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Sous la menace: comment le Liban vit les ultimatums de Yisrael Katz et les violations quotidiennes de la trêve

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Dans un village du Sud-Liban, le bruit des drones est devenu un fond sonore aussi familier que celui des générateurs. À la tombée du jour, les habitants lèvent les yeux vers un ciel constellé de points lumineux qui ne sont ni étoiles ni avions de ligne, mais des appareils israéliens qui tournent en rond au-dessus des maisons, des champs et des routes. Quelques jours plus tôt, une de ces machines a lâché une charge sonore près d’un carrefour à la sortie de Mays al-Jabal, provoquant un mouvement de panique sans faire de victimes. Une autre est tombée dans un champ près de Kfarkela, laissant un cratère noirci à quelques mètres d’une serre en plastique. 
Depuis un an, ce quotidien de veille et de sursaut se déroule théoriquement sous un cessez-le-feu. L’accord entré en vigueur le 27 novembre 2024 devait mettre un terme à quatorze mois de guerre entre Israël et le Hezbollah et ouvrir la voie à une stabilisation durable de la frontière. Sur le papier, il prévoit le retrait des combattants de la résistance au nord du Litani, le déploiement de l’armée libanaise dans la bande frontalière et l’évacuation par l’armée israélienne de cinq collines libanaises occupées. Dans les faits, le Sud est devenu le théâtre paradoxal d’une “trêve de guerre basse intensité”, ponctuée de frappes, de survols agressifs et de menaces publiques sur l’avenir même de l’accord.

Les ultimatums d’un ministre israélien de la Défense

Dans ce climat déjà chargé, les déclarations du ministre israélien de la Défense, Yisrael Katz, ont pris des allures d’ultimatum politique et militaire. Devant le Parlement, à Jérusalem, il a affirmé que son pays ne laisserait “aucune menace peser sur les habitants du nord” et que les mesures de sécurité allaient se poursuivre, voire s’intensifier. Il a surtout lâché une phrase qui résonne à Beyrouth comme une mise en demeure: il n’y aura “ni calme, ni ordre, ni stabilité au Liban” tant que la sécurité d’Israël ne sera pas garantie.
Le même responsable a développé sa pensée dans une série d’entretiens télévisés. Il y explique qu’Israël ne croit pas à un désarmement volontaire du Hezbollah et qu’il ne voit “aucun scénario réaliste” dans lequel le mouvement renoncerait de lui-même à son arsenal. Selon lui, les États-Unis auraient fixé un horizon: la fin de l’année 2025 pour que la résistance se conforme à des “conditions” précises, en particulier le démantèlement de sa capacité de feu. S’il n’en est rien, a-t-il prévenu, “l’action militaire redeviendra une option mise en avant” au Liban.
Les propos de Yisrael Katz ne se limitent pas à la question des armes. Il a également menacé de “réexaminer” l’accord de délimitation des frontières maritimes conclu avec le Liban, en évoquant des “failles” et des “points problématiques” dans le texte. Cette mise en cause intervient précisément alors que Beyrouth vient de signer un accord similaire avec Chypre et se projette, à long terme, sur l’exploitation de ressources gazières offshore perçues comme l’une des rares voies possibles de redressement économique. En plaçant l’accord maritime sur la table des sujets susceptibles d’être remis en question, le ministre israélien étend la pression du champ militaire au champ économique.
Au Liban, ces déclarations sont lues comme un instrument assumé de rapport de forces: les armes du Hezbollah, les collines toujours occupées au sud, la trêve et les accords maritimes sont articulés dans un même discours, qui conditionne le “calme” à Beyrouth à une série de concessions sécuritaires et stratégiques. Elles confirment aussi la fragilité d’un cessez-le-feu que beaucoup, dans les milieux diplomatiques, qualifient désormais de “suspendu aux discours du ministre de la Défense israélien autant qu’aux calculs des états-majors”.

