Une visite minutieusement chorégraphiée
L’arrivée de Jean-Yves Le Drian à Beyrouth ne ressemble pas à une tournée protocolaire de plus inscrite dans l’agenda d’un diplomate chevronné. Elle intervient dans un pays pris en étau entre un cessez-le-feu fragile au Sud, une crise économique prolongée et une recomposition institutionnelle encore inachevée. Le calendrier est serré, les attentes sont élevées et chaque étape du déplacement est pensée pour envoyer des signaux bien précis.
La séquence s’ouvre par un passage obligé par les institutions. L’émissaire français est reçu au palais présidentiel, puis à la Sérail, avant de se rendre chez le président du Parlement et au ministère de la Défense. Les images montrent un invité concentré, dossier à la main, face à des responsables libanais soucieux de décrypter ce qu’il porte réellement avec lui. Pour eux, l’enjeu n’est pas seulement de connaître la position de Paris mais de savoir comment se combinent les messages de plusieurs capitales étrangères qui suivent le dossier libanais de très près.
En marge de cette scène officielle se déroule une autre visite, plus discrète. Le Drian se rend auprès de chefs de partis, de responsables d’opposition, de personnalités religieuses. Les rendez-vous se succèdent dans des salons, des résidences, des bureaux partisans, loin des caméras. Dans un pays où les équilibres se décident souvent dans l’ombre plutôt qu’en séance publique, ces rencontres parallèles comptent autant que les audiences institutionnelles. Elles lui permettent de mesurer la profondeur des fractures, d’évaluer la disponibilité réelle au compromis et de repérer les lignes qui ne pourront pas être franchies sans provoquer de rupture.
Entre cessez-le-feu au Sud et soutien à l’armée
Au cœur du mandat confié à Jean-Yves Le Drian se trouvent deux dossiers étroitement imbriqués. Le premier est la consolidation du cessez-le-feu au Sud. Le second est la préparation d’un cadre durable de soutien à l’armée libanaise. L’un ne va pas sans l’autre.
Le cessez-le-feu a permis de faire taire, au moins en partie, les canons et les roquettes le long de la frontière, mais il reste très loin d’être solide. Des tirs éclatent encore par endroits, des survols aériens se poursuivent, des villages restent partiellement vidés de leurs habitants, les champs ne sont pas tous récoltés, les écoles ne fonctionnent pas normalement dans plusieurs localités. Les autorités locales, les élus du Sud, les responsables sécuritaires décrivent un quotidien fait d’incertitudes, où l’on surveille le ciel autant que les nouvelles.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le mécanisme mis en place pour surveiller l’application du cessez-le-feu. Réuni une première fois dans la ville côtière de Naqoura, il doit se retrouver de nouveau à une date déjà annoncée. Il réunit des représentants libanais et israéliens sous l’égide d’une instance internationale, avec la participation d’experts militaires et de conseillers civils. La mission de l’émissaire français est de s’assurer que le Liban abordera cette deuxième réunion avec une délégation structurée, un mandat clair et une volonté affirmée de faire vivre ce dispositif, plutôt que de le traiter comme une simple formalité.
En parallèle, l’avenir de l’armée prend une place centrale dans ses discussions. Une réunion à Paris doit rassembler plusieurs partenaires étrangers autour de la question du financement, de l’équipement et de la formation des forces armées. La France pousse pour que cette institution reste le pilier incontournable de la sécurité interne et de la gestion de la frontière sud. Pour convaincre les bailleurs de maintenir leur effort, il faut démontrer que l’armée reste un acteur crédible, écouté par le pouvoir politique et présent sur le terrain, malgré les contraintes budgétaires et les dévaluations successives qui ont fragilisé son personnel.
Un front coordonné mais fragile entre Paris, Washington et Riyad
Derrière cette mission se dessine un triangle diplomatique où se croisent les intérêts de Paris, de Washington et de Riyad. Les trois capitales ne perçoivent pas la situation exactement de la même manière, mais elles ont convergé sur quelques priorités communes. Éviter une extension de la guerre au Liban figure en tête de cette liste, tout comme l’idée de préserver les institutions encore fonctionnelles et de réduire les risques de vacance prolongée du pouvoir.
