptes. Le dossier des dépôts reste un point de rupture psychologique: tant que les déposants n’ont pas une trajectoire crédible de restitution ou de protection, la société reste convaincue que l’injustice est institutionnalisée. C’est pourquoi les discussions parlementaires sur la réforme bancaire et les dépôts ont une portée qui dépasse les commissions. Elles engagent des acteurs nommés, et ces noms comptent dans la perception. La commission des Finances et du Budget, présidée par Ibrahim Kanaan, a tenu des réunions consacrées à des textes de réforme des banques et à la restitution des dépôts, avec la présence de responsables gouvernementaux et du gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid. La présence du gouverneur est un signal: on ne peut pas traiter des pertes et des dépôts sans l’autorité monétaire. Les débats portent sur des amendements, sur la vérification des chiffres, et sur la cohérence juridique, avec une attention aux remarques d’organismes internationaux et aux exigences constitutionnelles. Le point le plus sensible est la “bataille des chiffres”, car sans chiffres partagés, chacun défend sa vérité, et une réforme devient une guerre de récits. Les déposants veulent une restitution maximale, les banques cherchent à limiter leur charge, l’État veut éviter une explosion sociale tout en protégeant ses recettes, et l’autorité monétaire est attendue sur la clarté. Tant que ces chiffres ne sont pas stabilisés, la confiance bancaire ne revient pas, le crédit ne reprend pas, et l’économie reste bloquée dans une logique de cash et d’attentisme. Or un pays en tension régionale a besoin d’un minimum de circulation économique pour rester stable. Une économie figée est une économie nerveuse, et une économie nerveuse est une économie qui amplifie les chocs.
Dans la même logique de crédibilité, l’exécutif tente de montrer qu’il cherche des recettes autrement que par la seule pression sur la consommation. Le Premier ministre Nawaf Salam a reçu une délégation de l’Association des banques présidée par Salim Sfeir autour d’une étude portant sur un projet de loi lié aux pertes financières transmis au Parlement, avec une ouverture à des améliorations et un renvoi du débat aux députés. Ce renvoi est stratégique: il partage le coût politique d’un texte explosif, car toute réforme des pertes touche des intérêts et provoque une contestation. En parallèle, un chantier de recettes a été discuté autour des propriétés maritimes, avec une réunion au Sérail incluant le ministre des Finances Yassine Jaber et le ministre des Travaux publics Fayez Rassamni, visant à traiter les empiètements, collecter des redevances impayées et réévaluer des tarifs. Ce dossier est emblématique, car il touche des rentes visibles et donc il peut être socialement acceptable, mais il est politiquement explosif, car il heurte des intérêts installés capables de bloquer. Enfin, l’exécutif échange avec des partenaires financiers internationaux sur la reprise du crédit au secteur privé, le soutien à l’industrie, aux petites et moyennes entreprises et aux énergies renouvelables, ainsi que sur la modernisation de la gouvernance d’entreprises publiques. Ce triptyque, dépôts, recettes et gouvernance, dessine la condition de la résilience: un pays ne tient pas seulement par des discours de sécurité, il tient par la croyance que l’État peut produire des règles, collecter de façon juste, et protéger un minimum de droits économiques. Tant que cette croyance manque, la vie chère devient un catalyseur de colère, et la colère devient un facteur de vulnérabilité nationale.



