Le Liban, encore marqué par les séquelles d’une guerre récente avec Israël et par une crise économique qui s’éternise depuis 2019, se trouve confronté à une controverse accrue concernant le financement de la visite du pape Léon XIV. Le 18 novembre, Roger Zaccar, responsable du comité financier en charge de l’organisation, a révélé que seulement 80 % du budget total, estimé à environ 5 millions de dollars, étaient sécurisés, laissant un déficit de 20 % qui nécessite un appel urgent à des dons privés. Cet aveu, intervenu à moins de deux semaines de l’arrivée du souverain pontife, a suscité une vague de critiques, particulièrement au sein des communautés chrétiennes qui peinent à survivre au quotidien. Les autorités religieuses, dont le patriarche maronite Béchara Boutros Raï, ont multiplié les appels à contributions volontaires, une démarche perçue par de nombreux observateurs comme insensible aux réalités d’un pays où l’inflation dépasse les 150 % et où plus de 44 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon les estimations de la Banque mondiale en octobre 2025.
Cette annonce du 18 novembre met en lumière les tensions entre les impératifs spirituels et les priorités économiques immédiates. Alors que le Vatican assume une part substantielle des coûts liés au déplacement papal, et que l’État libanais couvre la sécurité et les infrastructures, les 20 % manquants reposent sur des dons privés, souvent sollicités auprès de la diaspora et des fidèles locaux. Roger Zaccar a insisté sur la transparence du processus, affirmant que tous les donateurs recevraient un reçu et qu’un rapport financier complet serait publié post-visite. Pourtant, cette insistance n’a pas apaisé les voix discordantes, qui dénoncent une déconnexion flagrante entre les élites ecclésiales et la base, surtout dans un contexte où des familles chrétiennes, traditionnellement attachées à l’Église, luttent pour payer l’électricité limitée à 8-10 heures par jour ou pour accéder à des médicaments essentiels.
Un budget sous tension : détails et sources de financement contestés
Le budget global pour la visite s’élève à environ 5 millions de dollars, un montant comparable à celui de la visite de Benoît XVI en 2012, ajusté à l’inflation. Selon les déclarations de Roger Zaccar le 18 novembre, 80 % de cette somme proviennent d’une combinaison de contributions étatiques, vaticanes et privées déjà engagées. L’État libanais, sous la direction du président Joseph Aoun élu en janvier 2025, prend en charge les aspects sécuritaires via les Forces de sécurité intérieure, l’Armée libanaise, le ministère de l’Intérieur et le ministère des Travaux publics. Le cabinet du premier ministre Nawaf Salam, formé en février 2025, supervise les réceptions officielles au palais présidentiel et la préparation de la grande messe sur le front de mer de Beyrouth.
Le Vatican, pour sa part, finance l’intégralité des dépenses relatives au voyage du pape, incluant l’avion, la délégation, les équipes techniques, les véhicules et les communications. Matteo Bruni, directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, a réaffirmé le 27 octobre 2025 que ces coûts étaient entièrement couverts par le Vatican, soulignant l’engagement à ne pas alourdir le fardeau libanais. Cependant, les critiques se concentrent sur les dépenses résiduelles gérées par le comité financier, présidé par Roger Zaccar et composé de représentants de l’Église maronite et d’autres confessions. Ces fonds, destinés aux infrastructures temporaires, à la logistique pour les fidèles, au transport et à la mobilisation de volontaires, dépendent exclusivement de dons privés versés sur un compte dédié.
Les 20 % manquants, soit environ 1 million de dollars, représentent un défi majeur à si court terme. Zaccar a indiqué que les préparatifs se poursuivaient sans interruption, mais que des efforts supplémentaires étaient indispensables. Cet appel, relayé par les autorités religieuses, a été perçu comme une pression indue sur une population exsangue. Le patriarche Raï, lors d’une homélie le 16 novembre, a exhorté les fidèles à contribuer pour “accueillir dignement le successeur de Pierre”, une formulation qui, pour certains, ignore les priorités vitales comme l’aide alimentaire ou médicale. Des analystes soulignent que cette approche risque d’aliéner les bases chrétiennes, déjà fragilisées par l’émigration massive depuis 2019.
La crise économique libanaise en novembre 2025 : un tableau accablant
Le Liban traverse une des pires crises de son histoire, avec une dépréciation de la livre libanaise de plus de 98 % depuis 2019. D’après un rapport de la Banque mondiale en mars 2025, les dommages et pertes économiques dus au conflit avec Israël s’élèvent à 14 milliards de dollars, aggravant une situation où le PIB réel a chuté de 6,6 % en 2024 selon l’Organisation internationale pour les migrations en mars 2025. En novembre 2025, plus de 1,2 million de personnes sont déplacées internes, dont 51 % de femmes, comme l’indique un rapport de Data Friendly Space daté du 25 novembre 2025. L’inflation annuelle dépasse les 150 %, et le chômage frappe particulièrement les régions chrétiennes comme le Mont-Liban et le Nord.
