mercredi, janvier 28, 2026

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Liban : L’absurde proposition du ministre Issa el Khoury pour brader l’or national au profit des banques

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Au milieu d’une crise économique qui continue de ronger les fondations du Liban, Joe Issa el Khoury, ministre de l’Industrie dans le gouvernement dirigé par Nawaf Salam, a jeté un pavé dans la mare avec une déclaration fracassante. Il y plaide pour la liquidation d’une partie substantielle des réserves d’or de la Banque du Liban (BDL), estimée à environ 15 milliards de dollars, dans le but de financer des obligations à taux zéro destinées à restituer les dépôts bloqués des citoyens depuis l’éclatement de la crise en 2019. Cette idée, présentée comme une amélioration au projet de loi sur l’écart financier en cours d’examen au Parlement, apparaît non seulement comme une dérive hasardeuse pour un ministre chargé de l’industrie, mais surtout comme une mesure qui prend ouvertement le parti des banques, au détriment des Libanais ordinaires et de l’intérêt national. En effet, liquider cet actif stratégique pour combler des pertes bancaires accumulées par des années de mauvaise gestion et de corruption systémique relève d’une logique absurde, qui ignore les racines profondes de la crise et privilégie les institutions financières responsables du désastre.

Les réserves d’or de la BDL, composées de 286,8 tonnes selon les bilans officiels les plus récents, constituent un pilier inaliénable de la souveraineté économique du pays, protégé par la loi n° 42 de 1986 qui interdit toute cession sans l’approbation du Parlement. Leur valeur a explosé ces derniers mois, dépassant les 42 milliards de dollars fin décembre 2025, dopée par la flambée mondiale des cours de l’or. Au 28 janvier 2026, le prix de l’once s’établit à 5 100 dollars sur les marchés spot, après avoir oscillé entre 4 177 et 5 296 dollars au cours des semaines précédentes, selon les données des plateformes internationales comme AuCOFFRE et les rapports de Morgan Stanley qui anticipaient déjà un pic à 4 800 dollars pour fin 2026. Cette appréciation, alimentée par les tensions géopolitiques et l’aversion au risque global, a porté la valorisation des réserves libanaises de 24,1 milliards de dollars fin 2024 à plus de 42 milliards un an plus tard. Proposer de les liquider, comme le fait M. el Khoury avec l’écho de certains cercles bancaires, pour financer des obligations à taux zéro en dollars, semble masquer une faveur déguisée aux banques : cela éviterait leur propre recapitalisation forcée tout en transférant le fardeau sur les actifs publics, perpétuant un système où les élites financières sortent indemnes tandis que les déposants attendent encore leurs économies.

Cette approche, qui émet des obligations en dollars à taux zéro sans lien direct avec l’or, pourrait en théorie sembler une réponse aux frustrations des déposants, mais elle reste fondamentalement absurde : l’or devrait servir d’outil d’investissement stratégique pour générer des rendements à long terme, et non pour combler des pertes immédiates issues d’un schéma de Ponzi orchestré par les banques et la BDL sous l’ancien gouverneur Riad Salamé. Ce dernier, visé par des enquêtes européennes ayant gelé 130 millions d’euros d’actifs, incarne les dysfonctionnements qui ont mené au blocage des dépôts, causant des pertes estimées à 70 milliards de dollars pour les citoyens.

Personne au Liban, ni Issa el Khoury ni les banques, ne propose d’autres solutions que de collatéraliser les obligations directement au prix de l’or sans vente physique. Une telle alternative lierait les obligations au cours de l’or, évitant les prix imposés par les banques et les mafias, les transactions de gré à gré souvent entachées de manque de transparence et de décotes dépassant 50 % au profit des institutions et de leurs actionnaires, comme observé avant la crise. Au lieu de promouvoir une industrie indépendante des circuits financiers opaques, cette proposition risque de perpétuer un système qui privilégie les banques sur les déposants et la population, ignorant que la parité du dollar se dégrade actuellement – avec un taux de change officiel à 89 550 livres libanaises pour un dollar, – alors que le Liban importe principalement d’autres pays que les États-Unis, comme l’Italie, la Chine, la France, l’Allemagne, l’Égypte, la Suisse et la Turquie, rendant les coûts d’importation encore plus sensibles aux fluctuations monétaires globales.