L’émissaire français arrive donc avec des messages qui ont été soigneusement calibrés avec ses interlocuteurs étrangers. Des échanges en amont ont permis de s’accorder sur la tonalité, sur les demandes à transmettre aux responsables libanais et sur les lignes à ne pas franchir pour ne pas provoquer un rejet brutal. Il s’agit par exemple de réaffirmer l’importance de la souveraineté de l’État et de rappeler la nécessité de respecter les engagements pris dans le cadre des résolutions internationales, tout en reconnaissant la réalité d’un pays traversé par des équilibres internes complexes.
La relation avec Washington pèse d’un poids spécifique dans cette équation. Des signaux de lassitude ont été envoyés ces derniers mois, parfois de manière très publique. Des dossiers de coopération ont été ralentis ou gelés, des visites officielles reportées, des déclarations critiques ont ciblé la lenteur des réformes et l’absence de décisions nettes sur les questions sensibles. La mission de Le Drian a donc aussi une dimension de réparation de confiance. En expliquant aux responsables libanais ce qui inquiète réellement les partenaires occidentaux, il tente de réduire le malentendu accumulé et de montrer que le soutien futur dépendra davantage d’engagements concrets que de déclarations de principe.
Du côté de Riyad, la posture a évolué à la faveur des recompositions régionales. L’époque où des aides financières massives affluaient vers le Liban sans conditions politiques clairement affichées semble révolue. La diplomatie saoudienne met désormais l’accent sur la nécessité pour le pays de reprendre en main ses décisions, de limiter le rôle des acteurs armés extérieurs au cadre de l’État et de clarifier ses choix d’alliances. La présence de cette capitale dans les discussions autour du soutien à l’armée et du mécanisme au Sud donne à la visite française un poids supplémentaire, mais aussi une marge de manœuvre réduite.
Messages fermes aux responsables de l’État
Au fil des rencontres à Beyrouth, le message général qui se dessine est ferme, même si la forme reste feutrée. À la présidence, à la présidence du Conseil, à la tête du Parlement et dans les casernes, l’émissaire répète qu’aucun appui extérieur ne peut se substituer à la volonté politique interne. La communauté internationale peut aider, soutenir, relayer, mais elle ne peut pas décider à la place d’un pays de la façon dont il entend appliquer les résolutions, gérer ses frontières et répartir les responsabilités entre ses institutions.
L’un des axes de ce discours consiste à rappeler que le temps des ambiguïtés touche à sa limite. Les responsables libanais ne peuvent plus dire une chose aux diplomates et laisser se produire l’inverse sur le terrain. Les partenaires étrangers demandent des signes vérifiables, des décisions qui se traduisent par des faits observables, qu’il s’agisse de déploiements, de coordination avec des forces internationales ou de mise à jour de règles d’engagement. Dans l’esprit de ces interlocuteurs, chaque incident non maîtrisé au Sud, chaque dérapage d’une négociation est pris comme un indicateur de la capacité réelle de l’État à agir.
Ce discours ne se limite pas au dossier sécuritaire. Il englobe aussi la situation économique et institutionnelle. Les interlocuteurs rappellent que l’absence de loi claire sur la répartition des pertes financières, la faiblesse de la lutte contre la corruption et le blocage des réformes de base alimentent une défiance qui se reflète directement dans les décisions d’investissement, de coopération et de financement. La mission française tente de faire comprendre que le soutien à l’armée, la stabilisation de la frontière et la reprise de l’économie forment un triptyque indissociable, et qu’aucun de ces aspects ne pourra durablement tenir si les autres restent à l’abandon.
Face-à-face avec l’opposition et la société inquiète
Les rencontres politiques ne se déroulent pas uniquement dans les bureaux du pouvoir. L’envoyé spécial se rend aussi auprès de chefs de parti d’opposition, de figures chrétiennes, sunnites, chiites et druzes qui ont dénoncé ces dernières années les blocages du système. Les conversations mettent au jour une autre facette du paysage. Ces interlocuteurs expriment leur crainte que les compromis négociés au nom de la stabilité ne se fassent une fois de plus aux dépens de la justice sociale, de la transparence et de la responsabilité de ceux qui ont conduit le pays à l’effondrement.
Entre deux réunions, l’émissaire recueille aussi les impressions de représentants de la société civile, de journalistes, de syndicalistes ou d’experts. Ils évoquent une société fatiguée de l’instabilité permanente, lassée des promesses non tenues, mais toujours marquée par des poches de mobilisation. Les grandes manifestations de 2019 ont laissé des traces. Elles n’occupent plus les rues comme auparavant, mais elles ont transformé le regard d’une partie de la population sur sa classe dirigeante.