Dix mille violations en un an, une trêve vidée de sa substance

Les chiffres compilés en un an de trêve donnent la mesure de cette tension permanente. Selon les données des forces internationales déployées au Sud et des services officiels libanais, plus de 10 000 violations de l’accord de cessez-le-feu ont été enregistrées depuis novembre 2024: environ 7 500 par les airs et 2 500 au sol.
Les survols de drones et d’avions de chasse constituent la majorité de ces incidents. Ils se font parfois à très basse altitude, déclenchant des ondes de choc qui font vibrer les vitres et réveillent les enfants en pleine nuit. À plusieurs reprises, des appareils ont largué des charges explosives ou sonores à proximité de zones habitées, notamment aux abords de Mays al-Jabal et de Maroun al-Ras. La chute de drones dans des localités comme Kfarkela est devenue suffisamment fréquente pour que les habitants aient intégré, dans leurs routines, des consignes informelles: ne pas toucher aux débris, prévenir aussitôt l’armée ou la force internationale, tenir les enfants à distance.
Les violations terrestres prennent d’autres formes: tirs d’artillerie sur des terres agricoles, démolitions ciblées de maisons ou d’installations dans la bande frontalière, patrouilles d’infanterie ou d’unités blindées au nord de la Ligne bleue, en territoire libanais. Les rapports indiquent que cinq positions militaires israéliennes sont toujours en place sur des collines que Beyrouth considère comme occupées, en contradiction avec l’esprit et la lettre de l’accord de novembre 2024.
Le bilan humain illustre le décalage entre le mot “cessez-le-feu” et la réalité des habitants. Plus de 330 personnes ont été tuées et près d’un millier blessées au Liban par des tirs et des bombardements israéliens depuis l’entrée en vigueur de la trêve. Parmi elles figurent des civils, des membres des forces de sécurité et des combattants. Dans certains villages, les habitants ont vu tomber plus de bombes depuis la “fin officielle” des hostilités qu’au cours de certains mois de la guerre elle-même, même si l’intensité de chaque frappe est souvent moindre.
La géographie de ces attaques ne se limite plus au Sud rural. Le 23 novembre, une frappe aérienne a visé un immeuble d’habitation dans la banlieue sud de Beyrouth, tuant le chef militaire Hayssam al-Tabtabai et plusieurs de ses compagnons. L’attaque, revendiquée comme une opération ciblée contre l’appareil militaire du Hezbollah, a aussi fait des victimes civiles et provoqué d’importants dégâts matériels. Elle prolonge une série de raids de haute intensité qui ont frappé, depuis la fin de la grande offensive de 2023–2024, des objectifs considérés comme stratégiques dans la capitale et ses faubourgs.
Dans les couloirs des hôpitaux du Sud comme dans ceux des établissements de la banlieue sud, les médecins décrivent la même combinaison de blessures physiques et de traumatismes psychologiques. Les enfants souffrant de cauchemars persistants, incapables de dormir sans lumière, côtoient des agriculteurs amputés par des éclats de bombe et des étudiants que l’on évacue au milieu de la nuit vers des écoles transformées en abris temporaires à chaque montée de tension. Sous le label de “cessez-le-feu”, c’est une normalité sous haute menace qui s’est installée.

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Les réponses officielles: négocier, dénoncer, contenir

Face à cette situation, les responsables libanais tentent de combiner plusieurs registres: la dénonciation diplomatique, l’affirmation de principes et la recherche d’une marge de manœuvre limitée par le rapport de forces. Le président Joseph Aoun a déclaré à plusieurs reprises que le pays était prêt à entrer dans une négociation globale pour mettre fin aux frappes israéliennes et organiser le retrait des troupes encore présentes sur les collines du Sud, en contrepartie d’un déploiement complet de l’armée libanaise dans les zones évacuées. Il a proposé que ces discussions soient placées sous l’égide de médiateurs internationaux, avec un rôle pour le comité de suivi du cessez-le-feu où siègent le Liban, Israël, les États-Unis, la France et les Nations unies.
Le gouvernement de Nawaf Salam, en fonction depuis février 2025, affirme de son côté vouloir “étendre l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire” et mettre en œuvre la décision adoptée le 5 août par le Conseil des ministres: le monopole de l’État sur les armes, y compris celles du Hezbollah, et la préparation par l’armée d’un plan d’exécution d’ici la fin de l’année. Le texte confie explicitement aux forces armées la mission d’élaborer et d’appliquer ce schéma, dans un calendrier étroitement surveillé par les partenaires étrangers.
Mais la marge entre l’affirmation de principe et la mise en œuvre est étroite. Le secrétaire général du Hezbollah, Naim Kassem, a répété que le mouvement ne remettrait pas ses armes tant que des terres libanaises resteraient occupées et que les violations se poursuivraient. Selon lui, la décision de lier l’arme de la résistance à un ultimatum calé sur la fin de 2025 ne tient pas compte de la “nature existentielle” du conflit et risque d’ouvrir la voie à une nouvelle guerre. Cette position est largement relayée dans les milieux qui considèrent la confrontation actuelle comme une “guerre d’usure” destinée à affaiblir progressivement la capacité militaire du parti.
Dans les institutions, l’armée libanaise se trouve en première ligne. Elle maintient plus de 9 000 soldats déployés au sud du Litani, patrouille en coordination avec les forces internationales et collecte les données sur les violations. Ses responsables mettent en avant un rôle de “tampon” entre la population civile et les risques d’escalade, tout en reconnaissant disposer de moyens limités face à une armée israélienne dont la supériorité technologique et aérienne reste écrasante. Des sources militaires décrivent une stratégie de “gestion prudente des incidents”, consistant à éviter toute réponse qui pourrait être interprétée comme une rupture de la trêve, tout en multipliant les rapports adressés aux instances internationales.
Sur la scène diplomatique, Beyrouth a choisi de s’appuyer sur le registre du droit. Les autorités rappellent régulièrement la résolution 1701 du Conseil de sécurité, qui encadre la présence armée au Sud et appelle au respect de la souveraineté libanaise dans ses frontières internationalement reconnues. Le Liban insiste sur le fait qu’il a rempli sa part de l’accord, via le déploiement de son armée et la coopération avec la force internationale, et demande que la communauté internationale prenne acte des violations répétées de l’autre partie. Les dernières séances d’information au Conseil de sécurité ont ainsi été l’occasion pour les représentants libanais de rappeler le nombre de survols, de frappes et de morts civils depuis la trêve.