Une dérive ministérielle qui ignore les urgences industrielles

Pourquoi un ministre de l’Industrie, dont le rôle est de revitaliser un secteur exsangue, s’aventure-t-il dans les arcanes des réserves monétaires, domaine réservé à la BDL et au ministère des Finances ? Cette question taraude les observateurs depuis la nomination de M. el Khoury en février 2025 au sein du gouvernement formé par Nawaf Salam, une équipe de 24 ministres incluant des figures comme Ahmad Hajjar à la Défense, Yassine Jaber aux Finances et Tarek Mitri comme vice-Premier ministre, selon la composition officielle publiée sur le site de la présidence libanaise. Nommé pour relancer un secteur dont la contribution au PIB ne dépasse pas 12 % en 2025 d’après les estimations de la Banque mondiale, M. el Khoury avait promis, lors de sa cérémonie d’investiture, de renforcer le label « Fabriqué au Liban » et de doubler les exportations industrielles d’ici 2028, visant un objectif de 5 milliards de dollars annuels. Ces engagements s’inscrivaient dans un contexte où l’industrie libanaise, employant environ 150 000 personnes dans plus de 5 000 usines selon les statistiques du ministère, affronte des défis insurmontables : des coupures d’électricité pouvant durer jusqu’à 20 heures par jour dans les régions périphériques, des chaînes d’approvisionnement disruptées par les tensions au Sud-Liban, et une émigration massive de la main-d’œuvre qualifiée, avec plus de 500 000 Libanais ayant quitté le pays depuis 2019.

Malgré ces priorités criantes, les avancées tardent. Les exportations industrielles ont affiché une croissance modeste de 8,6 % en glissement annuel en août 2025, selon les données douanières, après une hausse de 21 % sur les cinq premiers mois de l’année par rapport à 2024. Ce rythme, encourageant mais insuffisant, n’a pas suffi à inverser le déficit commercial chronique, qui s’est élargi à 12,3 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de 2025, en hausse de 13,21 % par rapport à la même période l’année précédente, d’après les rapports de l’Administration des douanes libanaises. Les importations, quant à elles, ont atteint environ 14,7 milliards de dollars sur cette période, aggravant le déséquilibre alors que le pays dépend à 80 % de biens étrangers pour sa consommation. En juillet 2025, lors d’une rencontre avec des ambassadeurs latino-américains à Beyrouth, M. el Khoury avait évoqué des incitations fiscales pour les exportateurs, incluant des exonérations sur les équipements industriels et des crédits d’impôt pour les investissements dans l’agro-industrie. Ces mesures, si appliquées, pourraient booster des secteurs comme la transformation alimentaire et les produits manufacturés, qui gagnent du terrain sur les marchés européens et du Golfe.

Au lieu de s’atteler à ces réformes, le ministre choisit de masquer ses échecs et de « brouter » sur d’autres terrains, comme cette idée de liquidation d’or qui détourne l’attention des urgences notamment dans le secteur pour lequel il a été mandaté. Le secteur industriel pâtit particulièrement au Liban où les fermetures d’usines ont augmenté de 20 % en 2025 en raison des coûts énergétiques élevés, exacerbés par la dépendance aux générateurs privés et l’absence de progrès dans la réforme du secteur électrique.

Le slogan « Make Lebanon Green Again », lancé par M. el Khoury en mai 2025 lors d’une conférence sur la transition écologique, visait à promouvoir l’industrie verte via des partenariats avec l’Union européenne, soutenue par une aide de 1 milliard d’euros allouée en mai 2024 et conditionnée à des avancées en gouvernance.

Pourtant, en novembre 2025, lors d’une session aux Nations unies, le ministre invitait les investisseurs à miser sur la position stratégique du Liban et sa main-d’œuvre qualifiée, sans que des flux d’investissements directs étrangers substantiels ne se concrétisent, freinés par l’insécurité énergétique et les risques régionaux.

Qui voudrait investir au Liban sans système financier viable? Cette proposition n’inspire pas confiance. Bien au contraire, elle vise plutôt à pérenniser un système et des acteurs qui ont mené vers cette crise bancaire.

