D’un pays de banques à une société de billets
Avant 2019, le Liban se présentait volontiers comme un pays de services et de banques. Les publicités pour les cartes de crédit tapissaient les rues, les prêts personnels finançaient aussi bien les études que les vacances, et le carnet de chèques faisait partie des objets ordinaires de la vie quotidienne. Quelques années plus tard, le paysage s’est inversé : les banques ont fermé leurs portes derrière des vitres blindées, les cartes sont devenues suspectes et les Libanais vivent, en grande partie, avec des liasses de billets dans les poches.
Le basculement a commencé avec l’effondrement financier de 2019. Les banques ont imposé des restrictions unilatérales sur les retraits, sans loi formelle de contrôle des capitaux. Les dépôts en dollars, longtemps présentés comme intouchables, ont été requalifiés en avoirs virtuels, soumis à des plafonds draconiens et à des conversions forcées en livres libanaises à des taux très inférieurs au marché. La confiance s’est brisée en quelques mois.
Face à cet enfermement des comptes, les ménages et les entreprises se sont tournés vers ce qui leur semblait le seul espace de liberté restant : le cash. Le billet, qu’il soit en livre ou en dollar, est devenu la forme la plus sûre – ou la moins risquée – de conserver de la valeur, d’honorer une dette ou de conclure une transaction. L’économie du Liban s’est progressivement déplacée du clavier aux billets, des comptes numériques aux coffres et aux matelas.
La fermeture silencieuse des banques au client ordinaire
La « fermeture » des banques n’a pas été décrétée par un texte officiel. Elle s’est installée par une succession de restrictions. Un jour, les retraits en dollars sont limités à quelques centaines de billets, puis à quelques dizaines. Le lendemain, les transferts vers l’étranger ne sont plus autorisés que pour certains cas très précis. Les cartes bancaires cessent de fonctionner hors du pays, puis deviennent inutiles dans certaines boutiques locales.
Dans le même temps, un système de taux de change multiples se met en place. La banque propose un taux officiel ou semi-officiel pour convertir des dollars bloqués en livres, très inférieur au taux du marché sur les plateformes de change. Les comptes en dollars « anciens » – ceux constitués avant la crise – sont distingués des dollars « frais », en cash ou transférés de l’étranger, qui, eux, conservent leur pleine valeur.
Le client ordinaire découvre qu’il existe désormais deux monnaies parallèles : ses dollars bancaires, dévalués, et les dollars en espèces, devenus plus précieux que leur équivalent numérique. Le message implicite est brutal : l’argent confié au système bancaire ne vaut plus ce que disent les relevés. Ceux qui ont la possibilité de récupérer des billets, même en quantité limitée, les thésaurisent.
Les scènes de tension devant certaines agences, les manifestations de déposants et les sit-in répétés ont rendu visible cette rupture. Mais le changement le plus profond s’est joué dans les têtes : pour une grande partie des Libanais, la banque a cessé d’être un lieu de sécurité pour redevenir un intermédiaire imposé, auquel on ne confie plus que le minimum nécessaire.
La « guerre financière » et la stigmatisation de certains circuits
Cette mutation ne s’explique pas uniquement par la faillite interne du système. Elle est aussi nourrie par ce que plusieurs responsables décrivent comme une « guerre financière » visant certains environnements politiques, en particulier ceux liés au Hezbollah. Les sanctions américaines contre des personnalités, des institutions ou des banques libanaises accusées de servir de relais au parti chiite ont pesé lourd sur le comportement du secteur.
Par crainte de se retrouver ciblées, plusieurs banques ont adopté des politiques de « sur-conformité » : fermeture de comptes jugés sensibles, refus de certaines transactions, surveillance renforcée de clients simplement perçus comme risqués. Cette prudence extrême, motivée par la peur des sanctions, a contribué à faire sortir de larges pans de la société des circuits bancaires classiques.
Dans les quartiers populaires de la banlieue sud, dans certaines régions de la Békaa ou du Sud, nombre de familles ont vu leurs relations avec les banques devenir plus compliquées, voire impossibles. Plutôt que d’exposer leurs revenus ou leurs économies à des blocages imprévisibles, elles ont privilégié le cash. Les associations, écoles, dispensaires et structures sociales liées à des partis ont, elles aussi, basculé vers un fonctionnement largement fondé sur les billets.
Ce mouvement a renforcé la dualité du paysage financier : d’un côté, des circuits bancaires sous pression internationale, de l’autre, des réseaux de cash et de change informel, plus difficiles à contrôler, mais perçus comme plus fiables par une partie de la population.
Une économie parallèle en billets et en dollars
Dans la vie quotidienne, le résultat est visible partout. De nombreuses transactions, même importantes, se règlent désormais en espèces : loyers, honoraires médicaux, frais scolaires, achats de voitures, acomptes immobiliers. Le billet de 100 dollars circule de main en main, sans passer par aucun compte. Les commerçants affichent leurs prix en dollars, parfois en double tarification dollars/livres, et calculent au jour le jour en fonction du taux sur le marché.
