Le Liban, englué dans une crise économique sans précédent depuis 2019, fait face à un nouvel obstacle dans ses efforts pour redresser son système financier : le blocage des réformes bancaires par les anciens actionnaires des banques en difficulté. Selon un article publié dans Nida’ Al Watan le 1er septembre 2025, le projet de loi sur la restructuration bancaire, censé poser les bases d’une sortie de crise, a été retiré à la dernière minute d’une session parlementaire extraordinaire sous la pression de groupes bancaires influents. Ce texte, essentiel pour répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) et débloquer une aide financière internationale, prévoyait une répartition des pertes entre actionnaires, gros déposants et l’État. Cependant, les anciens propriétaires des banques, soutenus par une campagne médiatique et juridique dénonçant une « expropriation illégitime », ont paralysé le processus. Ce blocage, aggravé par l’influence des personnes politiquement exposées (PPE) au sein du système bancaire et politique, plonge le Liban dans une impasse, accentuant les tensions sociales et économiques.
Une crise bancaire au cœur de l’effondrement économique
Depuis l’effondrement économique de 2019, le secteur bancaire libanais, autrefois pilier de l’économie nationale, est au centre d’une tempête sans précédent. Les banques, confrontées à une insolvabilité généralisée, ont imposé des restrictions draconiennes sur les retraits et les transferts, privant des millions de Libanais d’accès à leurs économies. Cette situation résulte d’une combinaison de facteurs : une gestion désastreuse des finances publiques, un endettement massif de l’État, et des pratiques bancaires spéculatives, notamment l’investissement des dépôts dans des obligations d’État à haut risque. Selon la Banque mondiale, la crise libanaise figure parmi les trois pires crises économiques mondiales depuis le milieu du XIXe siècle, avec une contraction du PIB de plus de 40 % entre 2018 et 2023 et une dévaluation de la livre libanaise de plus de 98 % face au dollar.
Le projet de loi sur la restructuration bancaire, élaboré sous la supervision du FMI, visait à assainir ce secteur en répartissant des pertes colossales, estimées à plus de 70 milliards de dollars. Ce plan prévoyait que les actionnaires, les gros déposants (ceux disposant de comptes supérieurs à 100 000 dollars) et l’État assument une partie de ces pertes, tout en protégeant les petits épargnants. L’objectif était clair : rétablir la confiance dans le système bancaire et répondre aux conditions du FMI pour débloquer une aide de 3 milliards de dollars, promise en avril 2022 mais toujours suspendue en raison des retards dans les réformes. Cependant, ce projet se heurte à une résistance farouche, orchestrée par les anciens actionnaires et amplifiée par l’influence des PPE, qui occupent une place centrale dans le système bancaire et politique libanais.
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Le veto des anciens actionnaires
Le retrait du projet de loi, prévu pour un débat en session parlementaire extraordinaire, marque un nouveau revers dans un processus déjà laborieux. Selon Nida’ Al Watan, ce recul est directement imputable à la pression exercée par les anciens actionnaires des banques en difficulté. Ces derniers, souvent issus de l’élite économique libanaise, s’opposent catégoriquement à la réforme, arguant que l’État, principal débiteur des banques via ses emprunts massifs, devrait assumer la majeure partie des pertes. Ils estiment que la crise résulte d’une mauvaise gestion des finances publiques, notamment sous la direction de la Banque du Liban (BDL), et non de leurs propres décisions stratégiques.
Dans une campagne médiatique bien orchestrée, ces actionnaires ont dénoncé une « expropriation illégitime » de leurs actifs. Certains ont engagé des avocats internationaux pour préparer des recours juridiques, arguant que la réforme violerait les droits de propriété privée garantis par la Constitution libanaise et les conventions internationales. Cette offensive a trouvé un écho favorable parmi certains parlementaires, dont beaucoup sont eux-mêmes des PPE ou liés à des réseaux d’influence bancaire. Une source proche du président de la Commission des finances, citée par Nida’ Al Watan, a résumé la situation avec amertume : « Le climat est trop tendu pour légiférer sereinement. On repousse encore, mais à chaque fois, le coût social augmente. » Cette déclaration reflète l’impasse dans laquelle se trouve le Liban, où les intérêts d’une élite, souvent incarnée par les PPE, continuent de primer sur l’intérêt général.
Le rôle des personnes politiquement exposées
Les PPE, définies comme des individus occupant ou ayant occupé des fonctions publiques importantes, jouent un rôle déterminant dans le blocage des réformes bancaires. Au Liban, où le système politique est profondément marqué par le clientélisme et les réseaux confessionnels, de nombreuses PPE sont directement ou indirectement impliquées dans le secteur bancaire, soit en tant qu’actionnaires, soit en tant que bénéficiaires de prêts avantageux ou de dépôts conséquents. Ces liens étroits entre la classe politique et le secteur financier ont créé un écosystème où les intérêts personnels priment souvent sur les besoins collectifs.
