Lors de sa visite à Beyrouth après l’explosion dévastatrice du port en août 2020, le président français Emmanuel Macron a été le premier dirigeant international à qualifier le système financier libanais de véritable système Ponzi. En évoquant directement les pratiques frauduleuses ayant conduit à l’effondrement économique du pays, il a attiré l’attention sur la profondeur des problèmes structurels du Liban et sur les responsabilités des élites politiques et financières. Cette déclaration a marqué un tournant dans la perception internationale de la crise libanaise, mettant en lumière les mécanismes de corruption systémique et intensifiant la pression pour des réformes.
Depuis cette déclaration, les enquêtes internationales ont révélé des détournements massifs de fonds publics et d’aide internationale, impliquant des figures majeures comme Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque centrale du Liban (BDL), Marwan Kheireddine, banquier influent, et d’autres personnes du monde des affaires et des finances au Liban. Ces affaires ont conduit à des sanctions, des pressions accrues sur le système bancaire et une demande croissante de transparence.
Une justice libanaise paralysée par les élites
La justice libanaise, minée par les influences politiques et confessionnelles, est incapable de traiter les affaires de corruption à grande échelle impliquant les élites du pays. Les enquêtes locales sont souvent bloquées ou retardées, tandis que les institutions judiciaires manquent des ressources et de l’indépendance nécessaires pour poursuivre les auteurs. Cette paralysie a conduit les juridictions internationales à intervenir, mettant en œuvre des mécanismes pour traquer les fonds détournés et saisir les biens mal acquis.
Le rôle central de la justice française
La France est en première ligne dans les enquêtes visant des responsables libanais impliqués dans des détournements de fonds. Le Parquet national financier (PNF), sous la direction de Jean-François Bohnert, a ouvert plusieurs dossiers visant à retracer les avoirs de Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque centrale libanaise, et de ses proches. Les juges d’instruction Aude Buresi et Nicolas Aubertin supervisent les investigations, qui ont déjà conduit à la saisie de biens immobiliers de luxe à Paris et dans d’autres régions françaises.
Ces biens, acquis via des sociétés-écrans et financés par des fonds publics détournés, sont au cœur des accusations de blanchiment d’argent portées contre Salamé. L’objectif des enquêtes françaises est de récupérer les fonds détournés et de tenir les responsables libanais pour responsables devant la justice. Cette coopération internationale illustre la nécessité de suppléer une justice libanaise inefficace.
Une corruption enracinée dans les institutions libanaises
L’effondrement du système financier libanais, qualifié de Ponzi par Macron, repose sur des décennies de mauvaise gestion, de surendettement et de corruption institutionnalisée. Riad Salamé, qui a dirigé la BDL pendant près de trois décennies, est accusé d’avoir orchestré des pratiques frauduleuses visant à maintenir artificiellement la solvabilité de l’État libanais tout en détournant des fonds publics.
Ces fonds auraient permis à Salamé de constituer un patrimoine immobilier considérable en Europe. En France, un mandat d’arrêt international a été émis contre lui en 2023 pour fraude et blanchiment d’argent. Ses proches, notamment son frère Raja Salamé et Marianne Hoayek, une collaboratrice à la BDL, sont également accusés d’avoir participé à ces pratiques en facilitant des transactions financières douteuses.
Marwan Kheireddine : un complice présumé
Marwan Kheireddine, ancien ministre et PDG de la banque al-Mawarid, est un autre acteur clé de ces affaires. Mis en examen en 2023 à Paris, il est accusé d’avoir falsifié des documents pour justifier les fonds de Riad Salamé. Ces actions présumées reflètent l’implication directe des institutions bancaires libanaises dans les pratiques de corruption qui ont conduit à l’effondrement du système financier.
Pressions internationales sur le système bancaire
En 2024, le Groupe d’action financière (GAFI) a inscrit le Liban sur sa liste grise, signalant des déficiences majeures dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Cette inclusion a placé le système bancaire libanais sous surveillance accrue, limitant sa capacité à opérer à l’international.
Le Liban risque de figurer sur la liste noire du GAFI d’ici 2026 en l’absence de réformes structurelles. Une telle sanction isolerait le pays des marchés mondiaux, décourageant les investissements étrangers et paralysant les échanges commerciaux. Les donateurs internationaux, dont le FMI, ont conditionné leurs aides à la mise en place d’un audit financier complet et d’une restructuration des banques.
L’aide internationale détournée : une pratique systémique
Les 11 milliards de dollars promis lors de la conférence CEDRE et les 3 milliards du FMI restent bloqués en raison de l’absence de réformes. Une partie de l’aide internationale, notamment celle allouée après l’explosion du port de Beyrouth, a été détournée ou mal utilisée, alimentant la méfiance envers les institutions libanaises.
Pour contourner ces pratiques, la France et d’autres donateurs ont redirigé une partie de leur aide vers des ONG et l’armée libanaise. Bien que cette stratégie assure une meilleure transparence, elle affaiblit l’État en le privant de ressources nécessaires pour se réformer.
Les enquêtes internationales et leurs implications
Outre Salamé et Kheireddine, Najib Mikati a été visé par une enquête à Monaco pour des accusations de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite. Bien que cette affaire ait été classée sans suite en 2023, elle illustre les pratiques financières controversées des élites libanaises. En Suisse et au Luxembourg, des investigations similaires visent d’autres figures politiques, avec une coopération active entre les procureurs européens et les juges français.
Les réformes nécessaires pour restaurer la confiance
Pour éviter une inscription sur la liste noire du GAFI et rétablir la confiance des donateurs, le Liban doit entreprendre des réformes ambitieuses. Cela inclut un audit complet de la Banque centrale, une restructuration du système bancaire et une réforme judiciaire pour garantir l’indépendance des tribunaux.
Perspectives pour l’avenir
L’élection de Joseph Aoun à la présidence et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre offrent une opportunité de redéfinir les priorités nationales. Ces deux figures, reconnues pour leur intégrité, pourraient catalyser les réformes nécessaires, à condition de surmonter les résistances internes.
La coopération avec la justice française, incarnée par le travail du PNF et des juges d’instruction, demeure essentielle pour récupérer les fonds détournés et responsabiliser les auteurs. Cependant, la réussite de ces initiatives dépendra également de la capacité du Liban à s’engager dans des réformes durables, répondant aux attentes de la communauté internationale.



