Le Liban vit l’une de ses journées les plus lourdes depuis le basculement régional du 2 mars. Au Sud, les combats se sont nettement durcis. Les frappes israéliennes ne visent plus seulement des points frontaliers ou des positions présumées du Hezbollah. Elles frappent des axes structurants, des localités plus en profondeur, des quartiers de Beyrouth et des zones civiles où le bilan humain continue de s’alourdir. En parallèle, le pouvoir libanais affronte une crise politique d’une rare sensibilité après la décision de renvoyer l’ambassadeur d’Iran, un geste qui a provoqué la colère immédiate du Hezbollah et d’Amal. L’actualité du jour dessine donc un même paysage de rupture : un Sud sous feu, une capitale sous tension diplomatique, et un État sommé de montrer qu’il peut encore fixer une ligne politique alors qu’il ne contrôle pas pleinement la dynamique militaire.
Ce qui frappe, ce 26 mars, n’est pas seulement la violence des bombardements. C’est l’accumulation. Chaque journée ajoute des morts, des routes coupées, des communes vidées, des secouristes tués, des écoles transformées en abris et des fractures politiques nouvelles. Cette accumulation change la nature du conflit. Le Liban n’est plus confronté à une simple séquence d’échanges de feu. Il entre dans une phase où la guerre produit déjà ses effets de long terme : déplacement durable de populations, isolement progressif du Sud, polarisation interne sur la souveraineté, et dépendance croissante à des décisions qui se prennent entre Téhéran, Tel-Aviv, Washington et les médiateurs internationaux.
Au Sud, une guerre plus dure et plus mobile
Le premier fait du jour concerne l’intensité des combats dans le Sud-Liban. La chaîne Al Manar, organe de presse du Hezbollah, parle d’une nuit de mercredi à jeudi marquée par des affrontements « sans répit », sous un « déluge de raids israéliens », et affirme que la « résistance » a mené 80 opérations en une seule journée. Le média revendique aussi la destruction de 18 chars Merkava, de deux bulldozers blindés D9 et de deux véhicules Hummer, tout en évoquant 24 bombardements sur Kiryat Shmona. Ces chiffres doivent être maniés avec prudence. Ils relèvent d’une communication de guerre émanant d’un média partie prenante au conflit. Mais ils montrent clairement l’image que le Hezbollah veut imposer : celle d’un front terrestre actif, coûteux pour Israël, et capable d’absorber les frappes aériennes tout en continuant à frapper.
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Le plus notable est que, côté israélien aussi, le récit fait apparaître un front plus dense. Des médias israéliens rapportent des échanges de tirs nourris, des frappes sur des positions au Sud-Liban et des pertes ou blessures dans des unités engagées près de la frontière. Haaretz a signalé qu’un réserviste israélien avait été grièvement blessé par des tirs de roquettes visant des troupes déployées dans le sud du Liban. De son côté, la presse israélienne évoque une extension des opérations terrestres, avec l’idée d’un dispositif plus en profondeur destiné à éloigner durablement la menace du nord d’Israël. Cela ne valide pas les bilans revendiqués par le Hezbollah. En revanche, cela confirme un point essentiel : la zone sud n’est plus seulement un théâtre de frappes à distance. Elle redevient un espace de combat rapproché, mouvant, où l’aviation, l’artillerie, les drones et les unités au sol se combinent.
Cette nouvelle phase donne un relief particulier à la déclaration israélienne sur une prise de contrôle de la bande allant jusqu’au Litani. Le ministre israélien de la défense a explicitement parlé d’une occupation du sud du Liban jusqu’au fleuve, dans une logique de « zone de sécurité ». Pour Beyrouth, le message est lourd. Il ne s’agit plus d’une simple menace punitive ni d’une opération limitée dans le temps. Le scénario évoqué est territorial. Or le Litani n’est pas seulement une ligne sur une carte. C’est un verrou stratégique, une artère civile, un repère de circulation et un symbole politique. Si Israël s’installe durablement au sud de ce fleuve ou détruit systématiquement les liaisons qui y mènent, le Liban ferait face à bien plus qu’une campagne militaire : il entrerait dans un processus de fragmentation du territoire.
Ponts frappés, villages visés, Beyrouth touchée
Les frappes israéliennes des derniers jours montrent déjà cette logique de recomposition forcée du terrain. L’une des séquences les plus commentées a été la destruction du pont de Qasmiya sur le Litani, un axe vital pour les mouvements civils et l’acheminement de l’aide. La présidence libanaise y voit une « dangereuse escalade » et le signe annonciateur d’une offensive terrestre plus large. Le chef de l’État a averti que le ciblage des ponts sur le Litani cherchait à couper la région située au sud du fleuve du reste du pays et à entraver les secours humanitaires. Quand une armée frappe des ponts, elle ne vise pas seulement la mobilité militaire adverse. Elle redessine les conditions d’existence des civils, des ambulances, des commerces, des administrations et des familles déplacées.
