Au cœur des tensions économiques qui paralysent le Liban depuis plus de six ans, le secteur bancaire maintient une ligne dure face aux exigences du gouvernement. Le 17 janvier 2026, lors d’une session parlementaire préparatoire marquée par des échanges vifs, des députés proches des intérêts bancaires ont tenté d’amender le projet de loi sur la stabilisation financière adopté le 26 décembre 2025, afin de reporter sine die l’obligation d’injection de fonds frais par les actionnaires. L’Association des banques du Liban (ABL), dans une déclaration diffusée dans la soirée, a réaffirmé son opposition à cette mesure, la qualifiant de « confiscatoire » et estimant que l’État et la Banque du Liban (BDL) doivent assumer l’intégralité des pertes accumulées, chiffrées à 74 milliards de dollars selon les derniers bilans consolidés au 31 décembre 2025. Cette posture, défendue avec constance depuis l’adoption du texte, apparaît de plus en plus contestée, tant elle semble ignorer les responsabilités historiques du secteur et les transferts massifs opérés par certains actionnaires vers l’étranger avant le gel des dépôts.
Le contexte d’une crise aux racines profondes
La crise financière libanaise, déclenchée en octobre 2019 par une perte de confiance généralisée et des manifestations contre la corruption, a révélé les fragilités structurelles d’un système bancaire hypertrophié. Les dépôts, qui atteignaient alors plus de 170 milliards de dollars, avaient été massivement placés dans des obligations souveraines et des certificats de dépôt à la BDL, à des taux d’intérêt élevés mais insoutenables. Le défaut de paiement de l’État en mars 2020 a entraîné une dévalorisation massive de ces actifs, creusant un trou estimé à 74 milliards de dollars fin 2025, selon le rapport annuel de la BDL publié le 10 janvier 2026. L’inflation, qui a culminé à 170 % en 2024 avant de redescendre à 85 % en 2025 grâce à une stabilisation relative du taux de change à 92 500 livres pour un dollar, a aggravé la situation. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, a dû gérer un secteur bancaire quasi paralysé : les retraits en devises restent plafonnés à 400 dollars mensuels pour la plupart des comptes, et les transferts internationaux sont soumis à des autorisations strictes, favorisant une dollarisation de 93 % des transactions quotidiennes.
Dans ce cadre, ce sont les capitaux propres des banques qui ont fondu de manière dramatique, passant d’un ratio moyen positif de 12 % en 2018 à -29 % au 31 décembre 2025, selon les données de la Commission de contrôle des banques. Les actionnaires, souvent issus de familles influentes ou liés à des investisseurs du Golfe, n’ont pas subi la même érosion personnelle : de nombreux rapports d’audits, initiés après la levée partielle du secret bancaire en avril 2025, ont révélé que des transferts importants de fonds et de profits avaient été effectués à l’étranger entre 2016 et 2020, avant et pendant les premières restrictions sur les dépôts des citoyens ordinaires. Ces mouvements, estimés à plus de 8 milliards de dollars par la BDL dans un document interne transmis au parquet financier en novembre 2025, ont permis à certains actionnaires de préserver une partie substantielle de leur patrimoine personnel, tandis que les déposants restaient bloqués au Liban.
Les arguments avancés par le secteur bancaire
L’ABL, représentant 57 établissements encore en activité, a multiplié les communiqués pour contester la loi de décembre 2025. Le 17 janvier 2026, son président a déclaré devant la commission parlementaire des finances que l’exigence d’un apport frais de 29 milliards de dollars sur cinq ans « reviendrait à punir doublement un secteur déjà sinistré ». Les banques soutiennent que la responsabilité première incombe à la BDL et à l’État, citant les ingénieries financières de l’ère Riad Salamé qui ont gonflé artificiellement les réserves via des swaps et des dépôts à taux élevés. Elles estiment que sans une recapitalisation préalable de la banque centrale par des obligations à long terme, toute contribution des actionnaires serait vaine. L’association met également en avant l’absence d’une quantification précise des dettes publiques incluses dans le trou financier et conteste la clause de restitution des transferts supérieurs à 100 millions de dollars effectués depuis 2019, la jugeant sélective et insuffisante pour couvrir l’ensemble des irrégularités.
Les profits passés et la collectivisation des pertes
La position des banques apparaît d’autant plus critiquable qu’elle vise à collectiviser les pertes sur l’État et les contribuables, alors que le secteur a bénéficié de profits exceptionnels dans les années précédant la crise. Entre 2016 et 2019, les opérations d’ingénierie financière orchestrées avec la BDL ont généré plus de 13 milliards de dollars de dividendes distribués aux actionnaires, selon les états financiers consolidés audités en 2025. Ces rendements, souvent supérieurs à 15 % annuels, reposaient sur une attraction massive de capitaux de la diaspora à des conditions irréalistes, sans assise économique solide. Une part significative de ces profits a été transférée à l’étranger avant le gel des comptes en 2019, comme l’ont révélé les enquêtes judiciaires ouvertes depuis 2024 : plus de 3 000 comptes liés à des actionnaires ou à des personnalités politiques ont fait l’objet de transferts suspects totalisant 5,8 milliards de dollars entre 2017 et 2020, d’après un rapport du parquet financier daté du 12 janvier 2026.
