jeudi, février 19, 2026

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QUAND LES MAIRES SE PRENNENT POUR DES MINISTRES: LA DÉRIVE DES DISCOURS LOCAUX SUR LES DÉPLACÉS

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La salle du conseil municipal ressemble de plus en plus, dans certains villages, à une petite salle de crise. On y parle de «menace existentielle», de «bombe démographique», de «sécurité nationale», comme si chaque maire était soudain devenu chef d’état-major ou ministre de l’Intérieur. Depuis quelques mois, le dossier des déplacés syriens n’est plus seulement encadré par des communiqués officiels et des réunions au sommet. Il est aussi, et parfois surtout, façonné par des déclarations locales spectaculaires, des arrêtés improvisés et une rhétorique de plus en plus dure.

Dans les villages de la Békaa, du Akkar, du Mont-Liban ou du littoral, certains présidents de municipalité n’hésitent plus à annoncer, devant les caméras ou sur les réseaux sociaux, des décisions qu’ils présentent comme des «mesures de sécurité»: interdiction de louer des logements à des Syriens, couvre-feux nocturnes, contrôles d’identité systématiques, menaces d’expulsion collective. Le langage employé ne relève plus du registre municipal habituel, fait de taxes, d’eau potable et de voirie. Il emprunte au vocabulaire de la souveraineté, de la défense nationale, du «sauvetage» de la communauté.

Dans ce glissement, un phénomène se dessine clairement: une partie des maires se comportent comme s’ils étaient eux-mêmes les gardiens des frontières et les arbitres de la politique migratoire. Ils se substituent à un État central affaibli, souvent silencieux, parfois complice. Et ce faisant, ils contribuent à installer une confusion dangereuse entre prérogatives locales, peur collective et stigmatisation systématique.

UNE MONTÉE EN PUISSANCE DU VOCABULAIRE SÉCURITAIRE

Écouter les interventions de certains maires suffit à mesurer l’ampleur du changement. Là où l’on parlait autrefois de «gestion» des déplacés, de «charge» ou de «pression» sur les services, on parle désormais d’«invasion silencieuse», de «risque d’embrasement», de «cancer social». Ces images, reprises dans les journaux et les déclarations publiques, cherchent à frapper l’imaginaire des habitants. Elles transforment un problème complexe – fait de pauvreté, de guerre, de relations de travail et de logement – en menace uniforme, purement sécuritaire.

Ce vocabulaire n’est pas neutre. En présentant les Syriens comme une masse homogène potentiellement dangereuse, il suggère que toute présence est suspecte. Le travailleur agricole qui se rend au champ, la famille qui vit dans un immeuble depuis dix ans, l’enfant qui va à l’école deviennent des silhouettes indistinctes, liées à une même «menace». Ce glissement permet ensuite de justifier presque n’importe quelle mesure au nom de la protection de la communauté locale.

L’adoption de ce ton martial répond à plusieurs motivations. D’abord, un calcul politique: dans un contexte de crise économique aiguë, promettre de «protéger les habitants» contre un ennemi clairement désigné est plus simple que d’expliquer l’état catastrophique des finances municipales ou la mauvaise gestion des services. Ensuite, une pression sociale réelle: de nombreux habitants, frappés par la pauvreté, voient dans les Syriens une concurrence directe pour le travail, les aides et le logement. En reprenant leurs peurs et en les amplifiant, certains maires se présentent comme les porte-voix de cette colère.

Mais cette surenchère verbale a un coût. Elle normalise des termes et des images qui peuvent facilement basculer dans la haine ouverte. Elle participe à brouiller la frontière entre délinquance individuelle et identité collective, entre problèmes de sécurité réels et fantasmes alimentés par la crise.

ANNONCES SPECTACULAIRES, BASE LÉGALE FRAGILE

À ces discours s’ajoutent des décisions locales largement médiatisées. Dans plusieurs localités, des municipalités ont annoncé des couvre-feux nocturnes «réservés aux Syriens», interdisant à ces derniers de circuler dans les rues après une certaine heure. Ailleurs, des conseils municipaux ont averti qu’ils ne toléreraient plus les locations de logements à des familles syriennes, menaçant les propriétaires d’amendes, voire de poursuites.

Sur le papier, ces mesures sont présentées comme des réponses à des incidents: bagarres, vols, agressions, parfois instrumentalisés pour justifier des décisions globales. Mais examinées à la lumière du droit, elles posent un problème évident. Une municipalité dispose de pouvoirs de police administrative pour assurer l’ordre local, mais elle ne peut pas discriminer entre résidents sur la base de leur nationalité. Elle peut réglementer les horaires d’ouverture des commerces ou interdire la circulation dans certaines zones à des heures précises en cas de danger précis, mais pas cibler une nationalité comme telle.

