samedi, janvier 31, 2026

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Nuit au Parlement: comment la colère des retraités a fait plier l’agenda du budget

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Au cœur de Beyrouth, sous un ciel plombé par l’hiver libanais, la place de l’Étoile est devenue le théâtre d’une confrontation inattendue ce 29 janvier 2026. Des centaines de retraités militaires, visages burinés par des décennies de service, ont encerclé le Parlement, transformant une session ordinaire de vote budgétaire en un moment de tension palpable. Ces hommes, autrefois gardiens de la souveraineté nationale, ont franchi les barrières de sécurité, leurs cris résonnant contre les murs centenaires du bâtiment néoclassique. Cette irruption n’était pas un acte isolé de désespoir, mais le point culminant d’une frustration accumulée face à l’érosion de leurs pensions dans un pays ravagé par la crise économique. Le gouvernement de Nawaf Salam, confronté à cette mobilisation, a dû ajuster son calendrier, reportant temporairement les débats pour entamer des négociations directes. Cette nuit-là, le Parlement n’était plus seulement un lieu de législation, mais un symbole de la fracture entre l’État et ceux qui l’ont défendu.

La chronologie des événements s’est déroulée avec une précision presque militaire, reflétant l’organisation des manifestants. Vers 18 heures, alors que les députés achevaient une journée marathon de discussions sur le projet de budget 2026, les premiers signes de mobilisation sont apparus. Des groupes de retraités, venus de toutes les régions du Liban – du Sud chiite aux montagnes chrétiennes du Nord – se sont rassemblés aux abords de la place de l’Étoile. Ils portaient des uniformes délavés, des pancartes exigeant une revalorisation de 50 % de leurs pensions, et des drapeaux libanais flottant au vent. À 18h15, les forces de sécurité intérieures ont renforcé le périmètre, érigeant des barrières métalliques supplémentaires pour contenir la foule qui grossissait à vue d’œil. Mais la pression montait : des chants patriotiques se mêlaient à des slogans dénonçant l’injustice économique, rappelant que ces retraités, touchant à peine l’équivalent de quelques centaines de dollars par mois, peinaient à survivre dans un contexte d’inflation persistante.

À 18h30, le franchissement décisif a eu lieu. Un groupe d’une cinquantaine de manifestants, menés par des figures charismatiques issues des rangs de l’armée, a forcé les barrières près de l’entrée ouest du Parlement. Les gardes, surpris par la détermination, ont tenté de les repousser avec des boucliers, mais sans recours à la violence excessive. Des images capturées par des témoins montrent des retraités escaladant les obstacles, certains aidant leurs camarades plus âgés à passer. En quelques minutes, ils ont atteint le parvis principal, bloquant les accès et empêchant les députés de quitter les lieux. À 18h45, les renforts sont arrivés : des unités de l’armée libanaise, appelées en urgence, ont formé un cordon pour éviter une escalade. Paradoxalement, ces soldats actifs, souvent issus des mêmes familles que les manifestants, ont agi avec retenue, évitant tout affrontement direct. La foule, estimée à plus de mille personnes à ce stade, scandait des appels à la justice, soulignant que leurs pensions, érodées depuis la crise de 2019, ne couvraient plus les besoins essentiels comme les médicaments ou l’alimentation.

Les négociations ont débuté vers 19 heures, marquant un tournant dans cette nuit agitée. Une délégation de retraités, conduite par Chamel Roukoz, ancien député et brigadier général à la retraite, a été autorisée à entrer dans le Parlement. Roukoz, figure respectée pour son passé militaire et son engagement politique, a mené les discussions avec une fermeté mesurée. À l’intérieur, dans le bureau du vice-président de l’Assemblée, Elias Bou Saab, les échanges se sont tenus en présence du Premier ministre Nawaf Salam, du ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar et du ministre de la Défense Michel Menassa. Les manifestants ont exposé leurs griefs : une pension moyenne de 15 millions de livres libanaises, insuffisante face à un coût de la vie multiplié par dix depuis six ans. Ils ont exigé une augmentation immédiate, arguant que le budget en débat ignorait leurs sacrifices passés. Salam, connu pour son approche diplomatique, a écouté attentivement, promettant une résolution rapide. À 19h30, une pause dans les débats parlementaires a été annoncée, permettant aux négociateurs de poursuivre. Roukoz, sortant brièvement pour informer la foule, a déclaré que les discussions portaient sur une revalorisation de 50 % des pensions, à implémenter d’ici fin février.

