Réunion à Baabda : crispations sur fond de souveraineté nationale
Le 4 juillet 2025, la session exceptionnelle du Conseil des ministres convoquée au palais présidentiel de Baabda s’est soldée par un échec politique retentissant. À l’ordre du jour figurait l’examen d’un plan de désarmement partiel de la Résistance islamique, présenté dans le cadre d’une médiation américaine conduite par Tom Barrack. Le président de la République a ouvert la séance en rappelant que « la souveraineté nationale ne saurait être négociable, quelles que soient les pressions externes », tout en soulignant « la nécessité de préserver la stabilité institutionnelle dans le cadre d’un dialogue national élargi ». Cette double posture, à la fois ferme et ouverte, n’a toutefois pas suffi à apaiser les tensions croissantes entre les différentes composantes de l’exécutif.
Le Premier ministre a tenté d’instaurer un climat de travail technique en proposant la création d’un comité interpartis pour analyser les aspects pratiques de la réforme sécuritaire. Il a suggéré un délai de cinq jours pour parvenir à une position commune. Cette proposition a été immédiatement contestée par plusieurs ministres affiliés à la mouvance souverainiste, qui ont estimé qu’aucune réforme sérieuse ne pouvait être entamée sans engagement préalable du Hezbollah à remettre ses armes aux autorités centrales.
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Départ des ministres proches du Hezbollah et rupture du dialogue
L’atmosphère s’est considérablement tendue après l’intervention de plusieurs ministres soutenant la Résistance. Ces derniers ont dénoncé une « tentative de capitulation maquillée sous couvert de modernisation sécuritaire ». Ils ont quitté la séance avant son terme, en signe de protestation contre ce qu’ils considèrent comme une mise en cause frontale du rôle historique de la Résistance dans la défense du territoire libanais.
Ce départ a créé un déséquilibre dans la composition du Conseil, rendant toute prise de décision formelle impossible. Les ministres restants ont poursuivi les discussions dans un format informel, se limitant à formuler des propositions générales sur le maintien de la coordination entre les forces de sécurité régulières et les acteurs locaux. L’idée d’un compromis technique, qui maintiendrait le Hezbollah dans un rôle défensif limité au sud, a été évoquée, sans faire l’objet d’un consensus.
Le climat reste marqué par une forte suspicion mutuelle. Les représentants du Hezbollah estiment que la proposition américaine vise à désarmer la Résistance pour affaiblir sa capacité de dissuasion face à Israël. À l’inverse, les députés souverainistes dénoncent l’impossibilité de toute réforme tant que les armes ne sont pas exclusivement détenues par les forces légales. Le Premier ministre a rappelé que « le pays ne pourra survivre à une nouvelle polarisation institutionnelle », appelant à une « pause stratégique ».
Débat au Parlement : obstruction et posture partisane
Au même moment, l’opposition parlementaire a rejeté la proposition de création d’un comité interpartis. Ses représentants ont qualifié la démarche de « manœuvre dilatoire destinée à geler les décisions urgentes exigées par la communauté internationale ». Ils demandent la convocation immédiate d’une session parlementaire pour débattre du désarmement sur la base d’un calendrier contraignant, incluant des étapes de vérification et une supervision internationale.
Des députés centristes ont tenté de proposer une sortie par le haut, suggérant de placer la question dans le cadre plus large d’un accord de défense nationale impliquant les institutions militaires, les partis politiques et les représentants de la société civile. Ce projet reste embryonnaire et ne bénéficie d’aucun soutien officiel de la présidence ni du gouvernement.
La commission parlementaire chargée de la défense n’a pas été en mesure de se réunir, faute de quorum. Des tentatives de médiation menées par certains présidents de blocs ont échoué. L’absence d’un organe de coordination transpartisan aggrave la fragmentation du débat. Le Parlement fonctionne désormais à géométrie variable, chaque groupe s’exprimant publiquement sans qu’un canal officiel ne permette une synthèse politique.
Pressions internationales et conditionnalité de l’aide
La situation est également influencée par une pression croissante des partenaires étrangers. L’émissaire américain, présent à Beyrouth depuis le début de la semaine, a rappelé dans ses entretiens bilatéraux que l’assistance militaire et financière au Liban serait conditionnée à « des avancées concrètes sur la sécurité interne et le contrôle des armes non étatiques ». Les chancelleries occidentales partagent une lecture commune : l’intégration du Hezbollah dans une architecture nationale de sécurité est la condition minimale pour envisager un soutien soutenu.
Dans les milieux diplomatiques, on redoute un enlisement politique similaire à celui qui avait précédé la paralysie institutionnelle de 2019-2021. Des discussions informelles évoquent la possibilité d’un groupe de contact international pour accompagner le processus de réforme, mais aucun mandat officiel n’a été adopté.
Les instances financières multilatérales ont, de leur côté, mis en garde contre une réduction de l’enveloppe d’aide humanitaire si la réforme du secteur sécuritaire reste bloquée. Plusieurs ONG étrangères ont reçu des consignes d’audit renforcé, et les donateurs exigent désormais que les fonds ne bénéficient qu’aux structures placées sous autorité directe de l’État.
Mobilisation médiatique et position de la société civile
Les chaînes d’information et les journaux libanais ont consacré une large couverture à ces dissensions internes. De nombreux éditoriaux appellent à un sursaut de responsabilité. Les milieux intellectuels insistent sur la nécessité de dissocier le débat sécuritaire de la logique d’affrontement idéologique. Des tribunes signées par des professeurs d’université, des anciens magistrats et des militants appellent à un dialogue national refondé sur la constitution et le monopole légitime de la force publique.
Des collectifs de jeunes militants politiques, issus de la vague de contestation de 2019, dénoncent une instrumentalisation du débat sécuritaire à des fins de maintien au pouvoir. Ils estiment que la réforme du système ne peut aboutir sans mécanisme de transition négociée, incluant une loi de désengagement progressif et une réforme constitutionnelle partielle.
Dans les quartiers populaires, les avis sont partagés. Une partie de la population exprime son attachement à la Résistance perçue comme un rempart contre les menaces extérieures, tandis qu’une autre réclame un retour à l’autorité exclusive de l’État. Les sondages récents montrent une polarisation croissante entre les régions, les communautés et les générations.