Selon des rapports d’organisations internationales, les PPE ont profité pendant des décennies des rendements élevés offerts par les banques libanaises, souvent grâce à des arrangements opaques. Par exemple, certains responsables politiques auraient bénéficié de prêts à taux préférentiels ou de placements dans des comptes offshore, facilités par des banques commerciales en échange d’une protection politique. Lorsque la crise a éclaté en 2019, ces PPE ont été parmi les premiers à protéger leurs actifs, parfois en transférant des fonds à l’étranger avant l’imposition des restrictions bancaires. Cette pratique, largement documentée, a alimenté la colère des déposants ordinaires, qui se sont retrouvés piégés par les limitations sur les retraits.
Les PPE jouent également un rôle clé dans le Parlement, où elles exercent une influence considérable sur les décisions législatives. Plusieurs députés, eux-mêmes actionnaires ou proches d’actionnaires bancaires, ont publiquement pris position contre la réforme, arguant qu’elle nuirait à l’économie nationale. En réalité, beaucoup cherchent à protéger leurs propres intérêts financiers ou ceux de leurs alliés. « Les PPE sont au cœur du problème », explique un analyste économique libanais. « Leur double rôle en tant que décideurs politiques et bénéficiaires du système bancaire crée un conflit d’intérêts qui paralyse toute tentative de réforme. »
Cette influence des PPE ne se limite pas au Parlement. Certains hauts responsables de la BDL, également considérés comme des PPE en raison de leurs fonctions, ont été accusés de retarder la mise en œuvre des réformes pour protéger les intérêts des banques et de leurs actionnaires. L’ancien gouverneur de la BDL, Riad Salamé, figure centrale de la crise, est souvent cité comme un exemple emblématique. Accusé de mauvaise gestion et d’enrichissement personnel, il a été visé par plusieurs enquêtes internationales, bien que son influence continue de peser sur le système financier libanais.
Les exigences du FMI et l’urgence des réformes
Le blocage de la réforme bancaire intervient à un moment critique pour le Liban. Le FMI, qui a conditionné son aide à des réformes structurelles, a exprimé à maintes reprises sa frustration face à l’inaction des autorités libanaises. En avril 2022, un accord de principe avait été signé avec le gouvernement libanais, prévoyant une série de mesures : la restructuration du secteur bancaire, l’adoption d’un contrôle des capitaux formel, la réforme des entreprises publiques déficitaires comme Électricité du Liban, et une refonte de la gouvernance économique. Trois ans plus tard, presque aucune de ces réformes n’a été mise en œuvre, suscitant des doutes sur la capacité du Liban à honorer ses engagements.
La restructuration bancaire est particulièrement cruciale, car elle conditionne la reprise du système financier, indispensable pour relancer l’économie. Sans un secteur bancaire fonctionnel, les entreprises peinent à accéder au crédit, les investisseurs étrangers restent à l’écart, et les citoyens continuent de subir des restrictions sur leurs dépôts. Le FMI a insisté sur la nécessité d’une répartition équitable des pertes, soulignant que protéger les petits déposants tout en faisant contribuer les gros épargnants, les actionnaires et les PPE est une condition sine qua non pour rétablir la solvabilité des banques. « Le Liban doit montrer qu’il est prêt à prendre des décisions difficiles », a déclaré un représentant du FMI lors d’une conférence de presse en juillet 2025. « Sans réformes, l’aide internationale restera hors de portée. »
Cependant, l’influence des PPE complique ce processus. Leur capacité à mobiliser des réseaux politiques et médiatiques pour bloquer les réformes rend la tâche du gouvernement presque insurmontable. De plus, la menace de poursuites judiciaires internationales, portée par les actionnaires et soutenue par certaines PPE, ajoute une pression supplémentaire sur les législateurs, qui craignent des répercussions diplomatiques et économiques.
Les arguments des actionnaires et des PPE : un débat juridique et moral
Les anciens actionnaires, souvent épaulés par des PPE, ne manquent pas d’arguments pour défendre leur position. Ils soutiennent que la crise bancaire est le résultat de décennies de politiques économiques désastreuses menées par l’État, notamment sous la direction de la BDL et de son ancien gouverneur, Riad Salamé. Ce dernier est accusé d’avoir maintenu un système de parité artificielle de la livre libanaise, financé par des emprunts massifs auprès des banques commerciales. Ces emprunts, souvent investis dans des obligations d’État à haut rendement, ont créé une bulle financière qui a explosé en 2019, lorsque l’État s’est retrouvé incapable de rembourser ses dettes.