À 20 heures, les tensions ont légèrement baissé lorsque les renforts militaires ont permis un dialogue plus structuré. Les manifestants ont accepté de reculer légèrement, formant un cercle autour du bâtiment sans bloquer totalement les sorties. À l’intérieur, les échanges se sont intensifiés : Salam a insisté sur la nécessité de équilibrer les demandes avec les contraintes budgétaires, tandis que Roukoz a rappelé les engagements antérieurs du gouvernement envers les forces armées. À 20h15, un accord provisoire a émergé : le gouvernement s’engageait à examiner la question des pensions dans un délai d’un mois, avec une réunion dédiée fin février. Les manifestants, satisfaits de cette concession, ont commencé à se disperser vers 21 heures, après que Roukoz ait annoncé publiquement la fin de l’action. La nuit s’est achevée sans incidents majeurs, mais avec une claire démonstration de force de la part des retraités.

Les acteurs de cette nuit révèlent les dynamiques profondes du paysage politique libanais. Chamel Roukoz, à la tête de l’Association des vétérans des forces armées, incarne la voix des retraités. Fils du général Michel Aoun et ancien commandant des Rangers, il apporte une légitimité incontestable à la cause. Sa délégation incluait des représentants de divers corps : anciens officiers de l’armée, de la police et des forces de sécurité intérieure, unis par un sentiment partagé d’abandon. Face à eux, Nawaf Salam, Premier ministre depuis février 2025, a géré la crise avec prudence. Issu d’une famille sunnite influente et ancien juge à la Cour internationale de Justice, Salam représente une tentative de renouvellement dans un système confessionnel figé. Ses échanges avec Roukoz ont été directs, focalisés sur des solutions pratiques plutôt que sur des promesses vides. Elias Bou Saab, vice-président chiite de l’Assemblée, a joué un rôle de médiateur, facilitant les pourparlers dans son bureau. Ahmad Hajjar et Michel Menassa, respectivement aux Intérieur et Défense, ont apporté des détails techniques sur les allocations militaires, soulignant les limites fiscales imposées par la dette publique estimée à plus de 100 milliards de dollars.

Parallèlement à cette irruption, les députés débattaient du budget 2026, un document crucial pour un pays en reconstruction post-conflit. Ce budget, approuvé en séance nocturne malgré les perturbations, vise un équilibre zéro déficit, une première depuis des années. Il prévoit des recettes de 300 000 milliards de livres libanaises, principalement issues de taxes existantes renforcées, sans nouvelles impositions directes sur les citoyens. Les dépenses se concentrent sur la reconstruction des infrastructures endommagées par les récents conflits, avec 50 000 milliards alloués à la santé et à l’éducation, et 40 000 milliards aux forces de sécurité. Les salaires publics, y compris ceux des militaires actifs, voient une augmentation modeste de 20 %, mais les pensions des retraités n’étaient initialement pas priorisées, ce qui a attisé la colère. Le texte inclut des mesures pour améliorer la collecte fiscale, comme des pénalités accrues pour l’évasion, et des investissements dans l’énergie pour réduire les déficits d’Électricité du Liban, estimés à 2 milliards de dollars annuels. Ce budget reflète les priorités du cabinet Salam : stabilisation économique, attraction d’aides internationales et respect des engagements avec le Fonds monétaire international, qui exige des réformes structurelles pour débloquer des fonds.

Pourquoi la rue a-t-elle choisi cette fenêtre précise pour agir ? Le timing n’est pas fortuit. La session parlementaire, entamée le 27 janvier et prévue sur trois jours, représentait une opportunité unique. Les débats sur le budget exposaient publiquement les allocations financières, mettant en lumière les disparités entre les dépenses sécuritaires et les aides sociales. Les retraités, informés par leurs associations, savaient que le vote imminent verrouillerait les chiffres pour l’année. De plus, la présence physique des députés et du Premier ministre offrait une visibilité maximale. Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte plus large de contestations sectorielles : enseignants publics et locataires avaient déjà manifesté les jours précédents, bloquant des routes au Nord et au Sud. La crise économique persistante, avec une inflation à deux chiffres et une livre libanaise stabilisée artificiellement autour de 89 500 pour un dollar, amplifie ces tensions. Les retraités, touchés de plein fouet par la dévaluation de leurs pensions depuis 2019, voient dans ce budget une dernière chance avant une potentielle aggravation de la situation.

La décision de fixer fin février comme horizon marque un engagement politique concret. Rapportée dans les détails des négociations, cette date transforme une promesse vague en un contrat tangible. Elle implique une réunion dédiée entre le gouvernement, les représentants des retraités et les commissions parlementaires des Finances et de la Défense. L’objectif : intégrer une revalorisation des pensions dans une loi complémentaire au budget, potentiellement via un fonds spécial financé par des économies sur les dépenses non essentielles. Cette échéance répond aux exigences des manifestants, qui demandaient non seulement une augmentation, mais aussi un calendrier ferme. Elle reflète la pression exercée : sans cette concession, les protestations risquaient de s’étendre, bloquant davantage les axes routiers comme cela s’était produit à Chekka ou Tripoli les jours précédents. Fin février devient ainsi un jalon critique, testant la capacité du gouvernement Salam à honorer ses engagements dans un environnement fiscal contraint, où les aides internationales conditionnent toute marge de manœuvre.

