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Liban: le spectre d’une nouvelle guerre civile, 51 ans

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Le 13 avril 1975 avait ouvert quinze années de guerre civile au Liban. Le 13 avril 2026 ne marque pas le retour automatique à ce scénario, mais il révèle un danger précis : celui d’un pays à nouveau pris dans une guerre régionale, soumis à une pression militaire israélienne qui fragilise l’État, déplace massivement la population et ravive des lignes de fracture internes que le Liban n’a jamais totalement refermées.  

Le parallèle ne vaut pas identité. Le Liban d’aujourd’hui n’est pas celui de 1975. Pourtant, depuis le 2 mars, la guerre entre Israël et le Hezbollah a pris une ampleur qui dépasse le face-à-face frontalier : frappes jusque dans Beyrouth, extension des destructions au Sud et à la Békaa, plus d’un million de déplacés, plus de deux mille morts selon les derniers bilans, et des institutions déjà faibles encore plus exposées.  

Le vrai point commun avec 1975 n’est pas la forme des combats. C’est la mécanique politique. Une guerre civile commence quand l’État ne protège plus également, quand les appartenances prennent le dessus sur la citoyenneté, et quand le pays devient le lieu où d’autres imposent leur confrontation. C’est ce seuil que le Liban voit se rapprocher aujourd’hui.  

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Le 13 avril 1975, une date qui n’a jamais cessé de parler

Le 13 avril 1975 reste une date-charnière parce qu’il raconte plus qu’un début. L’attaque du bus transportant des Palestiniens à Aïn el-Remmaneh a servi d’étincelle à une crise déjà mûre. Les tensions confessionnelles, les déséquilibres du système politique, la montée en puissance des milices et la présence armée palestinienne avaient déjà fragilisé un État en recul. Ensuite, la guerre civile a fait au moins 150 000 morts, déplacé des centaines de milliers de personnes et laissé derrière elle environ 17 000 disparus, un chiffre encore repris par les familles et les institutions humanitaires.  

Ce rappel compte parce qu’il brise une illusion tenace : celle d’une guerre civile définitivement refermée par le temps. En réalité, la mémoire est restée morcelée, souvent absente des manuels et portée surtout par les familles, quelques lieux de mémoire et des initiatives civiles. Un traumatisme que l’on commémore sans le traiter politiquement peut redevenir un terrain de réactivation dès qu’une crise extérieure rencontre des fractures intérieures.  

L’an dernier, pour le cinquantième anniversaire, l’État libanais avait tenté un geste de mémoire avec une minute de silence et une cérémonie à Beyrouth. Le message officiel était limpide : ne pas répéter le passé. Un an plus tard, cette promesse sonne plus sombre. Le pays n’affronte pas seulement un conflit armé. Il affronte en même temps une remise en cause de sa souveraineté, de sa cohésion sociale et de la capacité de ses institutions à protéger tous les citoyens de la même manière.  

Des indicateurs d’alerte qui s’accumulent

Les indicateurs accumulés depuis le début de mars dessinent un paysage d’alerte. Plus d’un million de déplacés internes, des bilans humains dépassant les deux mille morts, des zones entières vidées par les ordres d’évacuation, des incursions terrestres israéliennes et la perspective affichée d’une zone tampon jusqu’au Litani : aucun de ces éléments ne signifie à lui seul “guerre civile”. Mais leur combinaison détruit les routines de coexistence, redistribue la peur entre territoires et affaiblit encore l’idée d’un État protecteur.  

Depuis le 2 mars, la logique israélienne s’est imposée avec une brutalité croissante. Après des tirs du Hezbollah en solidarité avec l’Iran, Israël a lancé une campagne militaire qui ne vise plus seulement un front limité. Les frappes ont touché des quartiers denses de Beyrouth, le Sud et la Békaa. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé le 8 avril une vague d’attaques d’une ampleur “horrifique”, menée en une centaine de frappes environ en dix minutes, avec des morts civils, des hôpitaux sous pression et des scènes de dévastation observées sur place.  

Quand une guerre déborde ainsi les fronts et frappe l’espace urbain, elle cesse d’être perçue comme un affrontement lointain entre une armée et une organisation armée. Elle devient une force qui réorganise la société tout entière. Les habitants fuient, les villes de refuge saturent, les municipalités calculent, et les solidarités spontanées commencent à buter contre la fatigue sociale, le manque de ressources et la peur d’une installation durable.  

Indicateur au 13 avril 2026Ordre de grandeur
Morts au Liban depuis début marsplus de 2 000
Déplacés internesplus d’1 million
Territoire concerné par des ordres d’évacuationenviron 14 %
Objectif israélien affiché dans le Sudzone tampon jusqu’au Litani

Quand la guerre extérieure recommence à diviser les Libanais

C’est précisément sur ce terrain que le risque d’une sédition entre Libanais devient sérieux. Début avril, certaines communautés rechignaient à accueillir des déplacés et que le gouvernement insistait sur la nécessité de préserver la stabilité intérieure alors que la guerre remettait sous tension les lignes politiques et confessionnelles. Dans un pays où le déplacement n’est jamais un simple fait humanitaire, mais un fait immédiatement lu en termes démographiques, électoraux et sécuritaires, l’exode produit une angoisse de recomposition interne.  