Les familles chrétiennes, représentant environ 28 % de la population d’après les données du Pew Research Center de 2020, subissent de plein fouet ces difficultés. Un rapport d’Human Rights Watch pour 2025 note que des milliers de bâtiments ont été détruits lors du conflit, laissant des villages frontaliers entiers en ruines. Le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, a déclaré le 15 novembre que des réformes étaient en cours pour attirer des investisseurs dans de nouvelles centrales électriques, mais les progrès sont entravés par une dette accumulée. Dans le Sud-Liban, les communautés chrétiennes peinent à reconstruire, bloquées par la présence de groupes armés et le manque de fonds.
L’ONU estime que plus de 1,4 million d’enfants, dont une part significative de familles chrétiennes, risquent des dommages à long terme en nutrition, éducation et santé mentale. Stéphane Dujarric, porte-parole de l’ONU, a affirmé le 17 novembre : “Le Liban doit prioriser l’aide aux familles vulnérables, y compris celles des minorités religieuses, pour stabiliser la société.” Un rapport de l’IPC en janvier 2025 projette que 1,65 million de personnes, soit 30 % de la population, seront en situation d’insécurité alimentaire aiguë entre décembre 2024 et mars 2025, une détérioration qui rend tout appel à dons pour un événement papal particulièrement malvenu.
Les appels des autorités religieuses : une stratégie sous le feu des critiques
Les autorités religieuses, emmenées par le patriarche maronite Béchara Boutros Raï, ont présenté la visite comme un symbole d’unité et d’espoir. Lors d’une audience avec le président Aoun le 13 juin 2025, Raï a salué les “bonnes relations bilatérales” avec le Vatican. Dans une interview à Al Arabiya le 19 août 2025, il a confirmé la visite avant la fin de l’année, insistant sur son importance pour les chrétiens du Moyen-Orient. Les campagnes de dons, lancées via les paroisses et la diaspora, ont été amplifiées par une homélie du 7 octobre où Raï a décrit l’événement comme un “message de paix et d’espoir”.
Pourtant, ces appels ont déclenché une polémique virulente. Des réactions publiques, amplifiées sur les réseaux sociaux, questionnent la pertinence de telles sollicitations alors que des familles chrétiennes ne peuvent boucler leurs fins de mois. Une publication du 13 novembre interrogeait : “Pourquoi ces campagnes ne visent-elles pas à désarmer le Hezbollah ou à combattre la corruption ?” Une autre, le 16 novembre, appelait à l’annulation de la visite, arguant qu’elle profiterait à une classe politique corrompue. Ces critiques soulignent un fossé croissant entre les hiérarchies ecclésiales et les fidèles, qui voient dans ces demandes une priorisation maladroite des symboles sur les besoins concrets.
Le président Aoun, dans un discours du 4 novembre 2025, a défendu la visite comme un “moment spirituel et national profond”, promouvant l’unité. Cependant, des observateurs notent que cette position occulte les réalités économiques, où le ministère des Affaires sociales, dirigé par Haneen Sayed, peine à mettre en œuvre des programmes d’assistance en raison de la bureaucratie. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a indiqué que les ressources étatiques sont limitées, renforçant les arguments des détracteurs qui estiment que tout effort financier devrait cibler la reconstruction plutôt qu’un événement éphémère.
Les préparatifs de la visite : entre symbolisme et contraintes logistiques
L’itinéraire officiel, dévoilé par le Vatican le 27 octobre 2025, comprend des étapes symboliques. Le pape arrivera à Beyrouth le 30 novembre après une escale en Turquie. Il rencontrera le président Aoun, participera à une rencontre interreligieuse, présidera une messe sur le front de mer et priera sur le site de l’explosion du port de Beyrouth en 2020, qui a causé plus de 200 morts. Le 1er décembre, il se rendra au sanctuaire de Notre-Dame du Liban à Harissa pour une réunion avec évêques et travailleurs pastoraux, suivie d’une rencontre écuménique place des Martyrs. Le 2 décembre, une prière au monastère de Saint-Maron à Annaya marquera l’héritage maronite.
Les autorités libanaises, via le ministère des Affaires étrangères sous Youssef Raji, coordonnent la sécurité avec le Vatican. Pourtant, les critiques persistent sur les coûts indirects, comme la mobilisation de forces pour un événement qui, bien que spirituel, mobilise des ressources rares. Des analystes pointent que dans un pays où le World Food Programme a assisté des millions lors du premier semestre 2025, selon son rapport d’août, prioriser une visite papale apparaît comme une dérive.