Pour les actionnaires et les PPE, il est injuste de leur faire porter le poids des pertes alors que l’État, principal bénéficiaire de ces emprunts, est à l’origine de la crise. Ils pointent également du doigt les décisions de la BDL, qui a encouragé les banques à investir massivement dans la dette publique, tout en imposant des restrictions sur les dépôts dès les premiers signes de crise. « Nous avons suivi les directives de la Banque centrale, qui était censée garantir la stabilité du système », a déclaré un ancien actionnaire influent dans une interview télévisée récente. « Pourquoi devrions-nous être punis pour les erreurs de l’État ? »
Cependant, ces arguments sont contestés par les économistes et les défenseurs des déposants. Ces derniers rappellent que les actionnaires et les PPE ont profité pendant des décennies des rendements exceptionnels offerts par le système bancaire libanais, souvent au détriment des épargnants et de la stabilité économique. Les taux d’intérêt élevés proposés par les banques, parfois supérieurs à 10 %, ont attiré des milliards de dollars de dépôts, mais ils ont également alimenté un modèle économique insoutenable. « Les actionnaires et les PPE ont récolté des profits colossaux pendant les années fastes », explique un économiste basé à Beyrouth. « Il est normal qu’ils assument une partie des pertes maintenant que le système s’est effondré. »
Le débat prend également une dimension morale. Les défenseurs des déposants estiment que les petits épargnants, qui ont souvent placé toutes leurs économies dans les banques, ne devraient pas être sacrifiés pour protéger les intérêts des actionnaires et des PPE. « Ce sont les gens ordinaires qui souffrent le plus », déclare un militant d’une association de déposants. « Les PPE et les actionnaires ont les moyens de se défendre, mais les retraités et les familles modestes n’ont rien d’autre que leurs dépôts. »
Les conséquences sociales du blocage
Le report de la réforme bancaire n’est pas sans conséquences. Chaque mois de retard aggrave la situation des Libanais, dont plus de 80 % vivent sous le seuil de pauvreté, selon les Nations unies. L’inflation galopante, qui a atteint des niveaux records en 2023 et 2024, continue d’éroder le pouvoir d’achat, tandis que les restrictions bancaires limitent les retraits à quelques centaines de dollars par mois pour la plupart des déposants. Cette situation alimente un sentiment d’injustice et de désespoir, exacerbé par la perception que les PPE et les actionnaires continuent de protéger leurs privilèges au détriment de la population.
Les tensions sociales restent un risque constant. En août 2025, des affrontements ont éclaté à Beyrouth entre des déposants en colère et les forces de l’ordre, après une nouvelle annonce de restrictions bancaires. Ces manifestations, bien que moins fréquentes qu’en 2019, témoignent de la frustration croissante des Libanais. « Les gens sont à bout », a déclaré un représentant d’une association de déposants. « Ils ont perdu leurs économies, leurs emplois, leur dignité. Si les actionnaires et les PPE continuent de bloquer les réformes, ils jouent avec le feu. »
Face à ce blocage, les perspectives de résolution rapide semblent limitées. Le Parlement libanais, profondément divisé et influencé par les PPE et les réseaux bancaires, peine à adopter des réformes impopulaires. La classe politique, souvent accusée de corruption et de clientélisme, est réticente à prendre des mesures qui pourraient nuire à ses alliés dans le secteur financier. De plus, la campagne juridique des actionnaires, soutenue par certaines PPE, menace de s’étendre à des tribunaux internationaux, ajoutant une couche de complexité au débat.
Pourtant, certains observateurs restent optimistes, estimant que la pression internationale pourrait forcer le Liban à agir. Le FMI, bien que patient, a clairement indiqué que l’aide financière ne sera débloquée qu’après des progrès concrets. De même, des partenaires comme l’Union européenne et les États-Unis, qui soutiennent le Liban à travers des aides humanitaires, conditionnent leur appui à des réformes structurelles. « Le Liban n’a plus le luxe d’attendre », a déclaré un diplomate européen en poste à Beyrouth. « Chaque jour de retard creuse le fossé entre le pays et une possible reprise. »
Vers une sortie de crise ?
Le blocage des réformes bancaires par les anciens actionnaires et les PPE illustre les défis systémiques auxquels le Liban est confronté : une élite économique et politique réticente au changement, une population exsangue, et une dépendance croissante à l’aide internationale. Si le projet de loi sur la restructuration bancaire finit par être adopté, il devra trouver un équilibre délicat entre la protection des petits déposants, la responsabilité des actionnaires et des PPE, et la viabilité financière de l’État. En attendant, le coût humain de cette impasse continue de s’alourdir, menaçant la stabilité sociale et économique du pays.
Pour sortir de cette crise, le Liban devra non seulement surmonter les résistances internes, mais aussi restaurer la confiance de sa population et de la communauté internationale. Cela nécessitera un effort concerté pour réduire l’influence des PPE dans le processus décisionnel et pour garantir que les réformes servent l’intérêt général plutôt que celui d’une élite. La route est longue, mais l’urgence d’agir n’a jamais été aussi pressante.