L’apport exigé n’efface pas les responsabilités pénales
L’injection de capitaux frais, bien qu’imposée par la loi pour les banques viables, ne constitue en aucun cas une amnistie. Le texte de décembre 2025 précise explicitement que les obligations de recapitalisation n’éteignent pas les poursuites pénales en cours pour abus de biens sociaux, blanchiment ou détournement. Au 17 janvier 2026, 18 enquêtes majeures visent des actionnaires de sept grandes banques pour des transferts non justifiés, avec des montants cumulés dépassant 4 milliards de dollars. Le ministre de la Justice, lors d’une intervention devant le Parlement le 16 janvier, a rappelé que « la contribution financière demandée aux actionnaires ne saurait effacer les responsabilités individuelles établies par la justice ». Des saisies d’actifs personnels à l’étranger ont déjà été ordonnées dans trois dossiers, pour un total de 450 millions de dollars.
Les normes internationales et les failles de l’argumentaire
Le Fonds monétaire international (FMI), dans une note technique diffusée le 15 janvier 2026, a réitéré son appui à la loi, soulignant que le principe du bail-in – absorption prioritaire des pertes par les actionnaires – est incontournable pour tout accord d’aide. Les accords de Bâle III, adoptés formellement par la BDL en 2018 mais jamais pleinement mis en œuvre, rendent obligatoire cette hiérarchie des créances. Le refus persistant des banques d’injecter des fonds frais, alors que leurs capitaux propres sont négatifs à hauteur de 29 %, contredit ces standards et prolonge l’insolvabilité du secteur. Le gouverneur par intérim de la BDL, lors d’une audition le 17 janvier 2026, a indiqué que sans apport extérieur, aucune banque ne pourrait atteindre le ratio de solvabilité minimal de 8 % requis pour reprendre une activité normale.
Les conséquences directes pour les déposants
Les trois millions de déposants continuent de subir les restrictions draconiennes. La loi protège les comptes inférieurs à 100 000 dollars via une conversion en obligations remboursables sur quinze ans, mais les dépôts supérieurs, représentant 58 % du total et concentrés chez une minorité de clients, dépendent entièrement de la réussite de la restructuration. Le blocage parlementaire tenté le 17 janvier risque de retarder encore le vote final, prévu initialement pour fin janvier. Le gouvernement a répondu en accélérant les procédures de récupération : 1,2 milliard de dollars ont déjà été identifiés comme transférés illicitement et sont en cours de rapatriement forcé, avec des amendes doublées potentiellement applicables.
Les répercussions macroéconomiques
L’absence de recapitalisation maintient le crédit à l’économie réelle en état de quasi-arrêt, avec une contraction de 87 % des prêts octroyés depuis 2019. Les petites et moyennes entreprises, qui assurent 72 % de l’emploi non public, restent asphyxiées. Les envois de la diaspora, représentant 29 % du PIB en 2025, ont reculé de 4 % en décembre sous l’effet des tensions régionales et des contrôles renforcés. Les réserves de change de la BDL, tombées à 9,6 milliards de dollars au 15 janvier 2026, continuent de s’éroder malgré les ventes partielles d’or autorisées jusqu’à 80 % du stock, évalué à 29,5 milliards fin 2025.
Les tractations en cours au Parlement
Les débats du 17 janvier 2026 ont vu des députés proposer de subordonner l’injection de fonds à une recapitalisation préalable de la BDL par l’État, une idée rejetée par le bloc gouvernemental. Une circulaire de la BDL émise le même jour impose un provisionnement intégral des prêts non performants, augmentant les besoins en capital de 20 milliards supplémentaires. Plusieurs actionnaires ont procédé à des cessions partielles d’actifs étrangers ces dernières semaines, pour un montant cumulé de 950 millions de dollars, mais ces mouvements restent insuffisants face à l’ampleur du déficit.
Les enquêtes judiciaires et les pressions internationales
Le placement du Liban sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) depuis novembre 2025 exerce une pression accrue : tout retard dans les réformes pourrait entraîner un passage à la liste noire. Les enquêtes pénales, avec 22 dossiers ouverts au 17 janvier 2026, ciblent spécifiquement les transferts effectués par des actionnaires avant le gel des dépôts citoyens. Des coopérations judiciaires avec Chypre, la Suisse et les Émirats arabes unis ont permis de geler 680 millions de dollars d’actifs liés à cinq familles bancaires influentes. Les débats parlementaires se poursuivent, avec une nouvelle session prévue le 20 janvier, tandis que les contrôles sur les fuites de capitaux ont détecté 580 millions de dollars de mouvements suspects rien qu’en décembre 2025.



