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L’ombre persistante des enquêtes Hariri dans les tensions régionales

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Le 8 octobre 2024, un article publié par The Public Source, un média libanais indépendant, a ravivé les débats sur les fuites de données sensibles liées à l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri en 2005. Sous prétexte de recherche de la vérité, les institutions libanaises ont partagé des informations massives sur la population, les communications et les infrastructures avec des enquêteurs internationaux, suscitant des craintes d’infiltration par les services de renseignement israéliens. Ces révélations interviennent dans un contexte de tensions accrues entre Israël et le Hezbollah, où des assassinats ciblés de leaders du parti chiite ont été rapportés, alimentant les soupçons sur l’utilisation abusive de ces données. Vingt et un ans après l’attentat qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre et à vingt-deux autres personnes, les implications de ces fuites continuent de peser sur la stabilité libanaise, révélant les failles d’un processus judiciaire international marqué par des controverses techniques et politiques.

Les origines des données sensibles : un partage massif sous l’égide de l’ONU

Dès les premiers mois suivant l’attentat du 14 février 2005, les autorités libanaises, confrontées à des soupçons de complaisance pro-syrienne, ont sollicité l’assistance des Nations unies. La résolution 1595 du Conseil de sécurité, adoptée le 7 avril 2005, a créé la Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies (CIENU), chargée d’assister les enquêteurs libanais. Sous la direction initiale de l’Allemand Detlev Mehlis, la commission a rapidement identifié la nécessité d’accéder à des volumes considérables de données télécoms pour reconstituer les mouvements des suspects.

Les opérateurs libanais, Ogero et les compagnies privées comme MTC Touch et Alfa, ont été contraints de fournir des enregistrements exhaustifs. Selon un rapport de la CIENU daté du 19 octobre 2005, ces données incluaient les logs de plus de 400 lignes téléphoniques, couvrant les appels, les SMS et les positions cellulaires sur plusieurs mois précédant l’attentat. Mehlis a souligné dans son document remis au secrétaire général Kofi Annan : « Il y a des preuves convergentes pointant vers l’implication de responsables syriens et libanais dans cet assassinat terroriste. » Ces éléments techniques, analysés par des experts internationaux, ont révélé six réseaux cellulaires interconnectés, dont un « rouge » utilisé par les exécutants le jour J.

Le transfert de ces données n’était pas anodin. Les institutions libanaises, y compris les Forces de sécurité intérieure (FSI), ont partagé des bases de données nationales sur les citoyens, les véhicules et les infrastructures. Un officier des FSI, Wissam Eid, a joué un rôle pivotal en analysant ces informations sur des tableurs Excel simples, identifiant des patterns reliant les suspects à des lignes fixes du Hezbollah dans le sud de Beyrouth. Eid, assassiné en janvier 2008 dans un attentat à la voiture piégée, avait isolé des numéros via les tours cellulaires près du site de l’explosion, éliminant des milliers d’entrées pour cibler les réseaux suspects.

L’inclusion des données sur les étudiants libanais : un élargissement controversé des demandes

Au-delà des données télécoms, les enquêteurs ont étendu leurs requêtes à des domaines plus personnels, incluant des informations sur les étudiants libanais. Selon un protocole d’entente signé le 5 juin 2009 entre le ministre libanais de la Justice Ibrahim Najjar et le procureur du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) Daniel Bellemare, le gouvernement libanais a accordé un accès illimité à des enregistrements officiels. Le paragraphe 3 de ce document stipule que le Liban fournira « toute l’assistance nécessaire au bureau du procureur du TSL concernant l’accès à tous les enregistrements, déclarations, éléments matériels et preuves liés aux crimes relevant de la juridiction du TSL, et qui sont en possession des institutions libanaises, ainsi que pour collecter des documents et informations supplémentaires ».

Parmi ces enregistrements figuraient les dossiers des étudiants de l’Université Libanaise, la principale université publique du pays. Les demandes incluaient des détails sur les identités des étudiants, leurs spécialisations, leurs activités, leurs relations, leurs opinions, leurs affiliations et leurs orientations politiques. Ces informations, partagées avec les enquêteurs internationaux, visaient à croiser des profils potentiellement liés à l’attentat, mais ont suscité des interrogations sur leur pertinence et leur légalité. Le ministre des Télécommunications de l’époque, Charbel Nahhas, a qualifié des demandes similaires de violations de « la liberté publique et de la loi sur l’écoute électronique », refusant de coopérer sur certains aspects.