Les dollars en cash sont devenus, pour beaucoup, la seule forme de dollar crédible. Les « dollars bancaires » – ces soldes bloqués sur les comptes – sont traités comme une monnaie différente, avec leur propre taux de change, souvent bien inférieur. Des projets entiers se montent sur cette base : des propriétés sont achetées en « lollars », ces dollars dévalués, pour des montants bien inférieurs à ceux de l’époque d’avant-crise, tandis que les transactions en « vrais » dollars, billets ou transferts, obéissent à d’autres grilles.
La livre libanaise, elle, a vu sa valeur s’effondrer. Elle reste utilisée pour certaines dépenses courantes, pour le paiement de factures officielles ou pour des salaires publics, mais elle n’est plus considérée comme une réserve de valeur. Dès que possible, ceux qui le peuvent convertissent en dollars ou stockent des biens durables. L’économie fonctionne ainsi sur trois niveaux : livres pour une partie du quotidien, dollars bancaires dévalués pour certaines opérations contraintes, dollars cash pour tout ce qui compte vraiment.
Cette situation a accentué les inégalités. Ceux qui ont accès aux billets – transferts de l’étranger, revenus en devises, commerce d’importation, change – ont pu s’adapter. Ceux qui dépendent de salaires en livres, surtout dans le secteur public et dans une partie du secteur privé, ont vu leur pouvoir d’achat s’effriter sans pouvoir le compenser.
Salariés, retraités, fonctionnaires : les perdants de l’économie du cash
Les premiers perdants de cette transformation sont les catégories dont le revenu reste formel, fixe et souvent libellé en livres : fonctionnaires, enseignants, militaires, retraités, employés de petites entreprises locales. Leur salaire, versé par virement ou par retrait au guichet, s’est effrité au rythme de la dépréciation de la monnaie, sans que le passage au cash change leur sort.
Un professeur d’école publique ou un employé de ministère reçoit une paie qui, une fois convertie aux taux du marché, ne couvre plus qu’une fraction des dépenses essentielles. Même lorsque l’État a accordé des indemnités additionnelles, celles-ci sont restées loin derrière l’inflation réelle, surtout dans les secteurs indexés de facto sur le dollar : loyers, produits importés, carburant, médicaments.
Dans le secteur privé, certaines entreprises ont réussi, partiellement, à ajuster. Une partie des salaires a été convertie en dollars, ou en « paniers » mixtes comprenant une part en billets verts et une part en livres. Mais ces arrangements restent l’exception pour les petites structures et pour les secteurs les plus touchés par la crise.
Les retraités, eux, pâtissent d’une double peine. Leurs pensions, calculées en livres sur la base d’anciens barèmes, ont perdu l’essentiel de leur valeur, tandis que leurs économies, pour ceux qui en avaient, sont piégées dans des comptes bancaires dévalués. Peu d’entre eux ont accès à des billets de dollars frais. L’économie du cash, loin de les protéger, les laisse au bord de la route.
Changeurs, importateurs, réseaux : les gagnants de la liquidité
À l’autre bout de l’échelle, certains secteurs ont profité de la montée en puissance du cash. Les bureaux de change, les intermédiaires informels et les réseaux capables de mobiliser des devises ont vu leur importance grandir. Ils sont devenus les principaux points de passage entre les différentes sphères monétaires : livres, dollars bancaires, dollars cash.
Cette position leur a permis de capter des marges significatives. Chaque conversion, chaque arbitrage entre un taux officiel et un taux de marché, chaque opération de rachat de chèques ou de transferts a généré des profits. Dans une économie où la majorité des flux passent par ces canaux, le poids de ces acteurs s’est renforcé, y compris politiquement.
Les importateurs disposant d’accès à des devises en cash ont, eux aussi, tiré parti de la situation. Ils peuvent négocier des prix, payer leurs fournisseurs, stocker des marchandises et les revendre en dollars, parfois en profitant d’achats réalisés à des taux plus avantageux. Certains secteurs – carburants, produits alimentaires, médicaments – sont devenus des zones de rente, où la capacité à mobiliser des billets fait la différence.
Enfin, les réseaux qui disposent de relais à l’étranger – diaspora, partenaires commerciaux, alliés politiques – ont pu organiser des flux transfrontaliers de cash ou de transferts « frais ». Ces connexions offrent des bouffées d’oxygène dans un paysage où l’accès aux canaux bancaires traditionnels est entravé.