L’affaire Pierre Moawad a encore aggravé ce climat. Cet officiel local des Forces libanaises, formation chrétienne très opposée au Hezbollah, a été tué avec son épouse dans une frappe israélienne à Aïn Saadé, une ville chrétienne près de Beyrouth. Israël a affirmé viser un “site terroriste” et assuré qu’il n’était pas la cible visée. L’effet politique, lui, a été immédiat : au lieu de rapprocher les Libanais contre l’agression extérieure, la frappe a élargi la colère contre le Hezbollah dans certains milieux chrétiens et renforcé l’idée que la guerre venue d’ailleurs pouvait être renvoyée sur des adversaires intérieurs.  

Ce mécanisme est redoutable. Plus Israël frappe au-delà des bastions traditionnels du Hezbollah, plus la tentation augmente, dans les autres communautés, de présenter le parti chiite comme le seul responsable de l’exposition du pays. Ce reproche n’est pas nouveau. Mais il prend une dimension explosive lorsqu’il se combine avec les images des destructions, l’arrivée massive des déplacés et la sensation que le Liban paie pour une guerre régionale qui le dépasse. Dans ce contexte, la campagne israélienne ne se contente pas de frapper un adversaire. Elle accentue aussi les points de rupture de la société libanaise.  

Le déplacement massif agit comme un accélérateur. Plus d’un million de personnes ont fui, soit plus d’un cinquième de la population selon plusieurs bilans repris par Reuters. Beaucoup sont hébergées par des proches. D’autres vivent dans des écoles, des abris collectifs, des parkings, des tentes improvisées ou des voitures. Les ordres d’évacuation israéliens ont concerné environ 14 % du territoire libanais dès la mi-mars. Dans un pays aussi petit, aussi dense et aussi politiquement segmenté, ce chiffre a une portée bien supérieure à sa simple valeur statistique.  

Car le déplacement au Liban n’est jamais neutre. Quand une majorité de déplacés provient de régions chiites du Sud ou de la banlieue sud de Beyrouth, leur arrivée dans des localités chrétiennes, sunnites ou druzes ne se lit pas seulement comme une urgence humanitaire. Elle est aussitôt interprétée par certains comme un risque d’infiltration, de pression sociale ou de changement d’équilibre local. C’est injuste pour les familles en fuite. Mais c’est politiquement réel, et donc dangereux.  

Les refus d’accueil, les réticences municipales et les scènes de familles rejetées ou redirigées vers d’autres zones sont les premiers symptômes de cette corrosion. Ils ne signifient pas que le Liban a déjà replongé dans la logique des milices. Ils montrent en revanche que le tissu national se contracte. Quand le refuge dépend d’une appartenance, d’un accent, d’une réputation politique ou d’une zone d’origine, le citoyen cesse progressivement d’être protégé par l’État. Il redevient tributaire d’un groupe, d’un chef local ou d’une communauté.  

Israël sait ce que cette dynamique produit dans un pays comme le Liban. La combinaison d’ordres d’évacuation massifs, de destructions de villages, d’une pression militaire continue et d’un discours sur la création d’une zone tampon jusqu’au Litani revient à gouverner la guerre par le déplacement et par la fragmentation du territoire. Human Rights Watch a estimé fin mars que cette politique pouvait relever d’un déplacement forcé potentiellement constitutif d’un crime de guerre. À Beyrouth, cette lecture nourrit l’idée que la campagne israélienne vise aussi à épuiser socialement le Liban, pas seulement à réduire une menace militaire.  

Israël met la pression sur l’État, pas seulement sur le Hezbollah

La pression israélienne se déploie aussi sur le terrain politique. Benjamin Netanyahu a annoncé vouloir ouvrir au plus vite des négociations directes avec le Liban. Officiellement, l’objectif serait un accord de paix et le désarmement du Hezbollah. Vu de loin, l’idée peut sembler diplomatique. Vu de Beyrouth, elle ressemble davantage à une paix sous feu continu. Israël n’a pas conditionné cette ouverture à un arrêt préalable de ses frappes, tandis que la partie libanaise faisait du cessez-le-feu la condition de toute avancée.  

Cette séquence alimente une perception très forte au Liban : Israël cherche moins un compromis entre États qu’une reconfiguration interne du rapport de force libanais. Demander au pouvoir libanais de désarmer le Hezbollah alors que le pays est bombardé, qu’une partie du Sud reste sous menace d’occupation et que la population chiite supporte l’essentiel du coût humain et matériel, c’est placer l’État devant une alternative impossible. Soit il ne fait rien et apparaît impuissant. Soit il tente d’imposer ce désarmement par la force et risque l’explosion interne.  