Ce décalage entre l’affichage politique et la base légale réelle est rarement expliqué aux habitants. Les décisions sont annoncées comme définitives, incontestables, parfois assorties d’un vocabulaire agressif. Dans certains cas, les gouverneurs tentent de corriger le tir en rappelant la loi ou en annulant des mesures manifestement illégales. Mais ces recadrages restent souvent discrets, loin du bruit médiatique généré par le premier effet d’annonce.

La conséquence est double. D’une part, les autorités municipales se habituent à agir aux limites de leurs prérogatives, comptant sur l’inertie de l’État central et sur le manque de recours effectifs pour les personnes visées. D’autre part, les habitants retiennent le message politique, pas la correction juridique: ils se convainquent que leur municipalité a «pris les choses en main», même si, dans les faits, les mesures les plus graves ne sont pas appliquées jusqu’au bout.

UNE POLITIQUE MIGRATOIRE DE FAIT, FABRIQUÉE PAR LE BAS

En additionnant ces décisions locales, on voit se dessiner une politique migratoire de fait, construite non par une loi nationale ou un accord clair entre États, mais par une série de micro-règles municipales. Ici, un couvre-feu qui dissuade les Syriens de rester après la tombée de la nuit. Là, des contrôles de résidence si fréquents que certains préfèrent déménager. Ailleurs, une pression sur les propriétaires pour qu’ils refusent les baux à des familles syriennes, laissant ces dernières se concentrer dans quelques zones déjà pauvres.

Cette fragmentation territoriale produit une carte invisible: des zones où la présence syrienne est tacitement tolérée, souvent parce qu’elle fournit une main-d’œuvre indispensable ou qu’elle assure des loyers réguliers; des zones où elle est ouvertement découragée; des zones intermédiaires où tout dépend de l’humeur du maire ou des rapports de force locaux. Au final, les Syriens ne se déplacent pas seulement pour chercher du travail ou des loyers moins élevés, mais aussi pour fuir les municipalités les plus hostiles.

Ce mécanisme a un effet pervers sur le débat national. Lorsque l’État central tente, tardivement, de parler de «retour organisé», il se heurte à une situation déjà largement structurée par ces pratiques locales. Les municipalités les plus dures peuvent alors se présenter comme des pionnières, affirmant qu’elles ont simplement «anticipé» ce que l’État n’osait pas faire. Elles transforment des mesures improvisées en politiques quasi-officielles, en déplaçant le centre de gravité vers le bas.

EFFETS CONCRETS SUR LA COHABITATION QUOTIDIENNE

Sur le terrain, les conséquences se font sentir dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne. Dans certains villages, les Syriens évitent de sortir après la tombée de la nuit, par peur d’un contrôle, d’une humiliation ou d’une agression. Des travailleurs journaliers partent au champ avant l’aube pour éviter de croiser trop de patrouilles. Des parents hésitent à envoyer leurs enfants jouer dehors, de peur qu’une dispute avec des enfants libanais ne soit immédiatement interprétée comme un «incident» justifiant une nouvelle vague de mesures.

Dans les marchés, la tension est palpable. Des commerçants libanais accusent leurs voisins syriens de casser les prix ou de bénéficier d’aides internationales, même lorsque leurs situations sont tout aussi précaires. Des travailleurs syriens acceptent des salaires très bas faute d’alternatives, alimentant la colère de Libanais qui se sentent remplacés. Ce climat de compétition permanente sur un marché du travail déjà sinistré est amplifié par les discours municipaux qui désignent les Syriens comme les principaux responsables de la dégradation.

Les écoles ne sont pas épargnées. Là où les classes accueillent à la fois des Libanais et des Syriens, la rhétorique agressive des adultes finit par se répercuter dans les cours de récréation. Des insultes circulent, des groupes se forment, des bagarres éclatent. Les administrations scolaires, souvent débordées, peinent à contenir ces tensions tout en gérant des moyens réduits et une surcharge d’élèves.

Pour les Syriens eux-mêmes, ces évolutions renforcent un sentiment d’insécurité chronique. Même lorsqu’ils disposent de papiers en règle, de contrats de travail ou de baux légaux, ils vivent avec l’idée que leur situation peut changer du jour au lendemain au gré d’un discours de maire, d’un incident quelconque ou d’une nouvelle campagne de presse locale.