Un parcours financier qui trahit une allégeance aux banques

Pour décrypter cette orientation absurde, un examen du parcours de Joe Issa el Khoury s’impose. Né en 1965, il est diplômé en génie civil de l’Université américaine de Beyrouth en 1987, avant d’obtenir un MBA à l’INSEAD en France en 1990. Sa carrière débute chez Merrill Lynch à Paris, où il officie comme analyste financier pendant plusieurs années, forgeant une expertise en marchés internationaux.

De retour au Liban en 1995, il intègre des postes clés dans des banques d’investissement, notamment au groupe Saradar, avant de rejoindre le groupe M1 en 2007, une holding cofondée par Najib Mikati, où il supervise des investissements dans les télécommunications, l’immobilier et le financement aérien.

Cette proximité avec Najib Mikati, qui a occupé le poste de Premier ministre à plusieurs reprises jusqu’en 2025, positionne M. el Khoury au cœur d’un réseau où intérêts privés et publics se chevauchent souvent. Bien que Mikati ait toujours affirmé une séparation stricte entre ses affaires et ses fonctions officielles, des enquêtes internationales, comme celle ouverte par le Parquet national financier français en 2024 sur des soupçons de blanchiment liés à des actifs immobiliers, ont assombri ces cercles.

Sans impliquer directement M. el Khoury, cette familiarité avec les mécanismes bancaires laisse présager une inclinaison à défendre des solutions qui avantagent les institutions financières qui lui sont proches, au détriment des déposants et de l’intérêt général libanais. Les banques, accusées d’avoir participé à un schéma de Ponzi avec la BDL, ont bloqué les dépôts depuis 2019, générant des pertes massives pour les citoyens et bloquant l’investissement dont on aurait aujourd’hui besoin pour promouvoir des gains de productivités, seuls outils réels en vue de redresser ce pays et le pouvoir d’achat.

L’industrie doit réagir et réduire le déficit de la balance commerciale. Aujourd’hui, ce secteur poursuit son effondrement et les autorités sont totalement absentes et ne répondent pas aux attentes. Oui, l’or peut être mobilisé pour répondre à ces attentes et non bradées au profit de certains intérêts.

Les implications immédiates sur une économie fragile

Cette controverse s’inscrit dans un paysage économique marqué par une inflation qui a ralenti à 12,23 % en décembre 2025, contre 14,74 % en novembre, selon l’Administration centrale des statistiques, portant le taux annuel moyen à 14,8 % pour l’année écoulée. Ce ralentissement, le deuxième consécutif après les pics hyperinflationnistes de 2020-2023, reflète une stabilisation relative de la livre libanaise, dont le taux de change officiel face au dollar s’établit à environ 89 550 livres au 28 janvier 2026, bien que le marché parallèle affiche des variations mineures. Les réserves de change de la BDL ont atteint 12,04 milliards de dollars à la mi-janvier 2026, en hausse de 16,4 % par rapport à la même période en 2025, offrant une marge limitée pour importer des biens essentiels comme le carburant et les médicaments.

Le rebond des Eurobonds libanais en début d’année, avec un indice dépassant les 30 points, reste spéculatif et ne dissimule pas l’incapacité de l’État à combler les pertes bancaires sans réformes profondes. Les débats parlementaires sur le budget 2026, entamés cette semaine, intègrent désormais cette idée de liquidation partielle comme option pour financer les obligations, au milieu de plaintes du secteur public sur les salaires et les pensions. Les déposants, restreints à des retraits de 300 dollars par mois pour beaucoup, expriment leur frustration face à ces restrictions persistantes, qui déciment la classe moyenne et accélèrent l’émigration.

Dans le secteur industriel, des initiatives comme le lancement de « Project Lebanon » en 2025, en présence du Premier ministre et de M. el Khoury, visaient à promouvoir les opportunités dans les zones de Tripoli, potentiellement boostées par des investissements en énergie renouvelable pour réduire les coûts.

Pourtant, les résultats tardent, avec des investissements étrangers timides face aux risques régionaux. L’idée de liquider l’or apparaît comme une mesure désespérée et partisane enclin à promouvoir certains intérêts qui profitent toujours de la crise, alors que des alternatives productives pourraient générer des devises durables, comme l’expansion de l’agro-industrie vers les marchés régionaux et répondre à l’intérêt général.

Francois El Bacha

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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