Le ministère libanais de la santé, qui publie des relevés localisés, permet de mesurer concrètement cette dispersion des frappes. Les communiqués officiels font état de morts ou de blessés dans des localités et secteurs comme Tyr, Batouliyé, Kfar Roummane, Khirbet Selm, Tefahta, Jabal al-Botm, le quartier archéologique de Tyr, Aïn el-Héloué, Arki, Aramoun, Ramlet el-Baïda, Tebnine, Qana, Hanouiyé ou encore Deyrintar. Certains bilans sont donnés à titre provisoire, d’autres ont été révisés à la hausse après l’évacuation des blessés et les recherches sous les décombres. Ce point est important : les chiffres bougent vite parce que la guerre touche des zones très diverses, parfois loin de la ligne frontalière immédiate, et que les secours interviennent sous contrainte.
Beyrouth n’est plus à l’écart. À la mi-mars, une frappe à Ramlet el-Baïda a fait au moins huit morts et 31 blessés, selon le ministère de la santé. Le même jour, une frappe dans une chambre d’hôtel à Raouché a tué trois personnes et blessé neuf autres. Plus tôt, des frappes avaient aussi touché Aïcha Bakkar et les banlieues sud. Et dans la nuit du 23 au 24 mars, les médias israéliens ont relayé que sept secteurs de la banlieue sud de Beyrouth avaient été frappés après des avertissements d’évacuation. Ce glissement est décisif. Il signifie que l’escalade n’est plus enfermée dans les villages frontaliers. La guerre remonte les routes, frappe la capitale, touche les quartiers densément peuplés et élargit la carte mentale de la peur dans tout le pays.
Des bilans humains qui changent d’échelle
Le coût humain atteint désormais un niveau qui modifie la perception nationale de la guerre. Les chiffres communiqués le 24 mars par le ministère libanais de la santé faisaient état d’au moins 1 072 morts et 2 966 blessés depuis le 2 mars, dont 121 enfants et 81 femmes. Dans les frappes de mardi soir relayées par les agences internationales, le détail provincial donnait trois morts et 18 blessés dans le gouvernorat de Nabatiyé, six morts et cinq blessés dans celui de Saïda, et 29 blessés dans celui de Tyr. Ces bilans ne disent pas tout du choc réel. Ils sous-estiment souvent l’effet différé des blessures graves, des personnes encore sous les décombres, des évacuations impossibles et des pertes qui ne sont consolidées qu’après plusieurs heures. Mais ils suffisent à marquer un seuil : le conflit n’est plus perçu comme une violence périphérique. Il affecte la société libanaise à grande échelle.
La question des déplacés donne une autre mesure de cette rupture. Les agences onusiennes et plusieurs grands médias convergent sur un total dépassant le million de déplacés depuis le début de l’escalade, dans un pays d’environ six millions d’habitants. Cela signifie qu’une proportion considérable de la population a déjà été touchée directement par l’évacuation, la fuite ou l’accueil de proches. Les salles de classe se transforment en centres d’hébergement. Les familles se tassent chez des parents. Les municipalités improvisent. Les réseaux de solidarité compensent, comme souvent au Liban, ce que l’État ne peut plus absorber seul. Mais plus le conflit dure, plus cette économie de débrouille se fragilise. Une société appauvrie depuis 2019 peut absorber un choc bref. Elle absorbe beaucoup plus mal une guerre de mouvement prolongée.
Les enfants paient un tribut particulièrement lourd. Le bilan officiel au 24 mars faisait état de 121 mineurs tués. Quelques jours plus tôt, l’UNICEF alertait déjà sur des centaines d’enfants tués ou blessés et sur l’ampleur des ruptures de scolarité. Derrière ces chiffres, il y a une transformation du quotidien : des écoles fermées ou réquisitionnées, des trajets impossibles, des routines effondrées, une peur constante des frappes et des familles qui n’ont plus aucune visibilité sur leur retour. Le conflit ne détruit pas seulement des immeubles et des routes. Il casse la continuité de la vie sociale, de l’enfance, des apprentissages et de la projection dans le temps.
Les principaux bilans connus à ce stade
Le bilan le plus cité à cette heure reste celui de 1 072 morts et 2 966 blessés depuis le 2 mars, dont 121 enfants et 81 femmes. Le nombre de déplacés dépasse désormais le million, ce qui fait entrer le Liban dans une crise de déplacement interne d’une ampleur exceptionnelle à l’échelle du pays.