Ces données sur les étudiants n’étaient pas isolées. Elles s’inscrivaient dans un ensemble plus large comprenant les registres d’état civil – identités, liens familiaux, naissances, décès, adresses et photos de chaque citoyen libanais – ainsi que les bases de données des inscriptions de véhicules et des empreintes digitales d’un nombre illimité de citoyens. Ziyad Baroud, alors ministre de l’Intérieur, a confirmé la remise des empreintes digitales. Ces transferts, effectués sous pression internationale, ont été critiqués pour leur impact sur la souveraineté libanaise et la protection des données personnelles, surtout dans un pays marqué par des divisions confessionnelles et politiques.

La transition vers le Tribunal spécial : amplification des risques de fuites

En 2007, la résolution 1757 a imposé la création du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), basé à Leidschendam aux Pays-Bas, pour des raisons de sécurité. Ce tribunal hybride, appliquant le droit pénal libanais, a hérité des données accumulées par la CIENU. Le procureur canadien Daniel Bellemare, successeur de Serge Brammertz, a présenté en 2011 des actes d’accusation contre quatre membres présumés du Hezbollah, basés principalement sur ces analyses télécoms. Plus de 3 131 pièces à conviction, dont des millions d’enregistrements téléphoniques, ont été examinées lors du procès ouvert en 2014.

Cependant, cette centralisation a multiplié les vulnérabilités. Dès 2010, des fuites ont émergé : la chaîne New TV a diffusé des documents internes, entraînant des poursuites pour outrage contre des journalistes, acquittés en 2015. En avril 2013, des hackers ont révélé les noms de témoins protégés sur des sites web, comme rapporté par le New York Times. Le Hezbollah a dénoncé ces incidents comme des manipulations, Hassan Nasrallah affirmant en juillet 2011 : « Nous ne coopérerons jamais avec ce tribunal. » Ces brèches ont été attribuées à des failles de sécurité au sein du TSL, dont le budget a dépassé le milliard de dollars sur quinze ans.

Les données partagées incluaient non seulement les communications liées à l’attentat, mais aussi des profils plus larges sur la population libanaise. Selon un documentaire de la CBC diffusé en novembre 2010, les enquêteurs ont obtenu tous les appels passés au Liban en 2005, analysés par une firme britannique FTS. Cette masse d’informations – positions GPS approximatives via les cellules, historiques d’appels, identités d’abonnés – représentait un trésor pour tout service de renseignement. L’inclusion des dossiers étudiants de l’Université Libanaise, par exemple, a permis de cartographier des réseaux potentiels parmi la jeunesse, souvent impliquée dans les mouvements politiques post-2005.

Controverses autour des analyses télécoms : de Wissam Eid à l’implication du Hezbollah

L’analyse des données par Wissam Eid a été déterminante. Travaillant seul initialement, il a cartographié des réseaux « verts » (stratégiques), « bleus » (surveillance) et « rouges » (opérationnels), reliant les accusés au site de l’attentat. Eid a découvert que ces lignes convergeaient vers des numéros fixes du Hezbollah. Son assassinat, le 25 janvier 2008, a été perçu comme une élimination pour protéger ces secrets. Un article de The 961, publié en août 2020, détaille comment Eid a isolé les numéros via les tours cellulaires, aboutissant à l’identification de Salim Ayyash comme coordinateur.

Sous Brammertz, la CIENU a remis ces données aux FSI libanaises, une décision critiquée dans un article du Carnegie Endowment de juillet 2020 : « Brammertz a demandé que les données télécoms soient remises aux Forces de sécurité intérieure libanaises, ironiquement après avoir isolé son équipe des FSI par peur de fuites. » Eid a dépassé les attentes, confirmant l’implication du Hezbollah, validée par une équipe onusienne en décembre 2007. Les demandes pour des données supplémentaires, y compris celles sur les étudiants, visaient à corroborer des profils suspects, potentiellement liés à des réseaux universitaires influencés par des groupes politiques.