Cet épisode s’inscrit dans un climat plus large de tensions autour du monopole des armes, superposant les crises économiques et sécuritaires lors de la même séance. Durant les débats budgétaires, plusieurs députés ont évoqué la nécessité de restreindre les armes aux forces étatiques, un sujet récurrent depuis la fin du conflit avec Israël en novembre 2024. Le plan de l’armée, approuvé en septembre 2025, vise à établir ce monopole, avec une première phase achevée au sud du Litani, couvrant des zones autrefois sous influence du Hezbollah. Les discussions parlementaires ont mis en lumière les défis : allocations budgétaires pour équiper l’armée, coordination avec les forces onusiennes de la Finul, et retrait israélien des points occupés. Des interventions ont critiqué la loi sur le gap financier, accusée de protéger les intérêts bancaires au détriment des déposants, tout en liant la stabilité économique à la démilitarisation. La superposition est évidente : tandis que les retraités protestaient dehors, les députés débattaient à l’intérieur des implications budgétaires d’un renforcement militaire, estimant les coûts à 10 000 milliards de livres pour moderniser l’équipement. Cette convergence illustre les interdépendances : une armée renforcée nécessite des fonds, mais aussi la confiance des vétérans, dont la mobilisation rappelle que la sécurité nationale repose sur un consensus social.

Les détails des débats révèlent des clivages confessionnels et politiques persistants. Des députés sunnites et chrétiens ont insisté sur l’urgence de confiner les armes à l’État, citant les résolutions 1559 et 1701 de l’ONU comme cadre légal. D’autres, issus de blocs chiites, ont défendu une approche graduelle, arguant que les menaces extérieures justifient une vigilance accrue. Le budget alloue des fonds pour déployer 5 000 soldats supplémentaires au Sud, avec des équipements pour surveiller les frontières. Les négociations avec les retraités ont indirectement touché ce point : Roukoz a souligné que les vétérans, loyaux à l’armée, soutiennent le monopole des armes, mais exigent en retour une reconnaissance matérielle. Cette nuit au Parlement met ainsi en exergue comment une protestation économique peut amplifier les débats sécuritaires, forçant les autorités à naviguer entre réformes fiscales et impératifs géopolitiques.

Au-delà de Beyrouth, des actions similaires ont eu lieu, étendant l’impact de la mobilisation. À Tripoli, des retraités ont bloqué l’autoroute vers Chekka pendant deux heures, causant des embouteillages massifs. Au Sud, près de Tyr, des rassemblements ont réuni d’anciens combattants, exigeant une uniformisation des pensions à l’échelle nationale. Ces mouvements, coordonnés via des associations comme celle présidée par Roukoz, démontrent une organisation structurée, avec des comités régionaux relayant les demandes. Le gouvernement, conscient des risques d’escalade, a multiplié les appels au calme, tandis que l’armée maintenait une posture neutre, évitant toute répression. Cette dispersion géographique souligne l’ampleur de la crise : avec plus de 50 000 retraités militaires affectés, le mécontentement transcende les lignes confessionnelles, unifiant sunnites, chiites et chrétiens autour d’une cause commune.

Les implications immédiates de cette nuit se font sentir dans les couloirs du pouvoir. Le vote du budget, bien que validé, inclut désormais des amendements mineurs pour les salaires publics, préfigurant des ajustements pour les pensions. Salam a convoqué une réunion d’urgence du cabinet pour évaluer les coûts d’une revalorisation, estimés à 20 000 milliards de livres. Les commissions parlementaires, sous la présidence de Nabih Berri, examinent des propositions pour intégrer ces demandes sans creuser le déficit. Entre-temps, les retraités maintiennent la pression, avec des sit-in programmés dans les prochaines semaines. Cette dynamique illustre comment une irruption populaire peut infléchir l’agenda législatif, forçant une prise en compte des réalités sociales dans un budget initialement axé sur la macroéconomie.

Les faits récents autour du monopole des armes prolongent cette analyse, avec l’armée avançant dans la deuxième phase de son plan au nord du Litani. Des opérations de déminage et de saisie d’armes ont été rapportées dans la Békaa, impliquant des coordinations avec des factions locales. Le budget alloue des ressources pour ces efforts, incluant l’achat de drones et de systèmes de surveillance. Des rencontres entre officiers libanais et représentants onusiens ont détaillé les protocoles, visant à sécuriser les frontières sans interférences extérieures. Ces développements, survenus en parallèle des protestations, soulignent les défis multiples : équilibrer sécurité et équité sociale dans un contexte de reconstruction, où chaque allocation budgétaire pèse sur l’avenir du pays.

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