Les secouristes deviennent eux-mêmes des cibles
L’un des marqueurs les plus inquiétants de la séquence actuelle est la vulnérabilité des secours. Deux ambulanciers, Ali Jaber et Joud Sleiman, ont été tués mardi alors qu’ils se rendaient en mission à moto dans le Sud-Liban. D’après les autorités sanitaires, ils portaient des uniformes de paramédics et leur véhicule était clairement signalé comme ambulance. Le ministère de la santé indique qu’au moins 42 secouristes et personnels médicaux ont été tués depuis le 2 mars. Chaque perte de ce type pèse double. Elle ajoute des morts au bilan, bien sûr. Mais elle réduit aussi la capacité à sauver les blessés suivants. Une guerre dans laquelle les ambulanciers hésitent à s’approcher d’un site frappé devient mécaniquement plus meurtrière.
Le système de santé subit une pression comparable. L’Organisation mondiale de la santé et ses bulletins régionaux font état de plusieurs dizaines d’attaques contre des établissements ou des services de santé depuis le début de l’escalade. Ces chiffres varient selon les dates d’arrêté et le périmètre exact pris en compte, mais la tendance est claire : l’espace médical n’est plus protégé. Dispensaires, ambulances, centres de soins et personnels de santé travaillent dans un environnement où l’urgence humanitaire se superpose à la menace directe. Dans un pays déjà affaibli par l’exode des médecins, la pénurie de moyens et la dégradation financière des hôpitaux, cette nouvelle séquence menace bien au-delà des zones bombardées.
Cette réalité explique aussi pourquoi le ressenti au Sud est aujourd’hui différent. Dans beaucoup de villages, l’angoisse ne vient plus seulement de la prochaine frappe. Elle vient du doute sur la possibilité même d’être secouru à temps. Une route détruite rallonge l’évacuation. Un pont coupé bloque une ambulance. Un centre de soins fermé reporte un patient vers une autre ville déjà saturée. À force de répétition, la guerre produit une forme de désertification sanitaire. C’est cette dégradation invisible, plus lente que l’image spectaculaire d’une explosion, qui rend le conflit si corrosif pour la société libanaise.
La crise politique autour de l’ambassadeur iranien
À cette guerre s’ajoute désormais une crise politique aiguë à Beyrouth. Le ministère des affaires étrangères a retiré l’accréditation de l’ambassadeur iranien et l’a déclaré persona non grata, en lui demandant de quitter le territoire d’ici la fin de la semaine. Le geste est exceptionnel dans l’histoire récente des relations entre Beyrouth et Téhéran. Le pouvoir libanais explique sa décision par des entorses au protocole diplomatique et rappelle qu’elle ne signifie pas une rupture formelle des relations avec l’Iran. Mais politiquement, le signal est limpide : une partie de l’État veut montrer qu’elle ne laisse plus le dossier libanais être défini de l’extérieur sans réaction.
La réaction du Hezbollah a été immédiate. Le mouvement a dénoncé une décision « irresponsable », contraire à « l’intérêt national » et à « l’unité » du pays. Dans la presse arabe, ses responsables sont allés jusqu’à la qualifier de « péché » politique. Amal s’est placé sur une ligne proche et a appelé à revenir sur cette mesure afin d’éviter une crise intérieure supplémentaire. Derrière l’incident diplomatique se joue en réalité une bataille beaucoup plus large. La question n’est pas seulement celle d’un ambassadeur. Elle porte sur le centre de gravité de la décision libanaise : qui parle au nom du pays quand la guerre s’élargit, qui décide de la relation avec Téhéran, et qui fixe la frontière entre alliance politique, soutien stratégique et ingérence.
Cette crise arrive au pire moment pour le pouvoir. Le gouvernement doit déjà gérer les déplacements, les bombardements, les pressions internationales sur les armes du Hezbollah et la nécessité d’apparaître comme le représentant légitime d’un État encore fonctionnel. Or le renvoi de l’ambassadeur iranien polarise presque instantanément la scène intérieure entre deux visions incompatibles. D’un côté, ceux qui considèrent qu’il faut réaffirmer l’autorité diplomatique de l’État et desserrer l’emprise de l’axe iranien. De l’autre, ceux qui jugent qu’une telle décision affaiblit le camp libanais opposé à Israël en pleine guerre. Asharq Al-Awsat résume bien cette fracture en parlant d’un fossé plus profond entre le camp chiite et ses adversaires, autour des armes, de la guerre et du rôle régional du Liban.