Un État démuni face à des flux hors radar
Pour l’État, l’essor de l’économie du cash a un coût direct : l’évasion fiscale de fait. Plus les transactions se font en billets, en dehors des circuits bancaires, plus il est difficile de les tracer, de les comptabiliser et de les imposer. La taxe sur la valeur ajoutée, l’impôt sur les bénéfices, les cotisations sociales reposent normalement sur des déclarations liées à des factures et à des mouvements bancaires. Quand les paiements sont en espèces, les incitations à ne pas déclarer sont fortes.
Cette opacité fragilise encore un Trésor déjà exsangue. Les recettes de l’État, exprimées en livres dévaluées, ne suivent pas l’inflation réelle. Les dépenses, elles, subissent la hausse des coûts, y compris pour les services essentiels. Dans ce contexte, chaque billet qui circule sans être déclaré accentue le décalage entre les besoins de financement publics et les ressources disponibles.
Les autorités ont tenté, par moments, de réagir : appels à utiliser davantage les paiements électroniques, annonces de mesures pour encourager les transactions traçables, projets de modernisation fiscale. Mais ces initiatives se heurtent à la défiance accumulée. Tant que les citoyens n’auront pas l’assurance que leurs dépôts sont protégés, que les règles sont stables et que les banques ne peuvent plus confisquer de facto les économies, il sera difficile de les convaincre de revenir massivement aux outils non cash.
Un quotidien réorganisé autour du billet
Au niveau du quotidien, l’économie du cash a reconfiguré les gestes les plus simples. Payer un loyer implique souvent de se rendre en personne chez le propriétaire, avec des billets soigneusement comptés. Régler des frais de scolarité suppose de transporter des sommes qui, dans d’autres pays, transiteraient par un virement. Les honoraires des médecins, des avocats ou des artisans se règlent parfois dans des enveloppes glissées discrètement, sans trace écrite.
Cette pratique comporte ses propres risques. Transporter des billets rend plus vulnérable aux vols et aux agressions. Stocker chez soi des sommes importantes expose aux cambriolages ou aux pertes. Certains choisissent d’installer des coffres, d’autres répartissent les billets entre plusieurs lieux. Les plus modestes n’ont ni les moyens ni les équipements pour se protéger.
Les relations sociales sont également affectées. Dans une économie de cash, les gestes d’entraide – prêt à un proche, avance sur salaire, participation à des frais communs – passent par des transferts physiques. Le billet devient un marqueur visible de solidarité ou de dépendance. Dans certains milieux, ceux qui disposent de liquidités en profitent pour renforcer leur rôle de pourvoyeurs, consolidant des réseaux de clientèle.
La difficile reconquête de la confiance bancaire
Face à ce paysage, la reconstruction d’un système financier crédible est un défi majeur. Les projets de restructuration des banques, les discussions sur la répartition des pertes entre actionnaires, grandes fortunes et déposants, les plans d’accord avec les institutions internationales restent pour l’instant largement théoriques aux yeux de l’opinion.
Pour les déposants, la question est simple : ont-ils une chance de récupérer une partie substantielle de leurs économies, et selon quelles modalités ? Tant que cette réponse reste floue, le réflexe de méfiance domine. Les propositions de conversion forcée, les scénarios de « bail-in » imposant des pertes aux grands déposants, les débats sur l’utilisation des « actifs de l’État » pour combler les trous bancaires alimentent une inquiétude de fond.
Même si une réforme bancaire solide était adoptée, il faudrait du temps pour que les pratiques changent. La génération qui a vu ses dépôts piégés ne reviendra pas spontanément vers les comptes en confiance. L’utilisation du cash est devenue, pour beaucoup, une forme d’assurance psychologique, même si elle comporte des inconvénients évidents.
Entre dollarisation de fait et incertitudes à venir
Le Liban vit aujourd’hui dans une forme de dollarisation de fait, partielle et désordonnée. Une partie significative des échanges se fait en billets de dollars, sans cadre légal clair, sans politique monétaire structurée et sans filet de sécurité. La banque centrale, affaiblie, dispose de marges limitées pour agir sur ce système parallèle.
L’économie du cash a permis à la société de continuer à fonctionner malgré l’effondrement bancaire. Elle a offert des solutions de survie à des millions de personnes, dans un contexte où les circuits formels se sont grippés. Mais elle a un coût : montée des inégalités, perte de contrôle fiscal, fragilisation de l’État, renforcement de certains réseaux informels.
L’enjeu des années à venir sera de savoir si le pays peut transformer cette économie de survie en une économie reconstruite sur des bases plus saines. Cela suppose de traiter les causes profondes de la crise – dette, gouvernance, modèle bancaire – et de restaurer une confiance minimale dans les institutions. Tant que cette reconstruction n’aura pas commencé, le billet continuera de régner, comme symbole paradoxal d’une liberté retrouvée face aux banques, mais aussi comme marqueur d’un État réduit à observer, de loin, des flux qu’il ne maîtrise plus.