Ces analyses ont mené au verdict de première instance en août 2020, condamnant Ayyash à perpétuité, suivi d’un appel en 2022 condamnant Hussein Hassan Oneissi et Hassan Habib Merhi. Le juge David Re a noté : « Les preuves télécoms démontrent que Ayyash a utilisé un téléphone rouge pour coordonner l’attentat. » Pourtant, aucune preuve directe n’a impliqué la direction du Hezbollah ou la Syrie.

Fuites médiatiques et suspicions d’infiltration étrangère

Les fuites ont jalonné l’enquête. En 2006, Le Figaro a révélé une piste menant au Hezbollah. En 2009, Der Spiegel a divulgué des soupçons sur des membres du parti. En 2010, la CBC a exposé des détails sur les réseaux téléphoniques, affirmant que les assassins étaient du Hezbollah. Ces leaks, souvent opportuns – comme avant les élections libanaises de 2009 – ont été dénoncés comme politiques.

WikiLeaks a ajouté à la controverse en 2010, révélant des câbles diplomatiques où Bellemare sollicitait l’aide américaine pour des listes de suspects. New TV a diffusé des enregistrements d’enquêtes, exposant des réunions avec Saad Hariri. Plus grave, des suspicions d’infiltration israélienne. L’article de The Public Source d’octobre 2024 note que, après la fuite de Der Spiegel en 2008, les enquêteurs se sont focalisés sur le Hezbollah, collectant des données sur ses leaders. Des sources libanaises craignent que ces informations aient été partagées avec Israël, facilitant des opérations récentes contre des figures du parti. Les données sur les étudiants, incluant leurs affiliations politiques, pourraient avoir servi à identifier des sympathisants ou recrues potentielles dans les milieux universitaires, souvent des foyers de mobilisation.

Implications sécuritaires : des données libanaises aux opérations ciblées

Les fuites ont eu des conséquences directes. L’assassinat d’Eid en 2008 est lié à sa découverte des réseaux Hezbollah. En 2013, la révélation des noms de témoins a compromis leur sécurité. Dans le contexte actuel, marqué par des tensions israélo-libanaises, ces données posent un risque majeur. Un post sur X du 10 novembre 2024 mentionne l’élimination de Salim Ayyash par Tsahal en Syrie, reliant cela à l’assassinat de Hariri. Des cyberattaques, comme celle de janvier 2024 à l’aéroport Rafic Hariri, où des écrans ont affiché des messages anti-Hezbollah, soulignent les vulnérabilités numériques.

Le TSL, fermé le 31 décembre 2023 faute de fonds, a transféré ses archives à un mécanisme résiduel à La Haye. António Guterres, secrétaire général de l’ONU, a déclaré : « Le tribunal a servi la justice, mais sa fermeture marque la fin d’une ère pour la responsabilité au Liban. » Pourtant, les données persistent, potentiellement accessibles. Les informations sur les étudiants de l’Université Libanaise, par exemple, pourraient encore être exploitées pour surveiller des profils académiques impliqués dans les débats politiques actuels, voire pour des assassinats ciblés comme le Liban en a connu ces derniers mois.

Les défis persistants de la cybersécurité libanaise face aux données historiques

Au Liban, où l’infrastructure télécoms reste fragile, les fuites de 2005-2024 illustrent des lacunes structurelles. Un article de NOW Lebanon du 24 septembre 2024 évoque l’« empreinte digitale des tueries de masse », liant les leaks à des trahisons internes ou à la cyber-guerre. Des incidents récents, comme l’explosion massive de bipeurs en septembre 2024, blessant plus de 3 500 personnes, rappellent les risques d’exploitation de données communications.

En février 2026, un post sur X de Bahaa Hariri réaffirme : « Le sang de mon père n’est pas un détail. » Ces déclarations soulignent que les implications immédiates des fuites – surveillance accrue, opérations étrangères – continuent d’affecter les dynamiques internes, avec des données de l’enquête Hariri potentiellement utilisées dans des contextes actuels de renseignement. Les hôpitaux libanais, débordés par des incidents liés à des dispositifs compromis, rapportent des blessures similaires à celles de 2005, fermant le cercle des vulnérabilités numériques héritées de l’attentat. Les demandes pour les dossiers étudiants, transmises au Premier ministre Saad Hariri en février 2011, illustrent comment ces transferts massifs persistent dans les débats sur la privacy, avec des implications pour la jeunesse libanaise engagée dans les universités publiques.

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