Le Hezbollah, Amal et le test du cabinet
La réunion du cabinet libanais est désormais scrutée comme un test politique majeur. Si l’exécutif confirme la ligne du ministère des affaires étrangères, il envoie un signal de fermeté institutionnelle mais prend le risque d’une confrontation frontale avec le tandem Hezbollah-Amal. S’il recule, il affaiblit la portée de sa décision et accrédite l’idée que les grands choix restent négociés sous pression des équilibres internes et des parrains régionaux. Cette séquence montre d’ailleurs que le rôle d’arbitrage habituellement joué par Nabih Berri apparaît moins solide que dans d’autres crises. Plusieurs analyses parlent d’un président du Parlement affaibli par l’ampleur de la guerre et par la brutalité de la polarisation actuelle.
L’arrière-plan de cette crise est connu, mais il devient plus visible. Le Premier ministre Nawaf Salam a ouvertement accusé les Gardiens de la révolution iraniens de piloter les opérations du Hezbollah au Liban, en affirmant que le pays n’avait pas vocation à « venger » l’assassinat du guide suprême iranien. Cette ligne est lourde politiquement. Elle met en cause non seulement la stratégie militaire du Hezbollah, mais aussi son insertion dans une chaîne de commandement et d’objectifs qui dépasse le cadre libanais. À partir de là, l’expulsion de l’ambassadeur n’apparaît plus comme un incident isolé. Elle devient l’un des épisodes d’un affrontement plus large sur la souveraineté réelle du Liban.
Le problème, pour l’État, est que cette affirmation de souveraineté intervient au moment où sa marge matérielle est la plus faible. C’est la contradiction centrale de cette journée : le pouvoir veut reprendre la main alors même que le front militaire, lui, se joue en grande partie ailleurs. Téhéran a déjà fait savoir qu’il voulait inclure le Liban dans tout cessez-le-feu éventuel avec Israël et Washington. Autrement dit, même la sortie de guerre risque d’être négociée dans un cadre régional qui dépasse Beyrouth. Cette configuration enferme le pays dans une tension permanente. Plus l’État affirme son autonomie diplomatique, plus il se heurte à des acteurs qui pensent le Liban comme une composante d’un affrontement régional.
Une carte du conflit qui s’élargit chaque jour
Ce que révèlent les lieux bombardés ces derniers jours est peut-être l’élément le plus frappant. Au Sud, la liste s’allonge de localité en localité : Tebnine, Qana, Deyrintar, Hanouiyé, Batouliyé, Jabal al-Botm, Khirbet Selm, Kfar Roummane, Aïn el-Héloué, Tyr et son secteur archéologique, Tefahta, Arki, Ghaziyé. À Beyrouth et dans sa périphérie : Ramlet el-Baïda, Raouché, Aïcha Bakkar, Bchamoun, la banlieue sud et ses sept secteurs frappés dans une seule nuit. Cette géographie montre un conflit à la fois concentré et diffus. Concentré, parce que le Sud demeure l’épicentre. Diffus, parce que les frappes débordent sans cesse les limites attendues et rappellent que la profondeur libanaise tout entière est vulnérable.
La multiplication de ces points d’impact nourrit aussi une autre réalité : la guerre devient très difficile à cartographier mentalement pour la population. Dans un conflit frontalier classique, les habitants savent plus ou moins où se situe la ligne de danger. Aujourd’hui, cette ligne bouge sans cesse. Elle suit les avertissements de l’armée israélienne, les soupçons sur des positions du Hezbollah, les déplacements de cadres militaires, la logique de ciblage des infrastructures et parfois des quartiers entiers. Le résultat est un climat d’incertitude généralisée. On ne fuit plus seulement un front. On fuit une possibilité de frappe. Or cette incertitude est précisément ce qui provoque les déplacements massifs, la désorganisation scolaire, la désarticulation des circuits de travail et la saturation rapide des zones d’accueil.
Dans ce contexte, les combats très durs décrits par Al Manar prennent une signification plus large qu’un simple bulletin militaire partisan. Ils signalent que le Hezbollah veut montrer qu’il tient encore le terrain et qu’il peut infliger des coûts à l’armée israélienne. Mais, simultanément, les médias israéliens et les déclarations officielles israéliennes indiquent une volonté d’aller plus loin dans la profondeur stratégique, jusqu’au Litani, en combinant opérations au sol, destruction des ponts et frappes sur les liaisons civiles. Ces deux mouvements se renforcent mutuellement. Plus le Hezbollah affirme la résistance, plus Israël justifie l’élargissement de son emprise. Plus Israël élargit son emprise, plus le Hezbollah présente le conflit comme existentiel. Et au milieu, le Liban officiel essaie de contenir une guerre dont il paie chaque jour le prix humain, territorial et politique.



