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Prélèvements, injustices et propagande : comment la fiscalité libanaise pénalise les plus vulnérables

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Une architecture fiscale déséquilibrée

Le système fiscal libanais repose de manière prépondérante sur les impôts indirects. Près de 65 % des recettes fiscales proviennent de la TVA, des droits de douane, des accises sur les carburants et des taxes de consommation. Ces prélèvements frappent sans distinction tous les contribuables, quel que soit leur niveau de revenu. À l’inverse, la fiscalité directe – impôt sur le revenu, impôt sur les bénéfices, taxes sur le capital – ne représente qu’une part minoritaire du budget. L’impôt sur les grandes fortunes n’existe pas. L’impôt sur les sociétés reste bas, avec de multiples exonérations pour les secteurs dominants. Cette structure déséquilibrée a pour conséquence un transfert massif de la charge fiscale vers les classes moyennes et populaires.

Fiscalité de crise, logique d’austérité

Depuis 2022, la fiscalité a été utilisée comme un levier budgétaire dans un contexte de crise prolongée. Les gouvernements successifs ont augmenté la TVA, instauré des taxes supplémentaires sur les télécommunications, les carburants, les envois de fonds et les documents administratifs. Ces mesures ont été justifiées par l’impératif de réduction du déficit et les engagements pris dans le cadre des discussions avec les bailleurs internationaux. Pourtant, leur effet est surtout socialement régressif. L’élargissement de la base fiscale a consisté à imposer davantage ceux qui ne peuvent pas échapper au système – salariés, consommateurs, retraités – tout en laissant hors de portée les détenteurs de capitaux mobiles.

Déconnexion entre prélèvement et service public

L’un des effets les plus délétères de cette fiscalité est l’absence de contrepartie tangible pour les contribuables. Les services publics, financés par l’impôt, se dégradent continuellement. L’éducation, la santé, les transports, l’électricité, la justice ne sont plus assurés à un niveau minimal. Les citoyens payent des taxes pour des services qu’ils doivent ensuite racheter au secteur privé, souvent en dollars. Le prélèvement devient une forme de confiscation, déconnectée de toute logique de redistribution ou de solidarité. La perception de l’impôt s’en trouve profondément altérée : non plus outil de financement commun, mais racket légal au bénéfice d’un État inefficace.

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Inégalité fiscale entre centre et périphérie

Les disparités géographiques sont également renforcées par cette architecture fiscale. Dans les zones rurales et périphériques, les contribuables supportent des taxes identiques à celles des grandes villes sans accès équivalent aux services. Les routes sont impraticables, les écoles sous-financées, les hôpitaux inexistants. Le coût de la vie y est pourtant souvent plus élevé, en raison de la dépendance au transport. Cette situation alimente un ressentiment croissant envers le pouvoir central. L’impôt devient le symbole d’un abandon : payer sans recevoir. Dans certains villages, des mouvements de désobéissance fiscale apparaissent, notamment sur les taxes foncières et les abonnements aux infrastructures locales.

Évitement fiscal organisé des élites

En parallèle, les élites économiques disposent de multiples instruments pour éviter ou minimiser leur contribution. L’utilisation des comptes offshore, les exonérations sectorielles, la sous-déclaration des revenus, les montages juridiques complexes leur permettent de s’extraire du système fiscal commun. Ces pratiques sont tolérées, voire encouragées, par une administration souvent corrompue ou infiltrée par des intérêts privés. Le contrôle fiscal est aléatoire, ciblé sur les petits contribuables, rarement sur les grandes entreprises. Les sanctions sont faibles, les procédures opaques. L’évasion fiscale devient une norme culturelle, validée par l’impunité.

Une propagande médiatique façonnée par les banques

Le discours dominant sur la fiscalité est largement façonné par des médias liés aux grands groupes financiers. Ces organes relaient une vision libérale, fondée sur la limitation de l’impôt direct et la responsabilisation individuelle. Les critiques contre les hausses de taxes indirectes sont rarement mises en avant. À l’inverse, toute tentative de réforme fiscale progressive est présentée comme une menace pour l’investissement ou une atteinte à la croissance. Les voix alternatives sont marginalisées. Les syndicats, lorsqu’ils interviennent, sont qualifiés de démagogues. Le débat fiscal est verrouillé : les banques, grandes bénéficiaires du système, verrouillent la parole publique sur leurs propres privilèges.

Construction d’une opinion biaisée

Le résultat de cette stratégie est la construction d’une opinion publique biaisée, dans laquelle la fiscalité apparaît comme un mal inévitable, à accepter sans discussion. Les contribuables sont convaincus qu’il n’existe pas d’alternative. L’idée d’un impôt sur les grandes fortunes, d’une réforme du système successoral ou d’un contrôle plus strict des dividendes bancaires est absente du débat. Le langage de la réforme est confisqué. Toute critique est assimilée à de l’irréalisme économique. Les termes mêmes sont neutralisés : le mot « solidarité fiscale » n’apparaît plus. Seuls persistent « équilibre budgétaire », « ajustement », « rationalisation ».

Une perception corrosive de la justice sociale

Cette situation engendre une perception profondément corrosive de la justice fiscale. L’impôt est vu comme un instrument d’oppression. Le consentement à l’impôt, pilier de toute démocratie, est sapé. La défiance s’installe. La fraude devient un acte de survie, voire de résistance. Le repli communautaire s’accentue : chacun tente de protéger sa propre enclave, de minimiser son exposition, de négocier localement ce que l’État ne fournit plus. La fragmentation sociale s’en trouve renforcée. Le contrat fiscal, base du contrat social, est rompu.

Appels à une refondation ignorés

Des économistes, des associations, des collectifs citoyens proposent pourtant une autre voie. Ils défendent une réforme fiscale équitable, basée sur la progressivité, la transparence et la contrepartie. Ils appellent à taxer les plus-values, à supprimer les niches inutiles, à renforcer l’administration fiscale, à conditionner les exonérations à des objectifs sociaux. Mais ces propositions restent sans écho. Les gouvernements successifs, soumis à des intérêts puissants, refusent d’ouvrir ce chantier. L’agenda fiscal reste dominé par l’urgence budgétaire et les injonctions des créanciers internationaux.

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