Au cours des dernières semaines, les principales banques libanaises ont renforcé de manière significative leur présence et leur influence au sein des commissions parlementaires, notamment celle des finances et du budget. Ce lobbying s’est cristallisé autour du projet de loi de restructuration du secteur bancaire, une initiative gouvernementale présentée comme un préalable aux négociations avec le Fonds monétaire international, mais qui fait l’objet de résistances croissantes de la part des milieux financiers.
La pression exercée s’est intensifiée à mesure que les travaux de la Commission des finances et du budget, présidée par Ibrahim Kanaan, progressaient. Plusieurs députés, dont certains membres influents de cette commission, ont reconnu en coulisse l’ampleur de l’influence exercée par les représentants des banques, au point que le texte initial présenté par le gouvernement a été, selon leurs propres termes, « vidé de sa substance » à la suite d’une série d’amendements inspirés par des « considérations sectorielles ».
Un passage du document parlementaire, cité le 30 juillet 2025, évoque clairement « l’existence d’un puissant lobby bancaire » opérant directement auprès de la Commission des finances. Ce groupe de pression s’est structuré autour de l’Association des banques du Liban, mais aussi à travers des relations personnelles anciennes entre certains parlementaires et dirigeants bancaires.
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Les mécanismes de pression identifiés incluent la présence systématique de conseillers juridiques et techniques mandatés par les banques lors des réunions, ainsi que des campagnes argumentaires ciblées pour contester certaines clauses clés du projet de loi. Parmi les points les plus controversés figurent la hiérarchisation des pertes (bail-in), la participation des actionnaires et créanciers juniors à l’absorption des pertes, et la possible fusion ou liquidation de certaines banques ne répondant pas à des critères de solvabilité stricts.
Les amendements introduits à la demande indirecte ou directe des établissements financiers ont permis de « neutraliser » plusieurs articles structurants. Ainsi, près de 90 % des dispositions du texte original ont été réécrites, selon les aveux d’un parlementaire impliqué, en tenant compte des « remarques techniques » soulevées par le secteur bancaire et par le FMI.
Cette situation soulève des inquiétudes majeures sur l’indépendance législative et sur la capacité du Parlement à défendre les intérêts des déposants face à ceux des banques. Un membre de l’opposition a dénoncé « une capture réglementaire rampante », estimant que les débats ont été « biaisés dès le départ par la prééminence des intérêts bancaires ». En parallèle, l’exécutif se heurte à une double impasse : les exigences du FMI en matière de réforme systémique du secteur, et les résistances internes alimentées par la proximité entre sphères politique et bancaire.
Ce climat de tension intervient alors que les discussions sur le sort des quelque 83 milliards de dollars de dépôts gelés dans le système bancaire libanais n’ont toujours pas abouti à un plan crédible. Le document gouvernemental initial envisageait une répartition des pertes selon une hiérarchie claire – d’abord les actionnaires, puis les obligations subordonnées et enfin les déposants – mais cette logique s’est trouvée affaiblie par les amendements.
L’impact de cette campagne de lobbying dépasse le seul cadre du Parlement. Plusieurs figures du gouvernement, à commencer par le ministre des Finances, se retrouvent placées dans une position délicate. Le ministre Yassine Jaber, pourtant partisan d’une ligne réformatrice ferme, a dû modérer ses déclarations publiques, appelant désormais à « une solution consensuelle respectueuse de la stabilité financière ».
Face à cette impasse, des voix commencent à s’élever pour réclamer une transparence totale sur les liens d’intérêts au sein du Parlement. Certains députés suggèrent même la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les pratiques de lobbying bancaire, tandis que des experts indépendants appellent à des garde-fous clairs pour garantir l’intégrité des processus de réforme.
L’un des enjeux clés reste l’équilibre entre préservation de la confiance dans le système financier et protection des déposants. Or, en l’état actuel, le projet de loi amendé semble pencher en faveur des établissements financiers, sans répondre aux préoccupations exprimées par les organisations de la société civile, les économistes critiques, ou les représentants des déposants.