L’ÉTAT CENTRAL ENTRE SILENCE, COMPLICITÉ ET RECUL

Face à ces dérives, la réaction de l’État central est loin d’être à la hauteur de l’enjeu. Certains ministres réaffirment sporadiquement que la politique migratoire relève de la compétence nationale, pas des municipalités. Ils rappellent que les droits fondamentaux doivent être respectés, que les Syriens ne peuvent pas être traités comme des criminels par principe. Mais ces déclarations restent souvent générales, sans traductions concrètes dans les pratiques administratives ou sécuritaires.

Dans d’autres cas, le silence domine. Conscients de l’impopularité du dossier, plusieurs responsables préfèrent laisser les maires jouer le rôle de paratonnerres. Les municipalités encaissent la colère, prennent des positions extrêmes, tandis que les autorités centrales se contentent de calibrer leur langage vis-à-vis des bailleurs et des organisations internationales. Ce partage implicite des rôles permet à l’État de dire, selon l’audience, qu’il «comprend» les inquiétudes locales tout en affirmant, dans les forums internationaux, qu’il respecte les normes.

Il arrive enfin que certaines autorités centrales participent à la surenchère. Des responsables politiques nationaux reprennent à leur compte les termes employés par les maires, félicitent publiquement des municipalités pour leur «fermété», se présentent comme les défenseurs de communautés locales «abandonées» par l’État. Ces prises de position, loin de calmer le jeu, légitiment les initiatives les plus dures et confirment aux maires qu’ils ont intérêt à continuer dans cette voie.

LES ONG EN POSITION DÉFENSIVE

Dans ce contexte, les organisations non gouvernementales – locales et internationales – se retrouvent souvent sur la défensive. Elles documentent des cas d’expulsions collectives, des refus de renouvellement de permis de séjour, des restrictions d’accès à l’école ou aux soins. Elles tentent d’ouvrir des canaux de dialogue avec les municipalités, d’expliquer les cadres juridiques, de rappeler les risques d’abus.

Mais leur capacité d’influence est limitée. Dans certaines localités, elles sont accusées d’encourager la «présence prolongée» des Syriens, de recevoir des fonds étrangers pour «imposer» leurs vues. Dans d’autres, elles parviennent à négocier des ajustements, mais au prix d’un compromis fragile: renoncer à dénoncer publiquement certaines pratiques en échange d’un calme relatif sur d’autres aspects.

Cette situation renforce une impression paradoxale. D’un côté, les ONG apparaissent parfois comme les seules à rappeler des principes universels face à des discours de plus en plus radicaux. De l’autre, elles semblent impuissantes à infléchir une dynamique qui dépasse largement leur champ d’action, alimentée par la crise économique, la fatigue sociale et l’absence de stratégie nationale cohérente.

QUI DÉFINIT LA POLITIQUE MIGRATOIRE: LES MINISTRES OU LES MAIRES ?

Au fond, la question posée par cette dérive du discours municipal est simple: qui décide, au Liban, de ce que le pays fait de la présence de centaines de milliers de Syriens sur son territoire? En théorie, la réponse est claire. Il appartient à l’État, via ses institutions exécutives et législatives, de définir une politique, de la communiquer aux citoyens, de la mettre en œuvre dans un cadre légal, en coopération avec la Syrie et la communauté internationale.

En pratique, l’impression qui domine est celle d’une délégation à bas bruit. Faute de stratégie, de courage politique ou de consensus, l’État laisse les maires improviser des réponses, quitte à ce qu’elles soient contradictoires, illégales ou dangereuses. Les municipalités deviennent les lieux où s’écrivent les normes de la vie quotidienne, tandis que les grandes déclarations nationales restent au niveau des principes.

Cette situation n’est tenable ni pour les Libanais ni pour les Syriens. Pour les premiers, elle entretient l’illusion que des mesures locales suffiront à «résoudre» une crise qui dépasse de loin la capacité de chaque village. Pour les seconds, elle crée un climat de précarité permanente, où le droit est remplacé par l’arbitraire.

Tant que le pays ne remettra pas la politique migratoire à sa place – celle d’un choix national, assumé par ceux qui détiennent le pouvoir de décider – la scène locale continuera de produire, à coups de phrases brûlantes et d’arrêtés improvisés, une réalité de plus en plus difficile à maîtriser. Et les maires, encouragés par le vide laissé au-dessus d’eux, continueront à agir comme des ministres sans ministère, armés d’un micro, d’un sceau municipal et d’un vocabulaire forgé sur la peur plus que sur le droit.

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