Une société sous pression entre peur de la guerre et paralysie économique

Pour les Libanais, la combinaison des menaces publiques et des violences récurrentes se traduit par un climat d’incertitude permanente. Dans les villages du Sud, les familles vivent au rythme des rumeurs de nouvelles opérations, des “bruits de guerre” relayés par les médias et des consignes de départ improvisé. Lorsque les bombardements se rapprochent, les routes se remplissent de voitures chargées à la hâte, les habitants se dirigeant vers Tyr, Nabatiyé ou Beyrouth, dans une répétition de scènes vues déjà à plusieurs reprises depuis 2006. Certains reviennent quelques jours plus tard, d’autres s’installent durablement chez des proches ou dans des logements de fortune.
Les investisseurs, libanais comme étrangers, restent prudents devant un Sud où la ligne de front est censée être figée mais demeure, en pratique, active. Des projets agro-industriels prévus dans certaines plaines proches de la frontière ont été gelés ou redimensionnés, au motif que leurs promoteurs ne peuvent amortir sur quinze ou vingt ans des infrastructures exposées à des destructions soudaines. Dans le secteur du tourisme rural, des maisons d’hôtes ouvertes avec enthousiasme après la guerre de 2006 fonctionnent désormais par intermittence, au gré des cycles de tension et d’accalmie.
À Beyrouth, l’impact se lit dans les débats politiques autant que dans l’économie. Les formations les plus critiques à l’égard du Hezbollah demandent que l’État aille plus loin et plus vite dans l’application de sa décision de monopole des armes, en prenant appui sur l’argument que les menaces de Yisrael Katz montrent le prix à payer pour la présence d’une force armée autonome sur le territoire. Des dirigeants de partis chrétiens, en particulier, plaident pour une clarification rapide de la relation entre l’État et la résistance, estimant que la situation actuelle place le Liban dans une “zone grise” où il n’est ni en guerre ni en paix, mais exposé aux risques des deux.
Les milieux proches du camp de la résistance répondent en soulignant que les frappes se poursuivent précisément alors que la trêve est en vigueur et que le gouvernement a annoncé son intention de reprendre la main sur les armes. Ils dénoncent un “chantage stratégique” consistant à conditionner la fin des bombardements à un désarmement unilatéral qui laisserait, selon eux, le pays sans protection réelle face à une armée israélienne toujours présente sur des portions de territoire libanais. Les mises en garde répétées de responsables iraniens, qui affirment que “la présence de la résistance est aujourd’hui plus nécessaire que le pain et l’eau”, s’inscrivent dans cette logique et contribuent à entretenir la polarisation intérieure.
Dans les foyers, cette confrontation de narrations se traduit par une lassitude croissante. Les générations qui ont connu la guerre civile, puis les conflits de 1993, 1996 et 2006, voient resurgir un schéma familier: un Sud transformé en champ de bataille récurrent, une capitale prise entre l’envie de se reconstruire et la peur d’être à nouveau visée, un État qui tente de garder la maîtrise d’un agenda largement dicté de l’extérieur. Les plus jeunes, eux, oscillent entre volonté d’ancrage et tentation du départ, dans un pays où la crise économique de 2019 a déjà poussé des centaines de milliers de personnes à l’émigration.
Au 27 novembre 2025, date anniversaire de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, la carte du Sud-Liban montre ainsi une frontière officiellement stabilisée mais traversée par des milliers de violations documentées, des collines toujours occupées, des villages partiellement détruits et un réseau d’abris, de routes de repli et de procédures d’urgence qui continuent de structurer la vie de centaines de milliers de personnes. Sur cette ligne de fracture, les phrases prononcées à Jérusalem par le ministre israélien de la Défense et les communiqués diffusés à Beyrouth par la présidence et le gouvernement s’ajoutent à la rumeur continue des drones, dessinant pour le Liban un quotidien où le mot “trêve” ne signifie plus l’absence de guerre, mais une guerre contenue, constamment renégociée à travers les mots et les frappes.

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