Pour ces acteurs, le risque principal n’est pas seulement celui d’une nouvelle guerre. C’est aussi celui d’une normalisation silencieuse d’un système qui maintiendrait le pays dans un état d’asphyxie lente. Cette crainte se traduit dans leurs questions répétées: jusqu’où les partenaires étrangers sont-ils prêts à aller pour exiger des réformes réelles, et jusqu’où accepteront-ils de fermer les yeux sur des arrangements internes au nom d’un équilibre immédiat au Sud et dans la région.
Une parole rare, un silence calculé
La façon dont Jean-Yves Le Drian s’adresse aux médias résume bien la philosophie de sa mission. Les déclarations publiques sont rares, souvent limitées à quelques phrases générales sur l’importance de la stabilité, du dialogue et de la souveraineté. Lorsqu’un journaliste lui demande, à la sortie d’une rencontre politique, s’il souhaite s’exprimer, il répond simplement que lorsqu’il parlera, ce sera pour dire quelque chose qui compte.
Cette économie de mots tranche avec le flot d’analyses, de rumeurs et de commentaires qui circulent à Beyrouth dès que son programme est rendu public. Chaque arrêt, chaque retard, chaque prolongation d’entretien est scruté comme un signal. Un passage plus long que prévu chez tel responsable est interprété comme une marque de confiance, une visite plus brève chez un autre comme un désaveu. L’absence de conférence de presse détaillée laisse le champ libre à l’interprétation, mais elle permet aussi au médiateur de préserver un espace de travail hors du regard constant des caméras.
Ce silence relatif est aussi une manière d’exercer une forme de pression. Il signifie que la mission n’en est pas encore au stade des annonces et que la responsabilité première des prochaines étapes incombe aux dirigeants libanais. Tant que ceux-ci n’auront pas clarifié leur position, consolidé leurs engagements sur le plan interne et transmis des signaux concrets sur la mise en œuvre du cessez-le-feu, aucune parole définitive ne viendra valider ou condamner leur action.
Une mission à haut risque dans un pays en suspens
À mesure que la visite avance, un constat se précise. La marge d’erreur laissée à la diplomatie française et à ses partenaires est extrêmement réduite. Une pression trop forte, jugée intrusive ou déséquilibrée, pourrait alimenter une vague de discours souverainistes, couper des canaux de dialogue et pousser certains acteurs à se tourner vers d’autres parrains régionaux. Une indulgence excessive, au contraire, risquerait d’être lue comme un feu vert à la prolongation de l’immobilisme et au maintien de privilèges qui font peser le poids de la crise sur les mêmes couches de la société.
Dans les entretiens à huis clos, un même tableau revient, dressé par des conseillers, des experts, des responsables de terrain. La population endure de longues coupures, des salaires amputés, des économies bloquées, des services publics dégradés. L’émigration s’est transformée en exode silencieux, qui vide des secteurs entiers de leurs compétences. La tension est réelle, mais elle ne se traduit plus seulement par des manifestations visibles. Elle se manifeste par une méfiance diffuse, une désaffection envers la politique et une attention vigilante portée aux signaux envoyés par l’extérieur.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire une simple phrase lâchée devant un micro retourné vers lui. Elle cristallise une méthode où tout est calculé, où chaque mot pèse. En quittant Beyrouth, l’émissaire ne laisse ni solution miracle ni feuille de route gravée dans le marbre. Il laisse un calendrier, des engagements à confirmer, des lignes rouges rappelées à voix basse, et la conviction que la fenêtre de stabilité offerte par le cessez-le-feu pourrait se refermer si le pays ne transforme pas cet instant suspendu en début de trajectoire.
Tant que ces questions resteront en suspens, la mission restera inachevée. Ce qui se joue autour de la visite ne se résume pas à une série de rencontres diplomatiques, mais à la possibilité pour un pays épuisé de renouer avec une forme de maîtrise de son destin, en cessant d’attendre que les réponses viennent uniquement de ceux qui, depuis l’étranger, regardent Beyrouth comme un dossier parmi d’autres sur la carte d’un Moyen-Orient inquiet.