Le Liban craint des troubles civils si l’armée se trouvait poussée à affronter le Hezbollah. Cette crainte ne relève pas de la simple spéculation. Le Hezbollah demeure une organisation armée structurée, enracinée socialement et politiquement, qui considère son arsenal comme un instrument de défense face à Israël. Aucun gouvernement libanais n’a aujourd’hui la capacité matérielle et politique de l’affronter frontalement sans faire vaciller le pays entier.  

Autrement dit, la pression israélienne repose sur une contradiction calculée. Israël affirme vouloir traiter avec l’État libanais, mais il continue à l’affaiblir militairement, territorialement et socialement. Des agents de la sécurité de l’État ont encore été tués à Nabatiyé dans une frappe israélienne ces derniers jours. Israël réclame un monopole de la force publique à Beyrouth tout en bombardant un pays dont les institutions sont déjà fragiles. Une telle équation ne favorise pas la consolidation d’un État. Elle accroît au contraire la probabilité que les Libanais s’accusent entre eux d’être le maillon faible, le complice ou le bouclier de l’autre.  

Le plus inquiétant n’est donc pas seulement la violence des frappes. C’est la manière dont elles redessinent le débat libanais. La question centrale n’est plus seulement : comment arrêter l’agression et protéger le territoire ? Elle devient : qui, au Liban, a provoqué le désastre ? qui doit céder ? qui doit être isolé ? qui doit être désarmé ? qui doit absorber les déplacés ? C’est ce déplacement du centre de gravité qui rapproche le pays d’un scénario de guerre civile imposée de l’extérieur. Une puissance étrangère n’a pas besoin de créer des milices nouvelles lorsqu’elle parvient à transformer une société déjà fragmentée en tribunal permanent contre elle-même.  

Le Liban n’est pas encore en guerre civile, mais le seuil se rapproche

Il faut garder une mesure essentielle. Le Liban n’est pas encore en guerre civile. Les affrontements généralisés entre communautés n’ont pas eu lieu. L’armée libanaise demeure, malgré ses faiblesses, l’une des rares institutions encore reconnues à l’échelle nationale. Le président Joseph Aoun comme le Premier ministre Nawaf Salam ont insisté à plusieurs reprises sur la priorité donnée à la paix civile. Et le souvenir concret des années 1975-1990 agit encore comme un frein puissant dans la société.  

Le seuil de bascule se rapproche pourtant lorsque trois conditions se combinent :  

  • la disparition de l’idée d’un abri commun garanti par l’État ;
  • la transformation du déplacé en suspect ;
  • la tentation d’un règlement interne du dossier Hezbollah sous pression étrangère.

Pour l’instant, ce danger se lit surtout dans les discours, les peurs et les micro-fractures. C’est déjà beaucoup. Les guerres civiles ne commencent pas toujours par de grandes batailles. Elles commencent souvent par une dégradation des seuils de tolérance, par une multiplication des accusations croisées et par l’idée que la souffrance des uns serait la conséquence normale du choix des autres. C’est exactement ce qui affleure aujourd’hui, à bas bruit, dans plusieurs régions libanaises.  

Ce que rappelle vraiment le 13 avril 2026

Le 13 avril 2026 devrait donc être compris non comme une simple date de mémoire, mais comme un test politique. Le Liban peut encore éviter qu’une guerre régionale se transforme en implosion nationale. Cela suppose d’abord de nommer le problème clairement. Oui, le Hezbollah a exposé le pays en l’inscrivant dans une confrontation régionale. Mais oui aussi, Israël mène une campagne dont les méthodes, les cibles élargies, les déplacements forcés et les exigences politiques créent les conditions d’une discorde entre Libanais. Refuser cette seconde évidence reviendrait à ne voir qu’une moitié du piège.  

Éviter le pire impose ensuite un impératif de langage et de responsabilité. Les partis libanais qui s’opposent au Hezbollah ont le droit de contester sa stratégie et son armement. Mais franchir la ligne qui consiste à faire des déplacés chiites ou des régions bombardées les responsables collectifs du désastre ouvrirait une brèche irréparable. De la même manière, le Hezbollah ne peut pas invoquer la résistance pour demander un blanc-seing national alors même que des pans entiers du pays refusent de rester captifs d’un agenda régional qui les dépasse. La paix civile ne naîtra pas d’un silence forcé, mais d’une hiérarchie claire : aucun désaccord interne ne peut devenir une permission donnée à une guerre étrangère sur le sol libanais.  

Il reste enfin la question décisive : celle de l’État. Si les institutions veulent empêcher une nouvelle logique de guerre civile, elles doivent prouver immédiatement qu’elles savent traiter tous les Libanais comme des citoyens égaux dans la protection, l’aide, l’hébergement et la parole publique. C’est sur ce terrain concret que se joue la résistance à la sédition. Pas dans les commémorations seules, mais dans la capacité à empêcher qu’un déplacé devienne un intrus, qu’une localité devienne une frontière intérieure, qu’une divergence politique devienne une fracture existentielle. Le 13 avril rappelle moins ce qui est arrivé que ce qui peut recommencer quand un pays cesse, même quelques semaines, de se penser comme une maison commune.

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